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Se passionner est-ce s'illusionner ?

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il faut avant tout examiner la signification des termes « passion « et « illusion « : la passion est-elle, au sens classique, tout état d'esprit dans lequel je suis passif, ou, en un sens plus moderne, un sentiment violent et durable qui domine mon esprit ? L'illusion est-elle, pour sa part, réductible à la simple erreur involontaire due à une apparence trompeuse, ou à l'inverse, ne contribué-je pas à la faire naître, croître, persister, n'en suis-je pas aussi responsable ? Il conviendra aussi de s'interroger sur les liens possibles de la passion à l'illusion : la passion repose-t-elle sur l'illusion comme sur une condition ou une cause, ou au contraire, l'illusion est-elle le fruit de la passion ?

« Descartes, dans la définition qu'il donne de la passion, met en lumière le lien de l'homme passionné avec l'objet de sapassion, que celle-ci soit amour, désir, haine, joie, orgueil ou espérance. Dans toutes ces passions, je suis frappépar un objet des sens que je reçois passivement : je ne suis pas maître de l'objet de mon amour, de mon désir, de ma haine, etc. À cela s'ajoute que cet objet suscite ma passion par l'entremise de mes sens et, par là, de moncorps : il n'est pas l'objet d'une connaissance intellectuelle, pure, mais me parvient par la médiation de mes nerfs, de mon cerveau, éventuellement de la disposition de mes organes ; il m'est présenté par eux, c'est-à-dire du point de vue de mon corps ; l'objet de la passion est obscurci par cette médiation corporelle. Enfin, l'objet de ma passion m' émeut, me met en mouvement, m'ébranle : je suis porté à fuir ce que je crains, à chercher à réaliser ce que me propose mon ambition, etc. ; je ne suis pas indifférent dans ma passion, celle-ci au contraire accapare monesprit, surtout si elle est violente. 3. L'illusion accompagne la passionAussi une illusion peut-elle ordinairement accompagner ma passion : je suis soumis à l'objet de ma passion sans queje prenne l'initiative de cette soumission ; l'objet qui s'impose à moi peut être illusoire, ma passion demeure. Lessens qui me présentent l'objet que je désire ou que je crains peuvent, par habitude, m'offrir cet objet sous un jourfallacieux : je puis être conduit inconsciemment à attribuer de la valeur à ce qui n'en a pas. Descartes raconte ence sens, dans une lettre à Chanut du 6 juin 1647, une expérience personnelle ayant une signification plus générale :dans son enfance, il avait aimé une fille qui louchait, et, plus tard, les gens qui présentaient le même défaut devision l'attiraient. L'association du strabisme au sentiment de l'amour produisait un effet, du simple fait de l'habitudeacquise par ses sens. Ce n'est que lorsque Descartes s'en rendit compte qu'il put se défaire de cette attirance : unamour d'enfance avait produit l'illusion qu'un défaut physique devait être compté au nombre des qualités aimables,cette illusion fondée sur une passion créait à son tour de nouvelles passions. Et tout cela vaut bien plus encorepour les passions qui accaparent l'âme à leur unique profit : nous sommes alors pour ainsi dire hors de nous, nousperdons la maîtrise de nous-mêmes et n'agissons plus qu'en vue d'une unique passion qui nous occupe entièrement,qui nous envahit totalement. II. La nature du lien de la passion à l'illusion 1. Le pouvoir que nous avons sur nos passions Lorsque nous sommes sujets à une passion, notre esprit est certes soumis à un objet extérieur à lui, mais cettedépendance envers cet objet, réel ou illusoire, demeure cependant volontaire ou du moins consentie. Nous ne sommes les esclaves de passions illusoires que pour autant que nous y avons succombé, et nous n'y avons jamaissuccombé que de notre gré. Ainsi, nous voulons toujours en quelque sorte notre passion, et l'illusion dans laquellenous tombons ne peut que nous être imputée : il ne tient qu'à nous de nous en affranchir. Ce n'est pas seulementen une apparence trompeuse que consiste cette illusion, puisque nous en sommes aussi les créateurs. Et, s'il nenous est pas toujours facile de nous délivrer complètement d'une passion qui nous obsède, nous pouvons toutefoisreconnaître le caractère illusoire de son objet auquel nous restons attachés : je puis avoir de la répugnance pour telle espèce animale sans pouvoir me débarrasser de ce dégoût, et cependant reconnaître que ce sentiment nerepose que sur une illusion. Une passion ne pervertit pas l'esprit à tel point qu'elle ferait perdre toute capacité dediscernement. 2. La nature de l'illusion En disant cela, nous reconnaissons que, dans la mesure où nous sommes à l'origine des illusions qui accompagnent lapassion, ces illusions mêmes changent de nature. L'illusion de l'amoureux, de l'ambitieux, de l'avare ne sont pas demême nature que celle qui ne tient qu'à l'apparence de son objet. L'exemple de l'illusion d'optique ou du mirage estéclairant à ce sujet : il y a dans ce cas illusion parce que l'apparence des choses considérées est véritablement fallacieuse, trompeuse. C'est en vertu des lois de l'optique que je perçois le mirage comme quelque chose de réel :ce n'est pas moi qui suis en cause. Inversement, l'illusion de l'amoureux qui percevrait l'objet de son amour-différemment de ce qu'il est en réalité n'est pas une illusion d'optique. L'amoureux ne voit pas autre chose qu'un autre spectateur : l'un et l'autre perçoivent la même chose. Si l'on allègue cependant une illusion de l'amoureux, ils'agit en fait de son jugement que l'on remet en cause. Or, pour tout jugement portant sur une personne, il ne peutêtre question d'objectivité : une connaissance scientifique peut et doit être objective, valable universellement entant que ce sur quoi elle porte n'est qu'un objet, au contraire le regard que je porte sur autrui ne peut ni ne doit prétendre à une telle objectivité, mais demeure subjectif, portant sur un sujet, relevant plus de l' interprétation que de la perception. Si autrui apparaît tel ou tel à mon jugement, ce jugement n'est pas celui de la science : il nepeut être de la même façon soumis à un critère de pure et simple vérité. En ce sens, le jugement de l'amoureux surcelle qu'il aime n'est ni plus ni moins valide que celui de l'homme indifférent et ne relève pas plus de l'illusion quecelui de ce dernier de la perception véritable. 3. L'illusion opposée à la passion Au demeurant, même si l'on ne considère la passion qu'autant qu'elle nuit à la connaissance ou au contraire lafavorise, il apparaît qu'une passion peut être à l'origine d'un accroissement de notre connaissance : « La crainte,écrit Nietzsche dans Aurore (IV, 309), a fait progresser la connaissance générale des hommes plus que l'amour, car la crainte veut deviner qui est l'autre, ce qu'il sait, ce qu'il veut : en se trompant, on créerait un danger ou unpréjudice. » Il est dans mon intérêt de ne pas m'illusionner sur ce que je crains, si je ne veux pas en subir lesconséquences. Plus généralement, il demeure toujours quelque chose de réel dans l'idée que nous nous faisons de nos passions, et sans quoi nulle passion ne serait possible : l'amoureux ne doit pas s'illusionner sur soi-même ni setromper sur la personnalité et le caractère de l'objet de sa flamme s'il veut réussir à séduire, et l'avare sait bien cequ'il faut faire s'il a amassé une richesse qu'il veut continuer à accroître. »

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