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Explication texte 1 Franz Fanon de « j'apercois déjà le visage...est un sens révolutionnaire »

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Explication texte 1 Franz Fanon de « j'apercois déjà le visage...est un sens révolutionnaire » Début de la conclusion qui synthétise la réflexion à l'oeuvre dans sa thèse : en quoi la colonisation a-t-elle généré des pathologies spécifiques chez les peuples colonisés ? Avec cette question, il met en évidence que la violence coloniale n'a pas été que physique ou économique et que son aspect le plus profond est la violence culturelle. Plus généralement, cette réflexion permet de sortir de la simple distinction raciale pour envisager n'importe quel phénomène d'éradication d'une culture originelle (perçue comme inférieure) par une autre prétendue dominante, qui servira dès lors de référence. Ce phénomène donne lieu chez ces peuples à ce que Fanon appelle l'aliénation culturelle (intégration des codes de la culture dominante qui méprise leur propre culture). Cela lui permet de ne pas placer la question sur un plan racial mais bien plus sur un plan culturel. Le début de cette conclusion va chercher d'une part à démontrer la validité de sa thèse pour toutes les populations noires opprimées, d'autre part d'envisager les différents aspects que celle-ci va prendre. En quoi ce passage cherche-t-il à convaincre des différentes formes de l'aliénation portées par la colonisation ? 1/ une démarche didactique 2/ aliénation intellectuelle et exploitation économique marqueurs de l'aliénation culturelle portée par la société bourgeoise. Le registre didactique, se voit d'abord à l'effort pour délimiter son champ de réflexion en différenciant bien l'aliénation intellectuelle et l'exploitation économique. Tout en soulignant la proximité de point de vue que celles-ci peuvent amener malgré tout (nécessité de redéfinir l'homme). A ce sujet on peut noter les articulations du discours qui facilitent la compréhension de sa démonstration (= la progression de son raisonnement). « J'aperçois déjà le visage de tous ceux qui..../ Il est évident, je ne cesserai de le répéter , que l'effort de désaliénation » = prise en compte légèrement humoristique ou ironique des opposant « le visage de tous ceux qui ». Seule marque de moqueries éventuelles soulignée par la globalisation qui soulignent une précipitation de leur part. Elle s'oppose à la démarche qu'il compte entreprendre ici : « il est évident/ nous ne poussons pas la naïveté jusqu'à croire que les appels... » les deux modalités soulignent la volonté pragmatique du penseur. Il cherche à montrer qu'il est ancré dans la réalité. D'ailleurs l'essentiel de ce texte est consacré aux problèmes du plus grand nombre (et non à ceux du docteur en médecine guadeloupéen ) comme pour montrer qu'il sait s'effacer et prendre en compte les considérations de la masse. Il ne pense pas pour lui, mais à partir de la situation des ouvriers. « il ne nous viendrait pas à l'idée de » = encore une remarque pour montrer le vide des critiques qui lui sont faites : car toutes ces formules sont catégoriques (soit négation totale, soit affirmation de la certitude, de l'évidence) = moyen de suggérer la simplification de ses thèses par ses adversaires. Le dernier paragraphe débute d'ailleurs par un habile argument d'autorité « que j'ai pu retrouver chez beaucoup d'auteurs ». Au lieu d'affirmer son point de vue, il le légitime par des lectures. Cela montre aussi la volonté d'effacer sa personne (éthos discret, car sinon cela rappellerait trop sa position de médecin et d'intellectuel or il veut montrer son côté réaliste et pragmatique), c'est quasiment en économiste/politicien qu'il parle. Cet effacement de sa posture n'est qu'apparent, cela ne veut pas dire qu'il n'a pas ses idées. Ainsi l'on peut constater une fois ces précautions oratoires prises(captatio benevolentiae) la précision ferme de ses principes généraux « j'appelle société bourgoise » (X2, anaphore, effet de rythme de scansion de martèlement). La dernière phrase après cette double définition se termine par l'affirmation de sa thèse « et je crois que.... ». La construction on le voit mêle habilement clarté et effet rhétorique, en effet au delà des répétitions, le dernier paragraphe vaut aussi par les métaphores qu'ils utilisent (sclérose et putréfaction) qui se retrouvent condensé dans un seul mot « cette mort » (métaphore in absentia qui sous-entend la société bourgeoise mais la résume dans le mot mort). De même l'effort pour « incarner » ses opposants « j'aperçois déjà le visage » qui souligne l'attention que porte Fanon à ne pas rester dans la seule formulation d'idées : faire apparaître le visage de ses adversaires, c'est aussi un clin d'oeil au titre de son livre (« masques blancs »). Nous sommes arrivés au terme du livre, au moment où chacun tombe les masques et laisse voir son vrai visage. Enfin, en plus de cette volonté d'une langue, claire, concise et imagée, Fanon ajoute une dimension populaire, relâchée avec « En quoi ils avaient fichtrement raison » l'adverbe est porteur d'une certaine familiarité d'autant plus observable et remarquable qu'il utilise un saut typographique pour la mettre en