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Article de presse: Les noces rouges de Hongkong

Publié le 22/02/2012

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1er juillet 1997 - Hongkong n'a d'autre choix que de revenir à la Chine. Mais la Chine n'a d'autre possibilité que d'aller de l'avant dans son processus de réformes." S'il y avait une formule résumant le sentiment général, affirme Michael De Golyer, professeur à l'université baptiste de Hongkong qui, depuis 1991, sonde régulièrement la population du territoire, ce serait bien celle-là. Elle exprime la conviction que, si la réunification devait se solder par un déclin du Territoire, c'est la Chine même qui en pâtirait, tant les économies des deux côtés de la frontière sont imbriquées. "Le transfert de souveraineté vient sanctionner une intégration économique déjà acquise", affirment les spécialistes parisiens du Cepii (Centre d'études prospectives et d'informations internationales) dans leur dernière étude sur Hongkong et la Chine. En effet, l'imbrication des deux destins ne date pas d'hier : la Chine a toujours été la raison d'être du Territoire. Hongkong-entrepôt du commerce Est-Ouest jusqu'à la guerre; Hongkong-terre d'asile et d'industries dès la fermeture du pays communiste en 1949; Hongkong-point de passage obligé vers le monde lorsque la Chine s'ouvre à nouveau; et aujourd'hui, Hongkong-bailleur de fonds du développement. Hongkong n'a vécu qu'au rythme des soubresauts de la Chine. Le seul spectacle de l'incroyable trafic qui, chaque jour, charrie pas moins de 800 bateaux, 72 avions, 20 trains et 26 000 voitures et camions d'un côté à l'autre de la frontière, illustre l'imposante réalité de cette intégration. C'est en 1979, lorsque Deng Xiaoping a lancé sa politique d'ouverture de la Chine, que l'imbrication des deux économies a véritablement pris forme. Déjà à cette époque, les industriels venus chercher refuge dans la colonie s'inquiétaient de l'effet de la hausse des coûts de main-d'oeuvre sur leur compétitivité : ils réagissaient en délocalisant leurs usines de l'autre côté de la frontière, à Shenzhen, un simple village de pêcheurs tout juste promu "zone économique spéciale". Ce qu'ils cherchent alors à transplanter, ce sont des usines d'assemblage de produits pauvres pour pays riches; des usines-dortoirs qui attirent les petites mains venues des provinces centrales de Chine, dont ils sont parfois actionnaires, le plus souvent donneurs d'ordres. Alors que ces usines occupent aujourd'hui entre cinq à six millions de personnes, Hongkong a vécu, de son côté, une complète révolution industrielle en quelques années seulement : l'industrie n'emploie plus que 370 000 personnes, contre 870 000 il y a moins de vingt ans, et génère moins de 9 % de son PIB. Cette relocalisation de ses usines a néanmoins clairement profité au Territoire, dont l'activité du port à containers, le premier au monde, n'a cessé de se développer : depuis l'ouverture économique, le commerce entre le continent et Hongkong a doublé en valeur tous les quatre ans. Mais ce sont ses prestataires de services qui en ont bénéficié, des sociétés de commerce aux armateurs, en passant par les banques, les assurances, les hôtels, vivant, plus ou moins directement, du commerce entre la Chine et le reste du monde. Une position stratégique : 48 % des exportations chinoises passent encore par Hongkong. Avec la signature de la déclaration conjointe sino-britannique, en 1984, qui fixait les modalités du retour de Hongkong à la Chine et donnait ainsi un nouveau destin au Territoire, un deuxième âge de l'intégration est apparu : la Chine n'était plus seulement une terre de production à bas prix, mais elle devenait un marché potentiel considérable. Les groupes de Hongkong se sont mis à investir dans des projets d'infrastructures tels que routes à péage, centrales électriques, ponts, ou distribution d'eau, en joint-venture le plus souvent. Hongkong est ainsi devenu le premier bailleur de fonds étranger : 60 % des investissements étrangers en Chine viennent de Hongkong sans que l'on sache très bien toutefois s'il s'agit d'investissements de sociétés de Hongkong ou de multinationales implantées sur le Territoire, et l'on estime à 66 milliards de dollars américains le montant cumulé des investissements en provenance de Hongkong entre 1979 et 1995. Formidable marché aussi pour les banques locales qui ont trouvé