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L'imaginaire n'est-il qu'un refuge ?

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Est-ce pour se protéger du réel que l’on s’imagine des mondes autres ? L’imagination n’est-elle qu’une fuite individuelle devant la réalité ? N’a-t-elle pas des effets productifs, réels ? Les mondes imaginaires sont-ils simplement des refuges pour la conscience individuelle, ou abritent-ils des mystères plus insondables ? Que se passe-t-il, réellement, lorsque plusieurs personnes habitent le même monde imaginaire ?

— La façon même dont est posée la question invite à répondre négativement, et à cerner les autres fonctions de l'imaginaire.
— Si l'on veut distinguer imagination et imaginaire, on admettra que le second rassemble les productions de la première. On aura intérêt à tenter de classer ces productions (imaginaire artistique, politique, scientifique...), ne serait-ce que pour fournir des exemples empruntés à des domaines différents.
— On cherchera à expliciter les raisons qui feraient de l'imaginaire un refuge : qu'y fuirait-on ? et pourquoi ?

« [II. La production imaginaire comme activité] On a pu constater, notamment d'un point de vue sociologique, qu'une telle consommation de l'imaginaire programmé est massive, etrévèle le besoin, chez certains publics, de trouver refuge dans l'irréel pour oublier momentanément une réalité peu enthousiasmante. Onpeut cependant considérer qu'une telle consommation est aliénante (c'est, à sa façon, celle que dénonce Flaubert dans Madame Bovary),et qu'elle ignore d'autres aspects, sans doute plus importants, de l'imaginaire.Si l'on considère l'imaginaire, non plus dans sa consommation, mais dans sa production, on constate qu'il est élaboré par des empruntsnécessaires à la réalité. Même la bergère et le PDG ne sont que la redistribution (en version heureuse) de rôles réels. Il suffit d'envisagerl'intervention de l'imaginaire dans des domaines autres que ceux proposant de se distraire du quotidien, pour trouver confirmation de soncaractère, non plus passif, mais au contraire parfaitement actif. Lorsqu'un scientifique élabore une hypothèse au cours de sonraisonnement expérimental, l'« explication anticipée » qu'elle propose est bien d'abord imaginaire : elle tient compte de ce qu'enseignel'observation et de l'état antérieur du savoir, mais elle effectue un « dépassement» de ces données vers une connaissance possible.Semblablement, une esquisse technique, tant que l'objet n'est pas fabriqué, appartient à l'imaginaire. Et cet imaginaire n'est pas « refuge» : il est de l'ordre du projet, c'est-à-dire d'un but vers lequel les efforts (intellectuels, techniques) de l'inventeur sont orientés.L'imaginaire n'est donc pas seulement l'autre du réel, qui offrirait, comme tel, la chance momentanée d'en fuir les contraintes ; il peutêtre aussi une tentative pour préfigurer le réel futur, pour essayer d'en repérerles lignes directrices, dans la mesure où il est la mise au point de solutions possibles. Telle est bien sa fonction en politique, où toutedécision prise n'a de sens que parce qu'on a imaginé ses effets sur une situation future. [III. L'imaginaire comme critique] Lorsque la réflexion politique emprunte les voies de l'utopie (chez Thomas More, chez Campanella aussi bien que chez Fourier), le recoursà l'imaginaire a généralement une double portée : il dénonce les insuffisances et les défauts de la réalité, et il fournit le « modèle » de ceque pourrait être une société dont les membres trouveraient le bonheur. Or, ce modèle, même s'il est implicitement reconnu comme nonréalisable, propose un idéal vers lequel il n'est pas inconcevable de vouloir s'orienter. Loin d'être un simple refuge ou une banale fuitedevant les difficultés du présent, l'utopie constitue un encouragement à transformer le réel, ou à en penser différemment l'organisation. Imaginez-vous donc en train d'écouter le récit de Raphaël Hythloday (étymologiquement : celui qui est habile à raconter des histoires),jeune voyageur portugais. Vous voilà tout à coup touché par les moeurs et les institutions du peuple utopien. Le dispositif rhétorique quiproduit cet autre monde sous vos yeux consiste moins à vous faire croire qu'un tel peuple existe qu'à susciter en vous le désir de vivreselon un tel mode de vie. Il vous faut par conséquent suivre deux cheminements parallèles, celui de comprendre ce que peut être « lameilleure forme de communauté politique » (sous-titre de l'ouvrage) et celui de laisser fonctionner une