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Expliquez et discutez ces réflexions sur la tragédie française de Giraudoux : « Qu'est-ce que la tragédie ? C'est l'affirmation d'un lien horrible entre l'humanité et un destin plus grand que le destin humain… Qu'est-ce que la France ? C'est l'affirmation d'une vérité humaine et qui ne comporte aucune adhérence avec les sur-vérités et les super-mensonges. Qu'est-ce que le héros tragique ? C'est un être particulièrement résigné à la cohabitation avec toutes les formes et tous les monstres de la fatalité. Qu'est-ce que le français ? C'est un être peu accueillant pour l'étranger et dont la langue et le vocabulaire, par leur netteté et leur clarté, déclinent toute traduction de l'inhumain. »

Extrait du document

giraudoux

 

Forme : jeu de questions/réponses avec éléments étonnants sur la tragédie française.

 

Dans les années 30 Giraudoux, avec Cocteau, remet à l’honneur les mythes anciens. Sorte de néo-classicisme.

Tragédie : « lien horrible, destin plus grand, héros résigné, monstres de la fatalité, super-mensonges, sur-vérités «

France et esprit français : « vérité humaine, aucune adhérence, netteté, clarté, peu accueillant, déclinent toute traduction de l’inhumain «.

On a donc deux pôles lexicaux. Quel est le rapport qui régit ces deux pôles ?

Rapport d’opposition entre tragédie, héros tragique et esprit français.

Pour Giraudoux la tragédie implique l’idée d’un affrontement entre la réalité immanente de l’homme et ce qui le dépasse : la transcendance. Le héros tragique est un être résigné à cette présence qui le dépasse et qui lui est co-présente (présence à laquelle il est attaché). Idée de soumission, écrasement, servitude. « Lien horrible « implique l’idée de souffrance, de terreur, d’angoisse, qui sont des notions clefs de la tragédie. Les « sur-vérités « sont les valeurs transcendantes, supérieures, invisibles qui échappent à l’homme et le contraignent. Les « super-mensonges « sont aussi des valeurs transcendantes mais qui ne sont pas forcément réelles (cf. créatures fantasmatiques).

Résumé et explication : la tragédie repose sur un affrontement douloureux, cruel, entre un être et un destin, une force aliénante qui contraint le personnage à une soumission, le plus souvent servile. Le héros se définit dès lors comme la victime d’un ordre inhumain supérieur, d’une fatalité obsédante. L’esprit français s’opposerait à un tel genre parce que le français ou la France privilégie l’homme, la vérité humaine, et la littérature qui représente le mieux l’esprit français est la littérature moraliste du XVIe siècle. Littérature qui cherche à montrer « rien que l’homme mais tout l’homme « comme le dit Montaigne. L’esprit français est réticent au surnaturel, à tout ce qui s’éloigne de l’homme, de l’esprit français. Le français se caractérise par la netteté, la retenue, la mesure, la clarté. Incompatibilité en apparence entre un genre et un pays. Or la tragédie est un genre très pratiqué en France.

Spécificités de la tragédie française : comment les écrivains résorbent cette contradiction entre un esprit et un genre ? Naissance d’une tradition qui fera la part belle à l’homme, qui réduira le surhumain et le surnaturel, qui soignera la retenue, la clarté.

Eléments qu’on pourrait apporter pour contester la citation : la définition correspond à l’esprit classique mais qu’en est-il par exemple de la France baroque ? Est-ce que toute tragédie française éradique le surnaturel ? Le héros tragique n’est pas forcément résigné (cf. Polyeucte). Idée de la fatalité comme quelque chose de transcendant : il existe une fatalité plus intériorisée. Une telle définition de la tragédie française est réductrice, elle se fonde sur une conception trop classique du genre et de la France qui laisse de côté les élans outranciers des baroques et des modernes. D’autre part la souffrance du héros pourrait aussi procéder de la fatalité intérieure qui remet en cause une fatalité qui relève de l’ordre de l’inhumain.

 

I°/ Définition de la tragédie selon Giraudoux.

II°/ Spécificité de la tragédie française.

III°/ Complexité du genre (limites de la citation).