dans les besoins de financements de la Chine un vivier de croissance pour leurs activités, tant de prêts classiques que de financements de projets ou de banques d'affaires. Hongkong est ainsi devenu l'intermédiaire financier entre la Chine et le reste du monde, où se négocient la plupart des grands montages financiers des opérations d'envergure, et fournissant près de la moitié des prêts syndiqués utilisés sur le continent. Mais l'imbrication n'est pas venue seulement du territoire, où la Chine a commencé à placer ses pions. Pékin a d'abord envoyé ses éléments les plus brillants se former aux subtilités du capitalisme. Ils ont créé des filiales ou repris des coquilles vides en Bourse et ont pris des participations minoritaires dans les groupes locaux, limitant, dans un premier temps, leur rôle à celui d'observateur discret. Puis, à l'automne 1995, lors d'une réunion secrète qui s'est tenue à Shenzhen, le responsable de l'économie à l'agence Chine nouvelle, qui fait office d'ambassade de Pékin à Hongkong, leur aurait explicitement demandé de contribuer au climat de confiance dans le territoire en reprenant les actifs cédés par les Britanniques. Le message a été compris : en 1979, on ne comptait que 122 sociétés de la République populaire regroupées autour de quatre grands groupes, filiales de ministères publics. Aujourd'hui, l'association des entreprises chinoises à Hongkong en annonce près de 1800, employant 53 000 personnes et représentant une valeur d'actifs de quelque 980 milliards de francs, dont 70 % sont constitués des actifs de la Banque de Chine. Mais ces chiffres n'évoquent que partiellement la montée en puissance des intérêts chinois dans la colonie : hier observateurs discrets dans quelques conseils d'administration, ils sont aujourd'hui de toutes les opérations d'envergure. Entrés comme actionnaires de poids dans les groupes les plus stratégiques (Cathay Pacific, Hongkong Telecom, China Light & Power), ils génèrent, depuis peu, le plus grand nombre d'introductions à la Bourse de Hongkong. Des acteurs dont la taille et l'influence ne cessent de croître avec les injections d'actifs de leur maison mère et qui seront demain les groupes dominants de la Région administrative spéciale. Mais l'intégration entre Hongkong et la Chine a aussi sa part d'ombre. Ainsi des usines chinoises exportent vers l'Europe des chemises montées en Chine, après les avoir estampillées sur le territoire made in Hongkong pour bénéficier des quotas de la colonie. Quand le propriétaire d'un appartement de luxe à Pékin n'a pas obtenu les innombrables autorisations nécessaires pour prétendre à la propriété légale d'un bien immobilier, où se fait-il verser chaque mois ses "loyers illégaux" ? Lorsque les "nouveaux capitalistes" de Chine populaire créent une société fictive hors de Chine, pour bénéficer des conditions fiscales avantageuses réservées aux sociétés mixtes sino-étrangères, où vont-ils la domicilier ? Encore, et toujours, à Hongkong. Ce qui fait dire à un banquier de la colonie : "Tous les chemins de l'argent noir en Chine mènent à Hongkong." Sous l'oeil au moins neutre des autorités locales concernées, le Territoire a endossé ce rôle de "lessiveuse" de l'argent clandestin, offrant à ses différents acteurs économiques du continent un écran entre leurs affaires et les autorités chinoises. En d'autres termes, il leur a offert la possibilité du secret dans un monde ultra-surveillé. La nature de l'imbrication a changé. Elle est devenue plus complexe, avec le temps. Mais, in fine, la multiplication des liens s'est soldée par une division du travail au sein d'une seule et même économie : production industrielle et grand marché au nord de la frontière; services commerciaux élargis et plate-forme financière, tenant le rôle d'intermédiaire entre la Chine et le reste du monde, au sud. Argent clandestin Cette imbrication fait-elle pour autant de 1997 un "non-événement", comme le soutiennent les plus optimistes ? Les marchés financiers ont fait le pari que cette reprise en main de Hongkong par la Chine allait se traduire par une intégration plus étroite encore, laquelle devrait bénéficer à la Région administrative spéciale (RAS). Pour certains groupes, comme Hongkong Telecom ou Cathay Pacific, l'appartenance à des actionnaires britanniques, qui plus est protégés par la Couronne, a toujours été un obstacle à l'entrée sur le marché chinois. Même les