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SAISON EN ENFER (Une) d'Arthur Rimbaud

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rimbaud

SAISON EN ENFER (Une). Recueil de poèmes en prose d'Arthur Rimbaud (l873). 20 juillet 1873 ; Rimbaud, de retour à Roche, dix jours après le drame de Bruxelles avec Verlaine, reprend, et achève en quelques semaines, un texte commencé lors d'un précédent séjour au sein de la famille Rimbaud, trois mois plus tôt. Entre-temps, le Livre païen — ou Livre nègre — est devenu la Saison en enfer. Faute de l'argent nécessaire aux frais d'impression, l'auteur n'obtiendra de l'éditeur Poot que cinq ou six exemplaires de son ouvrage. C'est assez pour qui n'écrit que pour soi, assez puisque l'objectivation des « quelques hideux feuillets de son carnet de damné >>, qu'il dédie à Satan, constitue pour Rimbaud l'ultime étape de sa « saison en enfer » et, en dépit des « quelques petites lâchetés en retard » qu'il devine déjà, la voie ouverte au salut.

 

Car l'enfer ne dure qu'une saison, dont la structure de l'œuvre retrace les vicissitudes. Une brève introduction, d'une composition sans doute tardive, en révèle la nature et le sens. Au commencement était l'Éden, « un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient >>, dans le lointain «jadis >> de l'incipit. Puis un acte de révolte du « je » vient battre en brèche cette atemporalité heureuse ; l'imparfait laisse place à des temps ponctuels — passé simple, mais surtout passé composé connotant les lourdes conséquences du péché originel : « Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l'ai trouvée amère. — Et je l'ai injuriée. » Dès lors, l'enfer, instaurant une nouvelle durée que le moi, ébranle de même par un « Or, tout dernièrement, m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher

 

la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit ». La rédemption sera atteinte, mais l'introduction refuse d'en livrer le chemin et, immédiatement après le verset énonçant le projet, dévoile le savoir corollairement acquis : « La charité est cette clef. » A un récit recomposé, Rimbaud préfère les instantanés des cercles infernaux, témoignant et participant à la fois de son initiation.

 

Conséquence de l'absence de conscience organisatrice, le texte échappe à la logique et il convient de lire les mouvements qui s'opposent comme consubstantiels à l'expérience rimbal-dienne ; partagé entre ses « appétits » et son aspiration au salut, le « je >> parvient à s'élever vers l'Esprit sans jamais maudire la vie. Lui-même être de contradictions, à la fois le « Gaulois » païen et le chrétien « esclave de son baptême », le rejeton d'une « race inférieure » — voire la race à lui seul, à travers les siècles — et l'individu d'exception, extérieur au devenir historique ou, du moins, exclu du passé collectif par l'amnésie, il ne peut trouver de cohérence qu'en enfer, ce royaume où coexistent les contraires et d'où il s'écrie : « Je suis caché et je ne le suis pas. >> Dès lors, se justifient les ellipses, les rapprochements incompatibles au regard de la raison : l'incohérence réussit là où la dialectique échoue, les voix d'un moi multiple fusent et se répondent en un absurde assumé (« Farce continuelle! » ).

« moi, déchu pour avoir injurié la Beauté, sait désormais la saluer, cette victoire sera la note finale du livre où Rimbaud matérialise l'importance du savoir par un soulignement : « Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. •> Toutefois, la tonalité finale est fort sombre. Sévérité de l'« heure nou­ velle », désespoir d'une « dure nuit », « le sang séché fume sur ma face >>, amère ironie, enfin, du « bel avantage >> dont est qualifié le savoir acquis contras­ tent avec le succès du projet rimbaldien. C'est que l'initi ati on en est toute néga· tive, le nouvel Orphée y laissant, outre ses illusions, sa puissance poétique. En effet, si les Enfers représentaient dans la pensée antique un lieu d'où le poète rapportait un chant nou vea u pour l'édifi­ cation des hommes, l'enfer de la Saison, dont l'inspiration est satanique, débou· che sur le mutisme. Une tentative du héros pour « dévo il e r tous les mys­ tères » est bien esquissée mais elle reste v ain e : « J'ai un oreiller sur la bouche >>, se lamente le ne l'e nt en ­ dent pas, que « ce sont des fantômes >>. U n retour prématuré à la lumière est tout aussi impossible : >, inscrit en abyme une Saison féminine. Autrui relaie le « je >> dans sa parole esquissée, lui permettant par là d'acquérir une dis­ ta nce critique qui, de la tro is iè m e per­ sonne ( « Drôle de ménage ! >>) se porte bientôt sur la première. Ainsi est rendu possible le second panneau, où le regard se tourne vers le passé du poète. Aussi­ tôt, la prose éclate, s'ouvre pour que s·y insèrent des poèmes antérieurs ; et si Rimbaud succombe parfois à la tentation de la réécriture, ce n'en reste pas moins une opération destructrice tout son œuvre poétique y est impito yab lement condamné, dé m ysti fié par un « La vieil­ lerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe ». D'où la « sévé· ri te » qui emprei nt l'heure de la vic­ toire : la mort des illusions est également celle du poè te, et le voyageur infernal de conclure : « Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur empor· tée ! >> Au moment où il rejoint le temps de l'introduction, où il « croit avoir fin i la relation de son enfer », Rimbaud en découvre le sens profond : "Je ne sais plus parler!" Bien tôt, ce seront les « quelques petites lâchetés >> des Illumi­ nations puis, définitif, le silence. »

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