écriture qui vise à donner à votreesprit un pli encore inconnu, l'amenant à se convertir d'une adhésion au présent à la possibilité d'un agir.Dans la fiction utopique de Thomas More, l'écriture elle-même devient incitative, exercant l'esprit à s'ouvrir à des dimensionsinsoupçonnables. Au vrai, l'ouvrage comporte un agencement de deux livres sur le premier duquel on a l'habitude de faire l'impasse. Si lelivre second, en effet, décrit particulièrment la ville d'Amaurote et, au travers d'un urbanisme géométrique, un ordre social transparent, lalecture du premier livre demeure indispensable puisque la narration des voyages du navigateur s'y fait expérience d'assouplissement del'esprit, mise en scène de l'opinion à rectifier, et explication du statut de la philosophie.Pour qui entend prononcer aujourd'hui ce terme, utopie, une autre conversion s'impose. Trop d'usages dépréciatifs sont destinés àdiscréditer les appels à penser et agir en politique. L'utopie, littéralement lieu de nulle part, qui est aussi souvent une uchronie — d'aucuntemps — se place sous le signe d'une libération de l'esprit. Ainsi en va-t-il des Solariens qui, vivant sous la dictature de la vertu, couplentleur cité modèle à l'idéal d'une réforme de l'ordre social chrétien existant (Campanella, 1602). C'est aussi la fonction que présente fréquemment l'imaginaire en art, pour peu que l'on s'abstienne de comprendre la productionartistique comme soumise à des exigences de représentation « réaliste ». De telles exigences, paradoxalement, semblent aboutir à des «oeuvres » généralement mineures, mais satisfaisantes pour un public qui ne perçoit dans l'art que de quoi « enjoliver » le quotidien : c'estalors que l'imaginaire est vécu comme « refuge », mais c'est également dans ces conditions que l'art est sans doute quelque peudégradé. L'oeuvre authentique, celle qui, disait Hegel, porte la marque de l'esprit et de sa liberté, n'est pas imitative : si elle invente,c'est peut-être en empruntant des éléments au réel, mais c'est surtout en les transformant. De la sorte, elle nous donne du monde uneversion autre, dont l'existence même peut acquérir, relativement au quotidien, une portée authentiquement critique. Non que l'oeuvredoive explicitement critiquer ce que nous vivons (par exemple par un « message » politique), car elle perdrait alors son autonomie : c'estimmédiatement, par son mode d'existence particulier, c'est-à-dire parce qu'elle révèle que les conceptions possibles du monde sont loind'être épuisées, qu'elle possède cette portée. Une telle qualité de l'imaginaire ne concerne pas que les arts visuels ; Jean Duvignaud a,par exemple, a pu montrer que la fonction profonde du théâtre consiste à révéler aux spectateurs des conduites qu'ils ne vivaient pasencore : c'est dans les textes ou au spectacle qu'on apprend à aimer ou à souffrir, et c'est donc l'imaginaire qui nous pousse à découvriren nous des ressources insoupçonnées.Les régimes totalitaires, même s'ils ne théorisent guère cet aspect des choses, ne se trompent pas sur l'efficacité de l'imaginaire,puisque, très généralement, ils n'ont rien de plus pressé que d'interdire les formes d'art ne répondant pas à la simple reproduction dumonde tel que le pouvoir entend qu'il soit conçu. De ce point de vue, et même lorsque leurs propositions sont en apparence peuséduisantes ou peu conformes à la beauté telle qu'on la définit ordinairement, les principales tendances d'avant-garde au xx siècle ontmultiplié, non les occasions de trouver un refuge intellectuel ou sentimental dans leurs oeuvres, mais tout au contraire les chances demieux percevoir la non-satisfaction apportée par le monde. Leur éventuelle agressivité était aussi une manière d'encourager quiconque àdevenir à son tour agressif. [Conclusion] L'imaginaire s'offre comme refuge lorsqu'il est consommé passivement, à titre de consolation ou de tranquillisant. Son utilisation cyniquepeut alors aider à stabiliser une société. Lorsqu'au contraire il résulte d'une véritable activité de l'esprit, on constate sa portée critique : saseule existence constitue une dénonciation des insuffisances du réel. Peut-être son usage public permettrait-il de classer les sociétés oules régimes politiques : ceux qui encouragent la diversité de ses productions pourraient se révéler les plus soucieux de la liberté de leurscitoyens, tandis que ceux qui ne se soucient que de faire consommer ses produits les plus facilement admis seraient du côté dutotalitarisme. »

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