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Émile, ou de l'éducation, livre second (1762). Commentaire

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L'homme sage sait rester à sa place ; mais l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait s'y maintenir. [...] II faut qu'il sente sa faiblesse et non qu'il en souffre ; il faut qu'il dépende et non qu'il obéisse ; il faut qu'il demande et non qu'il commande. Il n'est soumis aux autres qu'à cause de ses besoins, et parce qu'ils voient mieux que lui ce qui lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n'a droit, pas même le père, de commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien.

Avant que les préjugés et les institutions humaines aient altéré nos pen­chants naturels, le bonheur des enfants ainsi que des hommes consiste dans l'usage de leur liberté ; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse. Quiconque fait ce qu'il veut est heureux, s'il se suffit à lui-même ; c'est le cas de l'homme vivant à l'état de nature. Quiconque fait ce qu'il veut n'est pas heureux si ses besoins passent ses forces : c'est le cas de l'enfant dans le même état. [...]

Il y a deux sortes de dépendances : celles des choses, qui est de la nature ; celles des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et n'engendre point de vices ; la dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et c'est par elle que le maître et l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme, et d'armer les volontés générales d'une force réelle, supé­rieure à l'action de toute volonté particulière. [...]

Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N'offrez jamais à ses volontés indiscrètesi que des obstacles physiques. ou des punitions qui naissent des actions mêmes, et qu'il se rappelle dans l'occasion ; sans lui défendre de mal faire, il suffit de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuis­sance doivent seules lui tenir lieu de loi. N'accordez rien à ses désirs parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin. [...] Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu'il en a besoin pour être libre et non pas impérieux ; qu'en recevant vos services avec une sorte d'humiliation, il aspire au moment où il pourra s'en passer, et où il aura l'honneur de se servir lui-même.

 

Émile, ou de l'éducation, livre second (1762)

« Textes commentés 55 Ces recommandations de Rousseau mettent en rapport sa conception politique de la liberté et son idée de la sagesse inspirée du stoïcisme : vivre conformé­ ment à la nature. Suivant aussi les conceptions de Platon (la justice) et de Malebranche (l'ordre), cela signifie respecter l'ordre immuable des choses et du rapport de l'homme avec la réalité naturelle de la vie. Ainsi, un enfant se caractérise par sa faiblesse et sa dépendance. Cet état le met à la merci de ses éducateurs, sujets à deux vices très dommageables. Le premier est l'autorita­ risme, sorte d'abus de pouvoir frisant le mépris ou l'agacement et incitant à une attitude répressive ( « un mauvais précepteur ne sait que donner le fouet, un mauvais ministre ne sait que faire pendre ou mettre en prison » ). Second vice : la complaisance, et cette autre forme de méconnaissance de la nature de l'enfance qui consiste à raisonner avec un être encore incapable de raison et qui doit être amené à son développement progressif. L'enfant à son tour méconnaît sa place, et devient capricieux, impérieux, en sorte que les rapports naturels entre adultes et enfants sont biaisés, et que la liberté des uns et des autres en souffre, à l'image de ce qui se passe dans les rapports sociaux et politiques. L'idée centrale, stoïcienne, est donc de contraindre l'enfant d'obéir non point à la volonté des adultes ou à la sienne, mais à l'ordre de la nature. D'où l'expression d' « éducation négative » : éviter le poids excessif des pres­ sions sociales (parents, éducateurs, fréquentations, on-dit et pédagogie de bonne femme) sur l'enfant en laissant la place à la réalité. La liberté est donc le but comme autarcie ( « s'il se suffit à lui-même»), idée elle aussi stoïcienne (Sénèque, La Brièveté de la vie; Manuel d'Épictète). Or la liberté des enfants et des hommes est d'autant plus réduite qu'elle dépend de celle d'autrui, et non de ce que veut en eux la nature pour leur bien, car un homme est d'autant plus dépendant 1° que ses désirs le mettent sous la coupe d'autrui et 2° qu'ils relèvent de l'amour-propre, donc de l'opinion d'autrui, autre thème stoïcien : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions sur les choses» (Épictète), en l'espèce les appréciations suscitées par la pression sociale. Or la dépendance des hommes est capricieuse et souvent inutile ou nuisible ( « le besoin de fantaisie » ), tandis que celle de la nature est constante, nécessaire et régulière, et repose sur le bien propre de l'individu ( « le vrai besoin, le besoin naturel » ), dicté par l'amour de soi. Il en va de l'enfant gâté comme de l'adulte corrompu : « savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ? c'est de l'accoutumer à tout obtenir ». « Heureux, lui ! c'est un despote ; c'est à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures » (livre second, infra). Distinguons donc la nécessité de la nature, dont bonheur et liberté dépendent, de la tyrannie »

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