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« La notion de quelque chose de juste me semble si naturelle, si universellement acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de toute religion. » Voltaire, Le philosophe ignorant.

Publié le 15/08/2012

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C) Il y aurait des prénotions de juste et d'injuste qui relèveraient de mécanismes remontant à la petite enfance  Le point de vue optimiste de Voltaire peut être nuancé et démystifié si l'on considère comme Serge Lebovici dans l'article “C'est pas juste” (dans W. Baranès et M.-A. Frison-Roche, La Justice, l'obligation impossible, Autrement, 1995) que les notions d'injustice et de justice apparaissent tardivement vers douze ou treize ans chez l'enfant mais sont précédées et préparées par des prénotions développées pendant la petite enfance, où le sentiment d'injustice naîtrait d'une impression du bébé de relatif délaissement par sa mère. Dans ce sens, nous serions tributaires à la fois d'un sentiment d'injustice qui serait premier par rapport au sentiment de justice (considéré comme l'état normal). Cela permet de remettre en perspective l'optimisme voltairien. Chez Eschyle, la loi de la vengeance face aux crimes de sang semble directement inscrite dans la nature humaine, dictée par les dieux anciens, mais l'on pourrait y voir aujourd'hui une forme de culture clanique archaïque, où la vengeance infusée dès le premier âge serait un effet de l'éducation, plus qu'une injonction des dieux. L'idée d'une éducation privilégiant de manière masquée et inconsciente la croyance en la justice ne serait qu'un effet de la coutume, un moyen de maintenir l'ordre social, pour reprendre les Pensées de Pascal. Dans ce sens, le travail de croyance dans le caractère naturel et fondé de la justice commencerait dès le plus jeune âge et toucherait l'ensemble de la société. Le triomphe de la justice consisterait en une occultation permanente de sa relativité grâce à l'éducation et à la force.

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« L'universalité de la notion de justice d'après Voltaire pourrait être remise en cause par le constat d'une différence de justice entre états : c'est ce que montre Pascal demanière symbolique dans cette phrase saisissante : « Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

»Ce constat de divergence n'est pas le seul fait du penseur, il est également énoncé de manière plus intuitive par Tom Joad et sa mère : « Des fois on commet des délitssans même savoir que c'est mal.

Peut-être bien qu'il y a des délits en Californie que nous ne connaissons pas.

Tu feras quelque chose que tu croiras bien et enCalifornie il se trouvera que c'est mal.

Dès l'instant que tu as franchi la frontière, tu as commis un délit.

» L'optimisme voltairien et sa croyance en l'universalité de lanotion de juste semblent donc sérieusement compromis.B) La notion de juste est vague et mal définieLa dimension subjective et l'allure de credo du propos de Voltaire peuvent nous amener à soupçonner le terme de notion de juste.

Qu'est-ce que cela signifieexactement ? Est-ce une intuition relevant de l'intellect ? Une connaissance quasi instinctive ? Un sentiment lié au cœur de chaque homme ? Cela reste bien flou, eton peut se demander si ce vague de la notion ne cache pas une imprécision essentielle du fondement de la justice.

On aurait affaire ici au « fondement mystique »,caché et mystérieux, de l'autorité de la justice, pour reprendre l'expression de Pascal.

Le révéler, c'est risquer de menacer l'autorité de la justice.« Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'y obéit qu'à cause qu'il les croit justes.

C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il yfaut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs non pas parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs.

Par là voilà toute séditionprévenue, si on peut faire entendre cela et que proprement c'est la définition de la justice.

»C) On peut savoir où est son devoir, mais il est dicté par l'éducation ou la croyance religieuse.L'indépendance complète de la notion de juste par rapport à la loi et à la religion est difficile à envisager, si l'on prend en compte l'éducation humaine qui transmet demanière plus ou moins des valeurs partagées aux individus.

Dans ce sens, on peut savoir parfaitement ce qui est juste et injuste, mais ne pas être conscient del'influence de notre éducation ou du contexte culturel dans lequel nous vivons.

Le sens de la justice ne serait pas inné, mais acquis socialement, lié à la coutume,comme le propose l'analyse de Pascal.Pour Eschyle, la coupure entre la loi divine et la loi humaine est difficilement envisageable et on voit bien que les héros n'agissent qu'en conformité avec leur devoirqui leur est dicté moins par leur cœur que par les dieux et leur habitude de craindre les dieux.

Ainsi, la loi du talion humaine est redoublée au niveau divin parl'importance des Érinyes.

La fin des Euménides montre bien que le dépassement de la logique de vengeance vers la justice ne se fait que par la médiation d'Athéna,déesse de la sagesse.Enfin, chez Steinbeck, à la fin du roman, la mère de Rose de Saron dit à sa fille qu'elle était certaine qu'elle n'hésiterait pas à nourrir le vieillard, et l'on peut sedemander si cette forme d'altruisme est plus dictée par le sentiment de justice ou par l'imprégnation des notions chrétiennes, qui forme la culture principale de lafamille Joad, comme le suggère la réécriture de 1'allégorie de la Charité allaitant le vieillard.Transition: si l'indépendance parfaite de la notion de justice semble difficilement prouvable, il faut peut-être voir dans l'universalité de ce sens de la justice un leurre,une illusion. III.

