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Hors histoire, dans l’histoire : Isis, Morgane, Claire Lenoir, l'Eve future, Tribulat Bonhomet

Publié le 12/11/2018

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Hors histoire, dans l’histoire : Isis, Morgane, Claire Lenoir, l'Eve future, Tribulat Bonhomet

 

« Aux Rêveurs, aux Railleurs »

 

{Dédicace de l'Eve future}

 

Pour comprendre comment est possible la mutation des années 1866-1867 dans l’œuvre de Villiers (c’est-à-dire entre Isis-Elën-Morgane et Contes cruels-Tribulat Bonhomet), c’est encore à Isis qu’il faut revenir. C’est par un discours d’apprentissage, somme toute « réaliste », du prince Forsiani au jeune Wilhelm que s’ouvre le roman. Si, d’autre part, au cœur de ses appartements retranchés, Tullia est séparée radicalement du monde, une autre face du palais est, elle, tournée vers la société de son temps. L’héroïne prend d’ailleurs intérêt à la politique italienne, sur laquelle elle influe de façon décisive. Enfin la construction narrative du volume, en jouant des multiples interventions du narrateur, rapproche étrangement ce récit, tout empreint de merveilleux mythique, d’un présent qui est celui de l’écriture. Le lecteur se trouve interpellé, ses insuffisances intellectuelles et morales sont dénoncées. Le monde du mythe (celui d’Isis-Tullia) interfère avec le monde réel, marquant dès le début de l’œuvre cette fragilité de la limite qui la caractérisera tout entière : c'est en effet cette limite que, selon des modalités diverses et avec un succès plus ou moins objectif, s’efforceront de franchir la plupart de ses héros. Dans Morgane, le problème politique est central (amplifié encore dans le Prétendant)’, s’il est finalement transcendé, comme le sera celui de l’or dans Axël, par l’expérience conjointe de l’amour et de la mort, la pièce n’en oppose pas moins avec netteté deux formes de présence à la société : l’une passive et tournée vers le passé, l’autre active, ouverte, comme le dira Ser-gius, aux « hommes de toutes les contrées qui portent des flambeaux de Pensée, de Science et de Liberté! »

Ainsi se dessinent dès les premières œuvres deux options fondamentales, qui vont s’incarner, après 1870 — dans un contexte cette fois réaliste —, en des personnages d’un type nouveau. Et ils semblent désormais à ce point nécessaires qu’ils interviennent aussi bien dans Axël (les longues scènes avec le Commandeur, au centre du drame, sont autant d’épisodes de comédie) que dans Claire Lenoir, avec Tribulat Bonhomet. Avec ce dernier, version bourgeoise et contemporaine de Kaspar Auërsperg, entre dans l’œuvre un langage réaliste particulier, qui ne se rattache à proprement parler à aucune école ni à aucune doctrine, mais change radicalement le terrain de la représentation où se situait l’auteur à'Isis. C’est la même année 1866, où échouent toutes les tentatives pour faire jouer Morgane, que commence à s’écrire Claire Lenoir, et c’est l'année suivante que Villiers entreprend d’abonner le bourgeois à la revue qu’il fonde, pour mieux l’envoyer à Bicêtre par la suite. Dans la lettre du 27 septembre 1867 où il expose à Mallarmé ce projet, il livre la clé de sa nouvelle stratégie littéraire : « Oui, je me flatte d’avoir enfin trouvé le chemin de son cœur, au bourgeois! Je l’ai incarné pour l’assassiner plus à loisir et plus sûrement ». Il y a quelque perversité — à la Tribulat — à vouloir se faire reconnaître par ceux qui, incapables de saisir le message sous la face lumineuse de l’idéal philosophique exposé dans les premiers textes, devront le faire sous la face obscure et grotesque du personnage qui représente précisément leur incapacité. Avec Tribulat et ses congénères — Alicia, dans l'Eve future, ou Félix, dans la Révolte —, si la problématique générale ne change pas au fond, l’angle de vue est tout différent : le conte se situe dans le temps présent, le cadre devient familier; l’histoire contemporaine n’est pas seulement présente au récit, elle constitue la perspective dans laquelle il s’inscrit : triomphe de l’esprit positif, du « bon sens », incarné par Bonhomet; de l’absence d’imagination, d’« inspiration », caricaturée en la « virtuose » qu’est Alicia; de l’esprit de profit recouvrant tout le reste chez Félix. L’action narrative ou dramatique subit à son tour un changement notable : il ne s’agit plus de faire participer à une évolution, à un progrès, mais de mettre en scène un affrontement. Les personnages s’opposent explicitement (Félix à Élisabeth, Alicia à lord Ewald, Tribulat à Césaire Lenoir, puis à Claire), et le face à face met au jour l’acte de transgression qui fondait déjà, mais sans que le texte alors y insiste, la démarche des Tullia, des Morgane, des Sergius, des Samuel, et qui isole désormais les modernes héros de l’idéal.

