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LE PARI DE PASCAL

Publié le 24/03/2015

Extrait du document

pascal
TEXTE
Examinons donc ce point et disons : « Dieu est ou il n'est pas «. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n'en savez rien.
— « Non, mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. «
— Oui ; mais il faut parier. Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre... béatitude... Votre raison n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez vous gagnez tout ; si vous perdez vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est sans hésiter.
— « Cela est admirable. Oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop. «
— Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager... Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti : partout où est l'infini et où il n'y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner.
... Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera et qu'il est certain qu'on hasarde et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude de ce qu'on gagnera égale le bien fini qu'on expose certainement à
 
l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ; aussi tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude ; et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini sans pécher contre la raison... S'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre le pari est à jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l'est.

Si l'on veut bien se rendre compte que le pari n'est pas donné comme une démonstration rationnelle de l'existence de Dieu (jugée impossible par Pascal) mais comme une argumentation tendant à fonder (à partir de la « géométrie du hasard « la vie chrétienne comme la vie la plus raisonnable, il faut alors recon­naître avec M. Gouhier que le pari « représente ce qu'il y a de plus audacieusement rationaliste dans l'apologétique de Pascal «.
Cependant cette argumentation, parfaitement rigoureuse, sup­pose à sa base des postulats. Et s'il y avait une objection à faire à Pascal, ce serait d'avoir laissé ces postulats implicites. Expli­citons-les en terminant.
C'est d'abord un postulat pessimiste et janséniste. Faut-il véritablement choisir entre le salut et le bonheur ? Pascal nous demande de choisir en quelque sorte entre notre destinée sur­naturelle et le bonheur sur cette terre. Il suppose aussi, en bon augustinien, que celui qui a parié pour le bonheur terrestre ira en enfer ! On peut refuser ce postulat. Parier pour Dieu n'est pas nécessairement sacrifier le bonheur humain. On peut ima­giner une vie authentiquement chrétienne qui soit également un accomplissement sur cette terre. L'opposition entre bonheur terrestre et vie chrétienne est peut-être arbitraire.
 
Dans le pari il y a égalité de « hasards «, nous dit Pascal, parce qu'il n'y a qu'une alternative : Pour Dieu — Contre Dieu. « Ce serait fort bien s'il n'y avait qu'un Dieu, mais il y en a une infinité... Au sein même de la chrétienté il y a le Dieu de Calvin, le Dieu de Luther, le Dieu des Jésuites, le Dieu de Jansé­nius « (Albert Bayet). Le Dieu pour lequel Pascal nous invite à parier est le Dieu chrétien, plus exactement le Dieu catholique, plus précisément encore le Dieu janséniste. Comme écrit M. Souriau, « rien qu'à prendre mathématiquement les choses, plus est précise la détermination de Dieu qui inhère à l'inten­tionnalité de l'option, plus le risque augmente «. Si je parie pour Allah, ou plus simplement pour le Dieu de Calvin ou pour le Dieu des Jésuites, selon Pascal je suis damné. Tout le raison­nement du pari suppose donc que le seul Dieu possible soit celui de Pascal lui-même. Si je rejette ce présupposé, conclut Albert Bayet, « les chances du Dieu de Pascal tombent à une fraction de un tandis que celui qui parie à la fois contre tous les Dieux garde ses cinquante chances. Tout le raisonnement s'écroule «.