L'UNIVERSALITÉ DU SENS DE LA JUSTICE EST UN LEURRE A) Le sens de la justice ne correspond pas forcément à la loiLa notion de juste s'impose-t-elle véritablement à la conscience humaine ? C'est peut-être plutôt la reconnaissance de 1'injustice qui serait première.

La notion dejuste serait peut-être négative, difficilement cernable car elle serait le négatif de l'injustice.

Chez Steinbeck, c'est le sentiment d'injustice qui s'impose au début duroman, lorsque les métayers sont expulsés : ils ne semblent pas comprendre les arguments des hommes de loi, chargés de faire appliquer les décisions despropriétaires, mais ont un sentiment d'injustice diffus et difficilement formulable.

Ils mettent en avant une forme de droit lié à leur travail de la terre : « C'est mongrand-père qui a pris cette terre, il a fallu qu'il tue les Indiens et les chasse.

Et mon père est né sur cette terre, et il a brûlé les mauvaises herbes et tué les serpents.

»Les employés chargés d'exproprier les métayers ne s'y trompent pas : ils ont bien conscience de l'injustice qu'ils permettent en obéissant aux lois, qui sont celles desbanques.

Dans ce sens, il y a un décalage complet entre la loi juridique qui donne raison aux banques et le sentiment d'injustice que ressentent les victimes de ce« monstre » inhumain qui impose la loi du marché.

Obéir à la loi, c'est être injuste moralement.B) L'immédiateté et l'universalité du sens de la justice est un effet de simplificationOn peut contester l'idée voltairienne d'immédiateté de la notion de justice en montrant que cet aspect quasi naturel n'est en fait qu'une illusion, un oubli de ladimension purement sociale de la justice, condition de son fonctionnement et de son élaboration.

C'est ainsi que Pascal lie l'universalité et l'applicabilité de la règle àla force.

La justice ne saurait s'imposer immédiatement sans la force :« Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires et la pluralité aux autres.

D'où vient cela ? de la force qui y est.

Et de là vient que les roisqui ont la force d'ailleurs ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.

Sans doute l'égalité des biens est juste mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justiceon a fait qu'il soit juste d'obéir à la force.

Ne pouvant fortifier la justice on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la paix fût, qui estle souverain bien.

»C) Il y aurait des prénotions de juste et d'injuste qui relèveraient de mécanismes remontant à la petite enfanceLe point de vue optimiste de Voltaire peut être nuancé et démystifié si l'on considère comme Serge Lebovici dans l'article “C'est pas juste” (dans W.

Baranès et M.-A.Frison-Roche, La Justice, l'obligation impossible, Autrement, 1995) que les notions d'injustice et de justice apparaissent tardivement vers douze ou treize ans chezl'enfant mais sont précédées et préparées par des prénotions développées pendant la petite enfance, où le sentiment d'injustice naîtrait d'une impression du bébé derelatif délaissement par sa mère.

Dans ce sens, nous serions tributaires à la fois d'un sentiment d'injustice qui serait premier par rapport au sentiment de justice(considéré comme l'état normal).

Cela permet de remettre en perspective l'optimisme voltairien.

Chez Eschyle, la loi de la vengeance face aux crimes de sang sembledirectement inscrite dans la nature humaine, dictée par les dieux anciens, mais l'on pourrait y voir aujourd'hui une forme de culture clanique archaïque, où lavengeance infusée dès le premier âge serait un effet de l'éducation, plus qu'une injonction des dieux.

L'idée d'une éducation privilégiant de manière masquée etinconsciente la croyance en la justice ne serait qu'un effet de la coutume, un moyen de maintenir l'ordre social, pour reprendre les Pensées de Pascal.

Dans ce sens, letravail de croyance dans le caractère naturel et fondé de la justice commencerait dès le plus jeune âge et toucherait l'ensemble de la société.

Le triomphe de la justiceconsisterait en une occultation permanente de sa relativité grâce à l'éducation et à la force. CONCLUSION Voltaire propose d'envisager la notion de juste de manière immanente comme une intuition précédant la loi, la religion et l'institution sociale, qui serait doncuniverselle et présente en chaque homme ; cependant, il semble difficile d'envisager la justice dans une telle positivité, indépendamment de ses liens avec la religionou la loi politique à travers nos textes.

On pourrait donc remettre en question le caractère immédiat de la justice dans l'esprit humain pour montrer qu'il est lié en faità une forme d'occultation, d'illusion, à un travail inconscient mené dès l'enfance, mais qui serait une illusion nécessaire pour permettre une vie harmonieuse encommunauté. [d'après Nicolas Cremona, la Justice en 30 dissertations corrigées, Sedes, 2011, pp.

55-62]. »

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