valeur. L'effort de littérarité n'empêche pas une construction rigoureuse du texte : ainsi on part de « l'évidence » (ce qui n'est pas contestable et qui est partageable par tous, y compris par lui-même) jusqu'à la croyance « je crois » (qui est donc l'affirmation de son point de vue singulier). Pour arriver à cette évolution, le circuit argumentatif est très marqué et facilement repérable : premier paragraphe mise en place de deux catégories distinctes « le docteur en médecine d'origine guadeloupéenne » (= lui) et le « nègre qui travaille à la construction du port d'Abidjan » (l'ouvrier de Côte d'Ivoire). Chacun est présenté ensuite en fonction de ses caractéristiques selon un parallélisme syntaxique « c'est en tant […] qu'il se pose comme aliéné »/ « c'est en tant que victime d'un régime basé sur l'exploitation ». La différenciation est nette, le terme de victime n'est attribué qu'aux ouvriers, et « l'aliéné » s'exprime en tant que sujet grammatical « il se pose », c'est lui qui se définit (parce qu'il a l'espace intellectuelle et le temps pour cela). De même, nous pouvons comprendre qu'il oppose en apparence sa réflexion et sa solution à celle nécessaire aux ouvriers ou parysans« les appels à la raison ou au respect de l'homme » à « pour le nègre qui travaille... il n'y a qu'une solution : la lutte ». La tournure restrictive est péremptoire et s'opposent au subjonctif « puissent changer le réel » qui souligne bien l'absence d'impact immédiat sur la condition ouvrière. Cependant, cette affirmation apparaît comme une habile concession, puisqu'il s'appuie plus loin sur son expérience personnelle (échange avec des ouvriers) pour affirmer leur convergence de vue : « D'ailleurs nous sommes persuadés que, sans le savoir ils entrent dans nos vues ». L'exemple a une fonction généralisante « les quelques camarades ouvriers... ne se sont jamais posés la question » (négation absolue qui vaut comme principe). Il s'agit donc de démontrer que la réflexion menée n'est que l'aboutissement d'une convergence de vue et d'intérêt entre ces deux catégories, celle de se rebeller contre un ordre établi, celui de la « société bourgeoise », la lutte marxiste du prolétariat est, dans son essence, de même nature que celle de l'intellectuel : « révolutionnaire », marquant le refus de l'ordre établi et cherchant à renverser le système de valeurs. Une critique de l'aliénation culturelle et de son corollaire, l'exploitation économique de l'homme.L'élément central du texte est d'abord la critique de « l'exploitation d'une certaine race par une autre, sur le mépris d'une certaine humanité par une forme de civilisation tenue pour supérieure » : cette énumération est capitale car elle permet de mieux comprendre l'articulation entre les faits économiques et les principes intellectuels de l'oeuvre coloniale. Ainsi le racisme n'est envisagé qu'en des termes économiques (« l'exploitation d'une certaine race » = l'adjectif(déterminant) indéfini certain en soulignant encore plus le côté aléatoire) et comme la manifestation d'un sentiment plus global « le mépris d'une certaine humanité » (même reprise de « certain » pour montrer la continuité), de race on passe à humanité pour bien souligner que le racisme n'est qu'une incidence parmi d'autres d'un procédé plus globale « une forme de civilisation tenue pour supérieure », c'est bien la « forme de civilisation » autrement dit la culture qui est comparée ici et qui est le vecteur de la domination, dont une des formes est économique. Cependant tout l'objectif de Fanon est de montrer que ces deux mouvements convergent et qu'il faut aller plus loin que la simple remise en cause pratique du système et bien envisagé sa remise en cause du système idéologique. L'argumentation de Fanon pour montrer la convergence de vue, repose en fait sur l'ordre dans lequel envisager les choses :d'abord les manifestations les plus évidentes puis l'idéologie et non l'inverse qui n'aurait aucun sens et serait vain « ne poussons pas la naïveté jusqu'à croire que les appels à la raison et au respect de l'homme puissent changer le réel ». Ainsi, avec le terme « naïveté », il nie un certain idéalisme qui se manifestent par des mots « appels » et qui croient pouvoir influer sur le cours des choses « puissent changer le réel » (le subjonctif souligne bien l'illusion). Le réel ne peut changer que par l'action et la violence « il n'y a qu'une solution : la lutte » (tournure restrictive + présent de vérité générale). Cette action ne provient pas de l'extérieur mais bien des conditions mêmes du réel « il ne pourra concevoir son existence que sous les espèces d'un combat mené contre l'exploitation, la misère et la faim ». De nouveau l'utilisation de la tournure restrictive souligne l'impossibilité d'une alternative + le futur marque une certitude : l'homme combat d'abord contre une réalité (énumération des fléaux : exploitation, misère, faim) et non pour une idéologie (« non pas après une analyse marxiste ou idéaliste»). La réflexion de Fanon veut absolument partir du réel, du concret comme nous l'avons déjà souligné, c'est aussi le sens de la modalisation « tout simplement » ajoutée à la concession « non pas.... mais.. ». Il est important de comprendre que cette concession