Devoir de Philosophie

La fabrication de l'information Nous sommes à l'annonce des titres.

Publié le 29/10/2013

Extrait du document

La fabrication de l'information Nous sommes à l'annonce des titres. Il faut que l'eau monte à la bouche, que l'auditoire soit prêt à savoir que ce qu'il va entendre est vraiment une nouvelle. Le temps des citadelles M. Smith : Eh bien ? Mme Martin : Il nouait les lacets de sa chaussure qui s'étaient défaits. Les trois autres : Fantastique ! Mme Martin : Eh bien, aujourd'hui, en allant au marché pour acheter des légumes qui sont de plus en plus chers... Mme Smith : Qu'est ce que ça va devenir ? M. Smith : Il ne faut pas interrompre, chérie, vilaine. Mme Martin : ]'ai vu, dans la rue, à côté d'un café, un monsieur convenablement vêtu, âgé d'une cinquantaine d'années, même pas, qui... M. Smith : Qui, quoi ? Mme Smith : Qui, quoi ? M. Smith à sa femme: Faut pas interrompre, chérie, tu : es dégoûtante. Mme Smith : Chéri, c'est toi qui as interrompu 1e premier, mufle. M. Martin : Chut ! {Puis à sa femme: Qu'est qu'il faisait le monsieur ?) Mme Martin: Eh bien, vous allez dire que j'invente, il avait mis un genou par terre et se tenait penché... M. et Mme Smith : Oooh ! Mme Martin : Oui, penché. M. Smith : Pas possible ! Mme Martin: Si, penché. Je me suis approchée de lui pour voir ce qu'il faisait. Comme dans certains romans, tout se fait présage, signe surdéterminé de ce qui ne peut pas ne pas arriver. La fabrication de l'information ordonne ainsi des fragments disparates en fonction d'une logique qui lui est propre pour les faire converger vers un dénouement qu'elle a déjà ciblé. 42 M. Smith : Si ce n'était pas vous, je ne le croirais pas. M. Martin : Pourquoi pas ? On voit des choses encore plus extraordinaires quand on circule. Ainsi, moi-même, j'ai vu dans le métro, assis sur une banquette, un monsieur qui lisait tranquillement son journal. M. Smith : Quel original ! M. Smith : C'était peut-être le même. Fonction fondamentale de la presse : évoquer des liens, des articulations, des causalités entre des choses qui n'en ont pas forcément entre elles. Cela s'appelle «connaître son dossier«. Le partage du monde Pendant les années de la guerre froide, la Terre était un espace à conquérir que se disputaient les deux blocs. Chaque canton était devenu l'enjeu de cette division du monde, une parcelle à gagner contre l'autre. L'exercice du pouvoir, au sens macroscopique du terme, obéit aujourd'hui à d'autres règles, s'inscrit dans une nouvelle distribution géographique. Le monde n'est plus ce champ en combat, où chacun tente d'avancer ses drapeaux. Il se répartit désormais en citadelles, intouchables, barricadées, conçues pour être des zones de sécurité maximum. Tout autour, s'étendent des terrains vagues, des no man's land qui se jaugent en 43 La fabrication de l'information termes de menaces potentielles pour la quiétude des citadelles - vague d'émigration, flambée de violence ou effondrement économique. Ce nouveau dispositif du pouvoir existe d'une façon fractale, c'est-à-dire que cette forme unique, cette distribution géographique, se reproduit à l'infini du plus grand vers le plus petit, du niveau mondial jusqu'à l'appartement privé. Il y a des pays intouchables et des pays no man's land. À l'intérieur de chacun d'eux, les villes, les quartiers vont à leur tour être fractionnés de la même façon. Si, à l'époque des deux blocs, le pouvoir s'exerçait au nom d'un danger frontal venant de l'extérieur, clairement identifiable, nul ne sait plus trop, au temps des citadelles, quelle forme va prendre la menace. Elle entoure, assiège sans qu'on sache très bien où elle va à nouveau frapper. Comme la « cinquième colonne « pendant la guerre froide, le risque plane aussi à l'intérieur même des forteresses : la drogue, les étrangers, les maladies, les mendiants dans la rue... Voilà qui motive notre rigidité, disent les gouvernants. Le catalogue des menaces est suffisamment étendu, voire infini, pour justifier le quadrillage de l'ensemble de la vie, du quotidien. Et chacun finit par se vivre comme une petite citadelle, ellemême assiégée par le chômage, la nourriture, l'exposition au soleil, l'eau ou l'air. Cette distribution du monde et des individus, toute hérissée de cloisonnements et de barricades, s'organise autour de la notion d'« insécurité «. Ainsi sera qualifié le moindre acte de violence, la plus légère crainte. Dans la plupart des cas, il s'agit de situations réelles, de défis à affronter effectivement. L'abus, en revanche, se trouve dans l'amalgame, cette manière de rassembler le tout, de 44 le temps des citadelles la vache folle jusqu'aux attentats, sous un même chapeau baptisé « insécurité «. Né d'une constellation complexe, le monde des citadelles avait besoin d'une cosmogonie pour l'expliquer et d'un récit pour la justifier. C'est celui de l'insécurité. Le sentiment de peur, diffus et omniprésent, va dès lors structurer toutes les situations. Sans tenter de le remettre en cause, la majorité des médias occidentaux l'ont repris à leur compte, le posant comme un des mythes centraux de leur fameuse taxinomie. De droite, de gauche, ou de nulle part, on n'écrira pas l'« immigration «, mais plus volontiers le «problème de l'immigration «, instaurant qu'il s'agit d'un sujet forcément obscur et lourd. Le fait que ce phénomène social soit d'emblée situé dans le registre de l'inquiétude ne sera en revanche jamais remis en cause. Plus généralement, le nouveau découpage du monde constitue une des grilles les plus efficaces, parfois consciente et parfois non, qui va peser dans les choix faits par les journaux. Chaque reportage va ainsi se décider et s'orienter de lui-même selon qu'un événement a lieu dans une citadelle ou un no man's land. La «vraie vie« se déroule forcément dans les forteresses. En dehors de quelques abus, y règne la démocratie, le libre marché, toute cette ossature institutionnelle que nous envie forcément le reste du monde. Même pour les critiquer, il convient de suivre siège par siège chaque changement de gouvernement, et on ne plaisante pas avec les sommets internationaux. Les millions de dollars que brasse un banquier de Genève ont plus de poids que ceux des rois du pétrole, les drogues que prennent les cyclistes du Tour de France doivent, au fond, être moins terribles que celles des gymnastes chinoises. 45