 

Le parti pris critique et la scène réaliste qui lui sert de cadre entraînent encore un autre bouleversement. Si — à l’exception de l’entité Tullia — les grands personnages allégoriques se définissaient par l’hésitation en mouvement, supposée par le passage des épreuves initiatiques, la force même qui les agissait rendait invraisemblable qu’ils dévient de la voie ascendante sur laquelle ils se trouvaient engagés. Avec ces textes d’un nouveau style, en revanche, le doute s’infiltre dans le récit en même temps que le réel. L’opposition se monnaye en oppositions, le binaire en ternaire : à Félix s’opposent, en fait, deux Élisabeth, la femme révoltée du premier acte et la femme sceptique et soumise du troisième; à Tribulat, Césaire l’hégélien et Claire la chrétienne, qui s’opposent entre eux; au Tribulat de Claire Lenoir, qui bafoue la grandeur de Poe ou de Hugo, l’artiste pervers du « Tueur de cygnes », en quête d’émotions esthétiques raffinées et inédites; à Alicia, lord Ewald, mais aussi Edison, avec qui le jeune aristocrate ne se confond certes pas. Désormais à la quête hésitante mais toujours éclairée du héros de la Connaissance succède une situation de conflit radical; d’une part, un dogmatisme, celui de la bêtise bourgeoise; d'autre part, une entreprise de l’intelligence dont l’objet est moins d'opposer au dogme un autre dogme

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« que d'attaquer, d'inciser l'idée reçue sous toutes ses for­ mes, de l'obliger à plier, à céder, de la mettre à distance. A l'intérieur du récit, les personnages condamnent, mais aussi se répondent et se cherchent. A l'assertion répond un dialogue : de ce fonctionnement Claire Lenoir donne un magnifique exemple, dans l'écoute que s'accordent mutuellement Césaire et Claire, le discours hégélien et le discours chrétien. Selon un procédé un peu différent, le discours scientifique de l'Eve future oscille entre la vision futuriste de haute volée et un bric-à-brac de mau­ vais aloi, pour être comme à dessein subsumé par la poésie de l'occulte ... Partout sur les êtres et sur les cho­ ses plane, ironique, le regard du narrateur. Cette ironie atteint son paroxysme lorsque la voix narrative est relayée par celle de Tribulat, dans Claire Lenoir; avant d'être attaqué par la parole de Césaire et de Claire, le discours totalisant et totalitaire de Tribulat l'est d'abord par la voix de celui qui lui fait prononcer des « espiègle­ ries » qui, comme il le dit lui-même, « ont toujours fait pâlir». L'univocité du sens est mise en cause de toutes parts, et la lecture «s'affole)), en effet. Ainsi naît la cruauté : «Il faudra affoler le lecteur .. . », écrit Villiers à Mallarmé, qui lui répond : « Il faut que nous affolions le monstre». 2628 »

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