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THÉSÉE ET HIPPOLYTE. RACINE. Phèdre

Publié le 11/08/2011

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racine

hippolyte D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte! Un tel excès d'horreur rend mon âme interdite; Tant de coups imprévus m'accablent à la fois, Qu'ils m'ôtent la parole et m'étouffent la voix. thésée Traître, tu prétendais qu'en un lâche silence Phèdre ensevelirait ta brutale insolence. Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner Le fer 1 qui dans ses mains aide à te condamner; Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie, Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie. hippolyte D'un mensonge si noir justement irrité, Je devrais faire ici parler la vérité, Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche. Approuvez le respect qui me ferme la bouche; Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis, Examinez ma vie, et songez qui je suis. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Quiconque a pu franchir les bornes légitimes Peut violer enfin les droits les plus sacrés. Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés; Et jamais on n'a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence. Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux Un perfide assassin, un lâche incestueux. Elevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine. Pitthée 2, estimé sage entre tous les humains, Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains. Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage, Mais si quelque vertu m'est tombée en partage, Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse. On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. Et l'on veut qu'Hippolyte, épris d'un feu profane... thésée Oui, c'est ce même orgueil, lâche! qui te condamne! Je vois de tes froideurs le principe odieux : Phèdre seule charmait tes impudiques yeux; Et pour tout autre objet ton âme indifférente Dédaignait de brûler d'une flamme innocente. hippolyte Non, mon père, ce cœur, c'est trop vous le celer, N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler. Je confesse à vos pieds ma véritable offense : J'aime; j'aime, il est vrai, malgré votre défense. Aricie à ses lois tient mes vœux asservis; La fille de Pallante a vaincu votre fils. Je l'adore, et mon âme, à vos ordres rebelle 3 Ne peut ni soupirer ni brûler que pour elle.

thésée

Tu l'aimes? Ciel! Mais non, l'artifice est grossier. Tu te feins criminel pour te justifier. hippolyte Seigneur, depuis six mois je l'évite, et je l'aime. Je venais en tremblant vous le dire à vous-même. Hé quoi? de votre erreur rien ne peut vous tirer? Par quel affreux serment faut-il vous rassurer? Que la terre, le ciel, que toute la nature... thésée Toujours les scélérats ont recours au parjure. Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours, Si ta fausse vertu n'a point d'autre secours. hippolyte Elle vous paraît fausse et pleine d'artifice. Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice. thésée Ah! que ton impudence excite mon courroux! hippolyte Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous? thésée Fusses-tu par-delà les colonnes d'Alcide Je me croirais encor trop voisin d'un perfide. hippolyte Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez, Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez? thésée Va chercher des amis dont l'estime funeste Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste, Des traîtres, des ingrats sans honneur et sans loi Dignes de protéger un méchant tel que toi. hippolyte Vous me parlez toujours d'inceste et d'adultère! Je me tais. Cependant Phèdre sort d'une mère, Phèdre est d'un sang, Seigneur, vous le savez trop bien, De toutes ces horreurs plus rempli que le mien. thésée Quoi! ta rage à mes yeux perd toute retenue? Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue; Sors, traître. N'attends pas qu'un père furieux Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

RACINE. Phèdre. Acte iv, sc. 2, 1677.

1. L'épée d'Hippolyte que Phèdre a saisie pour se tuer lorsque le jeune homme a repoussé son amour avec horreur. 2. Aïeul de Thésée. 3. Aricie est la fille de Pallante et la sœur des Pallantides (ils étaient cinquante) que Thésée extermina. Thésée a imposé le célibat à Aricie afin d'éteindre la descendance de ses ennemis.

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