n'est pas le refus de l'idéologie, mais bien la reconnaissance de son caractère inopérant pour lutter concrètement contre l'exploitation économique. Il va en effet s'attacher à démonter que la situation concrète de ses personnes les amène à une convergence idéologique avec lui. Le paragraphe suivant la référence aux planteurs, cherchent à dépasser l'opposition apparente : « nous sommes persuadés que, sans le savoir, ils entrent dans nos vues, habitués qu'ils sont à parler et et à penser en termes de présents ». La différence va donc se restreindre à la conscience du positionnement qu'on adopte. « Sans le savoir ». C'est là le tour de force de Fanon, qui montre qu'il y a deux chemins pour arriver aux mêmes conclusions : celui de l'ouvrier pris dans son quotidien et celui de l'intellectuel. L'ouvrier est « habitué à penser en termes de présents », le terme habitué fait écho à l'expression sans le savoir, il y a quelque chose de mécanique, de contraint par les conditions extrêmes. Ils rejoignent l'effort de l'intellectuel « penser en termes de présents ». Cette notion de « présent » est capital puisqu'elle permet d'effacer toute une légitimation raciale entreprise dans l'écriture de l'histoire. Sur le plan de la race, il reprend exactement le même type de raisonnement que pour l'exploitation économique pour mettre en avant l'acte de refus de différenciation avant même de le théoriser et de le justifier « ils savaient qu'ils étaient noirs mais cela ne changeait rien à rien ».La conjonction de coordination souligne l'opposition entre le constat de sa couleur et l'interprétation qu'ils en font « cela ne changeait rien à rien » qui nie complètement l'existence du fait racial. La couleur de peau est anecdotique et n'a aucune conséquence dans la définition de l'individu. Ainsi Fanon distingue deux combats qui vont de pair mais qui sont indépendants: le combat politique/économique et le combat idéologique/intellectuel. Le combat idéologique se veut un refus des concepts utilisés habituellement pour justifier cet ordre du monde et notamment la « race ». On comprend mieux l'expression « il conçoit la culture européenne comme moyen de se déprendre de sa race » = le verbe « déprendre » ( détacher un élément attaché à un autre, se dégager de l'emprise de quelque chose). Ce verbe par son préfixe privatif souligne l'aspect quasiment corporel, physique de l'élément dont on se détache (cf déprendre/détacher = enlever/séparer), il y a un effort véritable comme une amputation, un vide qu'il va falloir combler et c'est bien là tout l'enjeu de ce livre. La race est un concept qui fait abusivement partie de l'identité et qu'il va falloir enlever et remplacer. On comprend mieux le terme « aliénation intellectuelle », terme qui définit donc le lien entre le concept et mon identité, ma pensée. La « culture européenne » doit alors être pensée comme un outil intellectuel qui va permettre de se défaire de cette définition pourtant initiée par cette même culture. Il s'agit donc d'utiliser les moyens à sa disposition pour se penser indépendamment de la pensée des autres et du système de domination qui pèse sur l'individu. En ce sens, échapper au système de domination rejoint le mouvement d'échapper au système d'exploitation. « L'aliénation est une création de la société bourgeoise » en définissant ce processus en rapport avec une forme de société décrite par les analyses marxistes, Fanon termine la démonstration de la convergence entre la réflexion intellectuelle à mener et la lutte politico-économique menée par le prolétariat. Les deux mènent à la remise en cause d'un ordre figé « sclérosé »/ « close »/ « pourri » (renvoie à une société fixe sans vie qui n'a pas d'échange avec le monde extérieur et l'autre). Cet ordre est vu à terme comme une impasse, sa remise en cause politique et idéologique sont de même nature : « révolutionnaire ». L'expression « en un sens » permet de distinguer différents modes de remise en cause. La réflexion de Fanon s'ancre dans un contexte de lutte politique pour mettre à bas un système d'exploitation économique et idéologique des colonies. Si la lutte politique est prioritaire pour Fanon, elle ne doit pas être limitative. Il importe aussi de lutter contre les présupposés culturels qui ont permis la mise en place de cet ordre et ont justifié sa définition du monde et sa hiérarchie, notamment par le présupposé racial. A l'image de la négritude qui a cherché à « coloniser la langue du colonisateur », Fanon veut faire de la culture européenne un outil pour se déprendre des déterminismes apportés par ce système et notamment l'aliénation intellectuelle qui amène à se penser sur un mode négatif, de l'infériorité. Les deux mouvements de libération vont de pair car pour une société et pour l'individu, il ne peut y avoir une libération complète si l'homme qui sort de l'exploitation économique (comme le médecin) ne sort pas non plus de la définition de lui-même qui lui a été imposée. En ce sens l'aliénation culturelle portée par le colonialisme est à la fois un mouvement de soumission économique et intellectuel. Un des apports majeurs de cette réflexion est d'inclure le racisme dans un procédé plus gobal.

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