 

I. Définition de la tragédie et du héros tragique.

 

A/ Un lien horrible entre l’homme et ce qui le dépasse.

L’esprit tragique est hanté par des forces invisibles qui orientent le cours de l’action et les actes des personnages. Le héros tragique est habité par une puissance qui le dirige et le contraint. Deux ordres se côtoient : l’ordre humain, terrestre, marqué par la faiblesse et l’ordre divin qui régente tout « le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux « (Phèdre, Racine). Cette transcendance prend le plus souvent le visage de la fatalité toujours hostile au héros. Le héros tragique apparaît toujours comme un personnage maudit, marqué par la haine injustifiée des dieux ou bien il subit la malédiction attachée à sa famille qui se répand de génération en génération. Chez Racine cette malédiction est liée à son jansénisme. La fatalité dépossède l’être de sa volonté et lui dicte une conduite forcée. Très visible dans Phèdre « objet infortuné «, victime de Vénus « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée «. Les dieux s’acharnent sur l’homme jusqu’à son achèvement total. Cette fatalité est aussi à l’œuvre chez les modernes. Cocteau dans La machine infernale : « Regarde spectateur […]l’anéantissement mathématique d’un mortel «. Œdipe, héros rebelle qui croit en quittant sa famille avoir déjoué le destin est rattrapé par lui et accomplit la prédiction en épousant sa mère.

La tragédie c’est donc le lieu où se joue la cruauté des Dieux, réduisant le personnage à un statut de simple objet.

 

B/ Le héros tragique.

Dans la préface de Phèdre, Racine évoque son héroïne « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente […] elle est engagée par sa destinée et par la colère des Dieux «. Son crime est plus une punition des dieux qu’un résultat de sa volonté.

Mais le héros peut être résigné volontairement. C’est le cas d’Antigone qui se soumet volontairement aux lois des morts contre l’ordre humain représenté par Créon. De même Electre de Giraudoux, « la ménagère de la vérité « qui s’oppose à l’ordre terrestre pour se soumettre à la loi des morts = la vengeance. Héroïne résignée à son destin. La tragédie apparaît pour Giraudoux comme le lieu où s’exerce une force transcendante qui nie la nature humaine, mais une telle conception s’oppose à l’esprit français. Comment alors l’écrivain parvient-il à concilier les deux éléments de ce paradoxe ?

 

II. Les spécificités de la tragédie française.

 

A/ Le refus de la transcendance.

Chez Racine la transcendance est bel et bien présente mais il écarte toute représentation susceptible de donner corps à l’inhumain. Son existence est purement verbale, elle n’est pas figurée. Alors que dans les Perses d’Eschyle elle apparaît sous les traits d’un fantôme, dans Macbeth ce sont ceux d’un spectre… Racine ne convoque le monstre, l’inhumain qu’à travers le langage, cf. le récit de Théramène qui raconte la mort d’Hyppolite tué par le monstre marin. La tragédie française écarte le plus possible le surnaturel, chez Racine mais aussi chez Corneille qui écarte l’ordre humain au profit de l’ordre politique. Elle exalte la volonté de l’homme, son pouvoir d’action. Le tragique chez Corneille ne naît pas d’un conflit héros/transcendance mais d’un conflit héros/devoir moral. D’autre part, loin d’écraser le héros le conflit met en valeur sa grandeur et du même coup le magnifie, il ressort grandi d’un conflit qui fini par se résorber. Le héros cornélien constitue ainsi la dernière occurrence du héros chevaleresque mû par un idéalisme noble. Elan pour accéder à la gloire c’est-à-dire le plus haut accomplissement de soi-même, la coïncidence parfaite de soi avec son image, c’est une logique de l’ascension (et non pas logique de la déchéance). Avec Corneille nous sommes loin de la tragédie antique ou racinienne, il renoue avec un théâtre humain, centré sur l’homme, les valeurs humaines en accord avec l’esprit français tel qu’il apparaît chez Montaigne et les moralistes du XVIIe siècle, c’est-à-dire que la raison triomphe des écarts. La tragédie racinienne parvient cependant à renouer avec l’esprit français au gré d’une langue concise et retenue, par le biais d’une structure claire qui permettent de domestiquer le surnaturel, de canaliser les débordements.

