Disproportion de l'homme. PASCAL
Publié le 12/07/2011
Extrait du document

[Voilà où nous mènent les connaissance naturelles. Si celles- là ne sont véritables, il n'y a point de vérité dans l'homme; et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation, forcé à s'abaisser d'une ou d'autre manière. Et, puisqu'il ne peut subsister sans les croire, je souhaite, avant que d'entrer dans de plus grandes recherches de la nature, qu'il la considère une fois sérieusement et à loisir, qu'il se regarde aussi soi-même, et connaissant quelle proportion il a...] Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament, embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre; elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions, au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue: car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui- même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver. Qui se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti.
L'ensemble. — Pascal voulait écrire un grand ouvrage qu'il aurait intitulé : Apologie de la religion chrétienne. Interrompu par la maladie et par la mort, il n'en a laissé que des fragments épars qu'on a publiés sous le titre de Pensées. Ces Pensées constituent une des œuvres les plus fortes et les plus profondes de notre littérature. Pascal donne comme base à son apologie du christianisme la misère et la faiblesse de l'homme perdu entre « deux infinis «, celui de grandeur et celui de petitesse. Seule, la religion peut calmer cette angoisse de l'homme en face du secret de sa nature, du mystère de sa destinée, et c'est pourquoi Pascal s'y attache si ardemment. Non seulement Pascal se montre ici grand philosophe, géomètre et physicien, non seulement il connaît le système des mondes et l'organisme du ciron, mais il est aussi grand poète : bouleversé par le pathétique de l'inquiétude humaine, par la douleur de notre condition, entraîné par Ja fougue de son caractère et la ferveur de son âme, il s'élève a des accents véritablement lyriques. Les images, les comparaisons, les antithèses, les évocations les plus saisissantes, se pressent sous sa plume et ce morceau réalise le but principal de la poésie, qui est d'émouvoir profondément notre cœur.
Le style. — La forme, chez Pascal, est très caractéristique. Son style est tantôt éloquent, entraînant, fougueux, plein d'imagination et de passion, tantôt ferme, précis, plein de « raccourcis « saisissants; style de géomètre, style de poète, les deux extrêmes se trouvent en lui; il a aussi des élans, des incorrections de génie, des antithèses, des images violentes, aucun ordre, aucune méthode. Les Pensées, écrites souvent au hasard, dans les moments de répit que lui laisse la maladie, sont le cri même de son âme.
Liens utiles
- LECTURE ANALYTIQUE: Extrait du fragment 185 « Disproportion de l’Homme » in Pensées 1670 de Blaise Pascal
- Blaise PASCAL et le temps dans Pensées: Quel est le rapport entre l’Homme et le temps ?
- Explication de texte de Pascal - Pensées: La grandeur de l’homme
- PASCAL: Pensées sur L'esprit humain et sur le style. — Pensées sur la misère de l'homme. (Sections I et II de l'édition de M. Bruuschvicg.)
- Premier fragment des Pensées : disproportion de l’homme