groupes de Hongkong étaient, dans une certaine mesure, considérés sur le continent comme des groupes étrangers. En outre, la plupart des banquiers à Hongkong estiment, comme la population, que le territoire sera l'instrument privilégié de modernisation financière et juridique de la Chine, et qu'à ce titre, le pouvoir central protégera le volet "deux systèmes". Même si l'on voit mal les groupes de Hongkong, qui ont un goût modéré pour les sociétés déficitaires, montrer suffisamment de doigté pour contribuer à résoudre l'énorme problème des sociétés d'Etat, avec les contraintes sociales que l'on connaît en Chine. Enfin, certains espèrent que cette réunification permettra davantage de coordination des grands projets au niveau régional : dans un rayon de 50 kilomètres, quatre aéroports internationaux ont été ou sont en train d'être construits... En clair, les milieux financiers de tous bords parient sur les avantages d'une intégration plus poussée, et semblent le plus souvent au moins officiellement refuser d'en voir les inconvénients et les risques. La Loi fondamentale a, certes, prévu le maintien du système capitaliste de Hongkong dans la RAS. Pourtant, la "sinisation des affaires" risque d'aller bien au-delà de l'entrée des groupes chinois au capital des groupes locaux. La bonne volonté des autorités centrales à Pékin pourrait s'avérer n'être qu'un faible paravent face à l'arrivée de pratiques obscures, inspirées d'un régime où les droits de la propriété sont incertains et l'appareil juridique soumis aux influences des personnalités les mieux connectées. Système judiciaire La justice continuera-t-elle d'être un recours fiable contre la corruption ? La Loi fondamentale prévoit le maintien du corpus légal de Hongkong dont les 640 ordonnances rédigées en anglais ont fait l'objet d'une traduction minutieuse en chinois et l'existence d'une cour d'appel propre au territoire, pour remplacer le Privy Council britannique. "Cela n'empêchera pas le droit de Hongkong de dévier en subissant graduellement l'influence de la loi chinoise", affirme Wang Chenguang, professeur au département juridique de l'université de Hongkong. D'abord, parce que le transfert de souveraineté place la loi de Hongkong à l'intérieur du cadre légal chinois. Ensuite, parce que la cour d'appel ne sera plus tenue de se référer à la jurisprudence britannique. Enfin, parce que utiliser le chinois, nouvelle langue officielle du système judiciaire, dans un système de droit commun peut conduire à de nombreuses erreurs d'interprétation. Or il y a une différence de nature profonde entre le droit occidental et le droit chinois : quand, dans les régimes occidentaux, le droit est indépendant de la personne en cause et prévoit des cas particuliers, les textes chinois restent de portée générale, permettant aux différents acteurs d'avoir des raisons circonstanciées pour agir. "Le formalisme du droit commun est totalement étranger au système chinois", explique un avocat de Hongkong. Sans oublier que la Loi fondamentale a prévu que les systèmes judiciaires des deux côtés de la frontière devront échanger des consultations et des services mutuels. Si la mise en application de ces nouveaux principes demande des éclaircissements, une chose apparaît déjà clairement : les règles du jeu ne sortiront pas inchangées de la réunification. Car dans le principe "un pays, deux systèmes" qui doit régir la RAS, celle-ci risque un jour ou l'autre de découvrir de nouvelles obligations attachées à "un pays" doté de réserves de change (plus de 60 milliards de dollars américains), fiscales et foncières (44 milliards) considérables. Hongkong pourra-t-il refuser de les placer en bons du Trésor chinois, ou de financer certains mégaprojets, comme le barrage des Trois-Gorges, si les autorités à Pékin venaient à en faire la demande ? En outre, comme le relèvent les économistes du Cepii, "l'accumulation à Hongkong d'engagements bancaires envers les institutions chinoises, à la solvabilité incertaine et à la comptabilité approximative, pourrait représenter un risque important pour le système financier". Sachant que les créances douteuses des entreprises chinoises atteignent des niveaux extrêmement élevés, le risque de contagion n'est pas négligeable. On le voit, l'imbrication des économies n'est de toute évidence pas terminée. Elle peut encore réserver des surprises. VALERIE BRUNSCHWIG Le Monde du 1er juillet 1997

