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Le projet d'une langue universelle

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Langues de transparence

Rabelais, maître ès-parlers, inventeur de langues et de langages, et sans doute l'écrivain le plus attentif au matériau du dire, après avoir dénoncé le cloisonnement imposé par les langues nationales ou par les langages spécialisés, réunit dans l'utopie de Thélème une société de communication totale autour d'une langue transparente, langue stable où le mot et la chose sont en parfaite adéquation tant dans l'esprit du locuteur que dans celui du destinataire : un message émis est reçu dans son intégralité, sans flou ni perte d'information. Ainsi peut naître une société où chacun parle, pense et vit à l'unisson; dans le ciment d'une langue commune se scelle l'adhésion harmonieuse d'une communauté. Certes l'étroitesse du lien linguistique exclut le dialogue, comme la divergence et toute rencontre dialectique car les schémas proposés par Rabelais manquent d'une certaine consistance : \"Si quelqu’un ou quelqu’une disait : \"Buvons\", tous buvaient. Si disait : \"Jouons\", tous jouaient. Si disait : \"Allons à l’ébat ès champs\", tous y allaient\" • Néanmoins, installés dans un embryon de langue universelle au sens où elle est donnée à chacun dans une identité et une'totalité signifiantes, les Thélémites font la preuve que l'unité du lien linguistique constitue la composante primordiale d'une parfaite sociabilité.

 

Car nos disputes et querelles viennent en partie de l'imperfection de nos langues. Pour Leibniz, les mots ont un \"double usage\" 8 : d'une part ils fixent nos pensées dans nos mémoires et d'autre part, ils forment l'instrument par lequel nos pensées sont communiquées à autrui. Or, du fait de notre incapacité naturelle à retenir l'idée que chaque mot signifie, un décalage s'instaure nécessairement entre le mot et la chose ou l'idée. \"Celui qui a inventé le premier le mot de \"brusquer\" y a entendu ce qu'il a trouvé à propos, sans que ceux qui s’en sont servis comme lui se soient informés de ce qu'il voulait dire précisément et sans qu'il leur en ait montré quelque modèle constant\" . Certes, dans la vie quotidienne, dans \"l'usage civil\" que nous faisons de la langue, s'établit un certain consensus : \"L'usage commun règle assez bien le sens des mois pour la conversation ordinaire, mois il n’y a rien de précis et l’on dispute tous les jours de la signification la plus conforme à la propriété du langage. Plusieurs parlent de la gloire et il y en a peu qui l’entendent l’un comme l'autre. Ce ne sont que de simples sons la bouche de plusieurs ou du moins les significations sont fort indéterminées. Et dans un discours ou un entretien où l'on parle d’honneur, de foi, de gr4ce, de religion, d’église, et surtout dans la controverse, on remorquera que les hommes ont des différentes notions qu’ils appliquent aux mêmes termes\".

« findividu et sa communauté sont dépositaires, leur conscience vigüante qui se souvient et exhorte. En bien comme en mal, la "parole est la marque de la personnalité, du pays notai et de la notion, le titre de noblesse de flwmme. u déve loppement du langage est si inextricablement lié d celui de la personnalité individueUe, du pays natal, de la notion, de l'humanit é, de la vie mime, que l'on est �nté de se demander s'i n'est qu'un simple reflet ou si, au contraire, il n'est pas tout cela : le coeur mime de la vie hunwine " 2• La dispersion naturelle du langage puv oque klatement de sens, érosion des normes et des pouvoirs; eUe atteint le sujet parlant dans sa volont� d'appr�hender au plus serr� le rhl, de fournir un message étanche, sans fissure, sans fuite ni scorie et d'�tablir une �g�monie sur les esprits. Cest contre de telles subversions que s'inscrit tour à tour ou simultan�ent le JI'Ojet d'une langue universelle, distribuant un mat�riau �mantique et syntaxique conventionnel mais identique pour tous, s'imposant contre le laisser-aller ou la fantaisie individuels et surtou t contre le d&irplus ou moins avou� de s'autonomiser dans sa propre parole. Langue-mère C 'est un vieux rtve humain que celui d'une langue-m�re qui fonderait l'aDœriori� et donc la primau�. dans tous les sens du terme, d'une race, d'une nation ou d'un !ge mythique. H�rodote rappone l'histoire d'un roi de l'antique Egypte qui, pour savoir si son peuple �tait le plus ancien de la terre, isola deux no uveau -n& de tout contact avec le monde parlanL Au grand âonnement du roi, ce ne fut pas un terme de la langue �gyptienne qui fut pronond pour la premi�re fois par les enfants, sous l'emprise de la faim, mais un mot phrygien ( fJ e ko s : le pain). Ainsi les Egyptiens durent convenir que les Phrygiens formaient le premier peuple de la terre, du moins chronologiquement et que c'�tait d'eux que provenaient tous les autres peuples et les autres langues 3. L'anecdote semble naive aujourd'hui car elle postule à l'origine un syst�me linguistique inscrit g�nâ,uemen t en l'homme. La Bible elle-m�me accr�te cette thèse puisqu'il est écrit qu'à forigine "toute la terre avait une seule langue et les mimes mots". De surcroit certaines th�ries linguistiques sembleraient, dans un examen superficiel œ r�cteur, conforter fidh de l'existence d'une langue-mère ou proto-langue d'où serait issue une gamme de langues dm vées, otpnishs autœr de constantes de vocabulaire ou de structures grammaticales. Teile pourrait etre l'entreprise indo-europ�niste selon laquelle W1 cenain nombre de parent� entre la plupan des langues europhnnes et diverses langues de l'Asie permettraient de supposer l'existence d'une source linguistique commune, l'indo-europhn, idiome pr�historique dont on ne poss�e aucun docu ment mais qu'une âude comparh des langues-filles permet de �crire dans ses grandes lignes. Or en r�lit�. aucun philologue n'a jamais prâendu saisir dans l'indo-européen la lan gue-mère universelle; car d'Wle pan certa ines langues échappent totalement à ses structures, notamment le basque, le hongrois, le finnois ... et d'autre part, à l'in�rieur m�me de l'indo-europhn, des divetsit& dialectales apparaissen t, âabl issant familles et sous-familles. Il semble donc que l'on doive renoncer à l'idh d'une langue-m�re originelle, �uisante cenes, car elle constituerait le corollaire d'une origine biologique unique pour l'es�ce humaine. "Les langues humai.nes enfori'Mtio n (sont) dÎs l'origine distinctes les unes des autres" affirme Claude Hag�ge 5 , r�futant la vieille �rie leibnizienne selon laquelle "il ny a rien qui combatte et qui ne favorise plut,t le sent iment de l'origine commune de toutes les notions et d'une langue radicale et pr imitiv e" 6 • »

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