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Le miroir des mots 74-85

Publié le 22/02/2012

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1985 - Non, décidément, nous n'avons pas changé de société durant cette décennie. Et si la société française a effectivement changé dans le même temps, c'est à un rythme modéré et assimilable par tous, ou presque. De ce mouvement évolutif (comme le sont désormais les pavillons de banlieue et les stratégies politiques), quel témoignage porte le vocabulaire? Et d'abord, précisément, en politique? Le temps paraît passé et dépassé ou le microcosme politicien cherchait avant tout à se positionner sur une plate-forme programmatique. Le premier cité, qui n'est guère nouveau que dans cet emploi polémique précis, est heureux : le monde de la politique professionnelle est bien " une représentation en miniature " de la société française. Deux faits montrent à quel point le choix du mot trahit la pensée profonde. On parlait beaucoup, dès 1985, de dénationalisations. Le mot n'était pas nouveau (vers 1952) et il était juste. Mais ce dé négatif fut mal ressenti par l'opinion, et les décideurs de l'opération lui substituèrent sans tarder celui de privatisation (seul reprivatisation aurait été justifié), qui jouait, contre l'étatisation, sur l'immémorial attachement des citoyens à la propriété privée. De même, dans le contexte de la crise calédonienne, l'un des camps a longtemps été désigné exclusivement comme celui des anti-indépendantistes, et l'est encore le plus souvent ainsi. C'était suggérer une opposition minoritaire et injustifiée à un état de fait inévitable. Au contraire, loyalistes place les intéressés dans une situation morale moins inconfortable. Sortie d'une sinistrose largement imaginaire, et peu sensible, c'est le moins que l'on puisse dire, aux imprécations des ayatollahs (celui-ci fera certainement une belle carrière) nationaux, la France politique reste attentive aux dérives, gauchisantes ou droitières, de ses partis traditionnels. Une sorte d'indifférence paisible assoupit peu à peu les éclats du combat des potes et des beurs pour le droit à la différence. Le féminisme a mangé son pain blanc, et le mouvement gay (apparu dans le vocabulaire vers 1976) a cessé de ronger son pain noir. L'essentiel, pour le politicien, n'est plus là. Il est de se donner un look qui, paradoxalement si l'on veut, le distancie de l'ennuyeuse politique pour le rapprocher de la mode. Des idées, une volonté, le sens de l'Etat ? Pour quoi faire ? Il faut être branché-ou mieux encore, chébran. La véritable popularité, c'est d'être too much. Trop, mais trop quoi au juste? L'homme d'affaires n'est pas si frivole, on le sait. A la merci d'une OPA (une offre publique d'achat massif d'actions d'une société concurrentiel) menée par des raiders aux dents longues-on commence à parler de prédateurs,-il cherche à se constituer un noyau dur pour faire échouer ces challenges. Dans ce deal serré, le look est de peu de poids. Quant au repreneur, il multiplie les audits (apparus vers 1978, et passés depuis, comme les OPA, dans le vocabulaire administratif et politique). Il s'agit surtout d'avoir la mentalité entrepreneuriale, de savoir motiver son staff, et d'initier au bon moment le lancement d'un produit porteur auprès d'un public ciblé. Les technologies de pointe (alors qu'il ne s'agit évidemment que de techniques) évoluent vite ! Les montres digitales, absurdes et incompréhensible au plus grand nombre des consommateurs, ne cèdent que peu et lentement du terrain aux cadrans " numériques " mais, en monétique, la billetterie s'est à peu près imposée, de même que les cartes à puces indispensables dans les publiphones. Le PC (personal computer) laisse hélas! peu de chances de succès à un OP (ordinateur personnel) pourtant aussi simple et plus logique. En revanche, logiciel (apparu vers 1974) et ses nombreux prolongements du type progiciel et didacticiel ont conquis droit de cité aux dépens des appellations américaines. C'est dans la médiatique que le vocabulaire des années 80 a le plus innové. Recommandé par les autorités, le sonal (1982) n'est pas près de chasser le jingle américain, ces quelques notes ou mesures annonçant ou clôturant une émission. Pareillement, le prime-time (l'heure de plus grande écoute), le vidéo-clip ou clip tout court ne paraissent pas menacés d'une francisation quelconque, si l'on peut parler ici de " menace "! Petite hésitation entre le walkman et le baladeur, entre l' " entretien télévisé " et le talk-show, auquel on reconnaîtra le mérite du cynisme : l'entretien, intellectuel (et parfois intelligent), n'est plus qu'un spectacle, un show, qu'on s'attend à voir un jour prochain sponsorisé ( " parrainé " est trop discret) par une lessive miracle, de même qu'une exposition peut être (trouvaille récente) mécénée par une multinationale, qui sera nominée (!) dans le générique. Peu importe, d'ailleurs : le fin du fin de l'autodestruction de la pensée, c'est le zapping, ce sautillement infantile d'une émission à une autre que la télécommande a rendu si facile. Sans doute est-ce encore trop demander au téléspectateur lambda, le seul qui compte dans le nouveau PAF (paysage audiovisuel français). A preuve : on nous annonce pour très bientôt des émissions qui se zapperont d'elles-mêmes. C'est-à-dire qui, de propos délibéré, n'auront plus ni queue ni tête, ni rime ni raison. On n'arrête pas le progrès. JACQUES CELLARD 1985

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