« Mais ces chiffres n'évoquent que partiellement la montée en puissance des intérêts chinois dans la colonie : hier observateursdiscrets dans quelques conseils d'administration, ils sont aujourd'hui de toutes les opérations d'envergure.

Entrés commeactionnaires de poids dans les groupes les plus stratégiques (Cathay Pacific, Hongkong Telecom, China Light & Power), ilsgénèrent, depuis peu, le plus grand nombre d'introductions à la Bourse de Hongkong.

Des acteurs dont la taille et l'influence necessent de croître avec les injections d'actifs de leur maison mère et qui seront demain les groupes dominants de la Régionadministrative spéciale. Mais l'intégration entre Hongkong et la Chine a aussi sa part d'ombre.

Ainsi des usines chinoises exportent vers l'Europe deschemises montées en Chine, après les avoir estampillées sur le territoire made in Hongkong pour bénéficier des quotas de lacolonie.

Quand le propriétaire d'un appartement de luxe à Pékin n'a pas obtenu les innombrables autorisations nécessaires pourprétendre à la propriété légale d'un bien immobilier, où se fait-il verser chaque mois ses "loyers illégaux" ? Lorsque les "nouveauxcapitalistes" de Chine populaire créent une société fictive hors de Chine, pour bénéficer des conditions fiscales avantageusesréservées aux sociétés mixtes sino-étrangères, où vont-ils la domicilier ? Encore, et toujours, à Hongkong.

Ce qui fait dire à unbanquier de la colonie : "Tous les chemins de l'argent noir en Chine mènent à Hongkong." Sous l'oeil au moins neutre desautorités locales concernées, le Territoire a endossé ce rôle de "lessiveuse" de l'argent clandestin, offrant à ses différents acteurséconomiques du continent un écran entre leurs affaires et les autorités chinoises.

En d'autres termes, il leur a offert la possibilité dusecret dans un monde ultra-surveillé. La nature de l'imbrication a changé.

Elle est devenue plus complexe, avec le temps.

Mais, in fine, la multiplication des liens s'estsoldée par une division du travail au sein d'une seule et même économie : production industrielle et grand marché au nord de lafrontière; services commerciaux élargis et plate-forme financière, tenant le rôle d'intermédiaire entre la Chine et le reste du monde,au sud. Argent clandestin Cette imbrication fait-elle pour autant de 1997 un "non-événement", comme le soutiennent les plus optimistes ? Les marchésfinanciers ont fait le pari que cette reprise en main de Hongkong par la Chine allait se traduire par une intégration plus étroiteencore, laquelle devrait bénéficer à la Région administrative spéciale (RAS). Pour certains groupes, comme Hongkong Telecom ou Cathay Pacific, l'appartenance à des actionnaires britanniques, qui plusest protégés par la Couronne, a toujours été un obstacle à l'entrée sur le marché chinois.

Même les groupes de Hongkong étaient,dans une certaine mesure, considérés sur le continent comme des groupes étrangers. En outre, la plupart des banquiers à Hongkong estiment, comme la population, que le territoire sera l'instrument privilégié demodernisation financière et juridique de la Chine, et qu'à ce titre, le pouvoir central protégera le volet "deux systèmes".

Même sil'on voit mal les groupes de Hongkong, qui ont un goût modéré pour les sociétés déficitaires, montrer suffisamment de doigtépour contribuer à résoudre l'énorme problème des sociétés d'Etat, avec les contraintes sociales que l'on connaît en Chine. Enfin, certains espèrent que cette réunification permettra davantage de coordination des grands projets au niveau régional : dansun rayon de 50 kilomètres, quatre aéroports internationaux ont été ou sont en train d'être construits...

En clair, les milieuxfinanciers de tous bords parient sur les avantages d'une intégration plus poussée, et semblent le plus souvent au moinsofficiellement refuser d'en voir les inconvénients et les risques. La Loi fondamentale a, certes, prévu le maintien du système capitaliste de Hongkong dans la RAS.

Pourtant, la "sinisation desaffaires" risque d'aller bien au-delà de l'entrée des groupes chinois au capital des groupes locaux.

La bonne volonté des autoritéscentrales à Pékin pourrait s'avérer n'être qu'un faible paravent face à l'arrivée de pratiques obscures, inspirées d'un régime où lesdroits de la propriété sont incertains et l'appareil juridique soumis aux influences des personnalités les mieux connectées. Système judiciaire La justice continuera-t-elle d'être un recours fiable contre la corruption ? La Loi fondamentale prévoit le maintien du corpuslégal de Hongkong dont les 640 ordonnances rédigées en anglais ont fait l'objet d'une traduction minutieuse en chinois etl'existence d'une cour d'appel propre au territoire, pour remplacer le Privy Council britannique.

"Cela n'empêchera pas le droit deHongkong de dévier en subissant graduellement l'influence de la loi chinoise", affirme Wang Chenguang, professeur audépartement juridique de l'université de Hongkong.

D'abord, parce que le transfert de souveraineté place la loi de Hongkong àl'intérieur du cadre légal chinois.

Ensuite, parce que la cour d'appel ne sera plus tenue de se référer à la jurisprudence britannique.Enfin, parce que utiliser le chinois, nouvelle langue officielle du système judiciaire, dans un système de droit commun peutconduire à de nombreuses erreurs d'interprétation.. »

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