 

B/ La retenue.

Racine accède à cette retenue par différents moyens Par des règles en conformité avec l’esprit classique : choix de la simplicité (cf. préface de Britannicus) : « une action simple… passion des personnages «. Junie est plus retenue chez Racine qu’elle n’était chez Tacite. Par une langue sobre et concise, élégante et mesurée (cf. Bérénice : pièce extrêmement dépouillée « soutenue de l’élégance de l’expression «. L’implacable nécessité du destin s’exprime dans une langue empreinte de clarté qui contient tous les excès de la passion. Phèdre = fille de Minos et de Pasiphaé : cette périphrase suffit à souligner toute l’horreur de l’ascendance sans doute avec plus de force qu’un tableau.

Le théâtre moderne tend pour sa part à renouveler la transcendance en lui donnant un caractère plus humain.

 

C/ L’exemple moderne : un théâtre humanisé.

Giraudoux rapproche la tragédie de l’esprit français en minorant sa cruauté et en tendant vers une certaine humanisation de la transcendance. Le théâtre de Giraudoux se propose non pas d’exacerber les crises mais au contraire de les réguler. Les dénouements visent à remettre à l’unisson toutes les voix discordantes de la pièce. Désir d’exorciser la fatalité, de nier le destin écrasant dans Intermezzo, Ondine qui opte pour la condition humaine. Giraudoux lui-même illustre ce qu’il appelle la tragédie française, en ce sens qu’il transforme la transcendance dans le sens d’une certaine humanité et rationalité. Mais cette conception repose sur une vision restreinte de la littérature française qu’il importe de nuancer. Notre littérature complexe et variée ne saurait se contraindre à une définition qui écarte des possibilités.

 

III. La complexité du genre.

 

A/ Le goût du surnaturel.

Nombreuses sont les œuvres qui affichent un intérêt pour le surnaturel et invalident la définition de Giraudoux. En poésie : D’Aubigné, Rimbaud… Mais aussi certains dramaturges français optent délibérément pour la figuration de l’invisible sur scène. Auteurs baroques qui s’opposent à cette définition : Rotrou dans Le véritable Saint Genest, fait le choix d’un théâtre spectaculaire il figure l’intervention divine en recourant à des effets spéciaux ou bien Dieu rentre carrément en scène ainsi que sa voix, mais c’est une figuration non-humaine sous la forme de flammes. Il ne cesse de mêler réel et irréel, mensonge et réalité. Jean de la Taille dans Saül le furieux, Saül est en proie à une malédiction de Dieu et poursuivi par des visions représentées sur scène. Cocteau ne répugne pas non plus à figurer le surnaturel sur scène, notamment des sphinx, des fantômes (La machine infernale).

Donc Giraudoux donne une vision réductrice de la tragédie, sa définition ne saurait étreindre la richesse de notre tragédie.

 

B/.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle le tragique ne vient plus d’un conflit avec la transcendance ou un ordre supérieur. Le tragique ne procède d’aucun conflit, ni implique aucune transcendance. Il naît du sentiment de l’absurde et est inhérent à la condition humaine. Le grand mal ce n’est pas la mort mais la vie, son insignifiance. Le héros moderne est un être abandonné, sans Dieu et c’est cette déréliction qui fonde le tragique. Il n’y a plus de confrontation avec des systèmes de valeur mais l’homme est finalement confronté à lui-même, sa vie, sa signification. Cette vacuité du monde est comblée par un bavardage inutile. Le tragique moderne laisse finalement entendre un regret de la transcendance. C’est donc un tragique intériorisé, ce n’est plus un destin qui écrase l’homme, c’est en lui-même que l’homme fait l’expérience de la souffrance. L’exemplarité est à présent remplacée par le quotidien.

 

Conclusion :

C’est par le pouvoir du langage que le tragique existe et que le sentiment du tragique s’exprime. Un langage au rôle fondateur, sublime élaboré dans la tragédie classique, un langage totalement disloqué chez les dramaturges contemporains. Dans les deux camps le spectateur tragique nous met devant notre condition. La catharsis du XVIIe siècle est un renvoi angoissant de l’absurdité dans la condition humaine.

 

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