« La fabrication de l'information le temps des citadelles termes de menaces potentielles pour la quiétude des citadelles - vague d'émigration, flambée de violence ou effondrement économique. Ce nouveau dispositif du pouvoir existe d'une façon fractale, c'est-à-dire que cette forme unique, cette distri- bution géographique, se reproduit à l'infini du plus grand vers le plus petit, du niveau mondial jusqu'à l'appar- tement privé.

Il y a des pays intouchables et des pays no man's land.

À l'intérieur de chacun d'eux, les villes, les quartiers vont à leur tour être fractionnés de la même façon.

Si, à l'époque des deux blocs, le pouvoir s'exer- çait au nom d'un danger frontal venant de l'extérieur, clairement identifiable, nul ne sait plus trop, au temps des citadelles, quelle forme va prendre la menace.

Elle entoure, assiège sans qu'on sache très bien où elle va à nouveau frapper.

Comme la « cinquième colonne » pen- dant la guerre froide, le risque plane aussi à l'intérieur même des forteresses : la drogue, les étrangers, les mala- dies, les mendiants dans la rue...

Voilà qui motive notre rigidité, disent les gouvernants.

Le catalogue des menaces est suffisamment étendu, voire infini, pour justifier le quadrillage de l'ensemble de la vie, du quotidien.

Et cha- cun finit par se vivre comme une petite citadelle, elle- même assiégée par le chômage, la nourriture, l'exposition au soleil, l'eau ou l'air. Cette distribution du monde et des individus, toute hérissée de cloisonnements et de barricades, s'organise autour de la notion d'« insécurité ».

Ainsi sera qualifié le moindre acte de violence, la plus légère crainte.

Dans la plupart des cas, il s'agit de situations réelles, de défis à affronter effectivement.

L'abus, en revanche, se trouve dans l'amalgame, cette manière de rassembler le tout, de la vache folle jusqu'aux attentats, sous un même chapeau baptisé « insécurité ».

Né d'une constellation complexe, le monde des citadelles avait besoin d'une cosmogonie pour l'expliquer et d'un récit pour la justifier.

C'est celui de l'insécurité.

Le sentiment de peur, diffus et omnipré- sent, va dès lors structurer toutes les situations. Sans tenter de le remettre en cause, la majorité des médias occidentaux l'ont repris à leur compte, le posant comme un des mythes centraux de leur fameuse taxino- mie.

De droite, de gauche, ou de nulle part, on n'écrira pas l'« immigration », mais plus volontiers le «problème de l'immigration », instaurant qu'il s'agit d'un sujet forcé- ment obscur et lourd.

Le fait que ce phénomène social soit d'emblée situé dans le registre de l'inquiétude ne sera en revanche jamais remis en cause.

Plus générale- ment, le nouveau découpage du monde constitue une des grilles les plus efficaces, parfois consciente et parfois non, qui va peser dans les choix faits par les journaux. Chaque reportage va ainsi se décider et s'orienter de lui-même selon qu'un événement a lieu dans une cita- delle ou un no man's land.

La «vraie vie» se déroule for- cément dans les forteresses.

En dehors de quelques abus, y règne la démocratie, le libre marché, toute cette ossature institutionnelle que nous envie forcément le reste du monde.

Même pour les critiquer, il convient de suivre siège par siège chaque changement de gouverne- ment, et on ne plaisante pas avec les sommets interna- tionaux.

Les millions de dollars que brasse un banquier de Genève ont plus de poids que ceux des rois du pétrole, les drogues que prennent les cyclistes du Tour de France doivent, au fond, être moins terribles que celles des gymnastes chinoises. 44 45. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles