A propos du mouvement de traduction
Publié le 21/02/2026
Extrait du document
«
Après Platon et Aristote, Varron et Cicéron ont osé écrire sur tous les aspects de la philosophie ;
en matière d'éloquence, Cicéron lui-même a suivi Démosthène ; en poésie, Homère a été suivi par Virgile,
et tous deux ont égalé ou surpassé ceux qui les avaient précédés.
Tite-Live et Crispus Salluste ont écrit
l'histoire et ont précédé Hérodote et Thucydide qui l'avaient écrite avant eux.
Nos jurisconsultes ont suivi
Lycurgue, Solon et les lois des Douze Tables, et à partir des quelques graines semées dans les sillons par
les esprits grecs, ils ont accumulé dans les greniers de la République romaine une moisson si grande et si
riche de prudence civile qu'ils ont remporté la palme dans la science du droit selon le jugement universel.
Après les mathématiciens grecs, notre Severinus a publié ses œuvres.
Les quatre théologiens grecs ont été
suivis par nos quatre théologiens, et leurs livres étaient tels que, de l'avis général, ils les surpassaient de
loin.
Les Arabes seront-ils les seuls à être tels qu'après eux, personne n'osera écrire ? Or, si nous, Latins,
avons souvent été capables d'égaler et de surpasser les écrivains grecs en matière d'ingéniosité et de style,
et si, selon Cicéron, chaque fois que nous avons décidé de rivaliser avec eux, nous avons remporté la
victoire, nous devons d'autant plus croire que nous n'avons rien à craindre de la comparaison avec d'autres
peuples, quels qu'ils soient.
Le recueil des Seniles, cinq siècles après le songe d'Al-Ma'mûn, du renaissant italien
Pétrarque dont provient cet extrait, nous conduit à nous interroger sur la transmission de la
culture grecque antique à l’Occident médiéval.
Car, si nous y voyons plus qu'une défense du
génie propre de la culture latine contre les autres cultures, il est à remarquer que Pétrarque veut
non seulement affirmer la continuité de la transmission de la culture scientifique sans rupture
entre grecs et latins, mais aussi affirmer l'absence, dans cette transmission, de la médiation des
arabes.
Aveuglement patriotique ou intuition d'une réalité historique ? Demandons nous, piqués de
curiosité par cette remarque de Pétrarque, s'il convient de disqualifier le rôle du mouvement
de traduction gréco-arabe - dont les chrétiens et les musulmans sont les artisans - dans le
regain d'intérêt pour des textes, philosophiques ou scientifiques, de l’Antiquité grecque par
l’Occident latin à la fin du XIIe siècle.
Et par conséquent s'il faut reconnaitre une dette de la Chrétienté envers la culture arabe, voire
même l'Islam.
Nous proposerons ici seulement une sélection de travaux, et des arguments qui dépassent parfois
le mode de procédé en histoire, organisés selon la réponse qu'ils apportent à la question
précédente, à savoir :
I.
Les porte étandards de l'Islam éclairé.
II.
Refuser toute rôle de transmission au mouvement de traduction pour l'Occident ?
III.
Le retour de la Philosophia Christiana.
I Les porte étandards de l'Islam éclairé.
La question de la dette de l'Occident latin envers la culture arabe, considérée comme le
canal principal d'un savoir oublié par les byzantins eux-mêmes, trouve ses défenseurs dans une
historiographie qui met en avant l'intérêt déterminant des penseurs et traducteurs arabes pour les
textes des anciens grecs.
Contrairement à ce que pense Pétrarque, qui postule une continuité directe entre Grecs et Latins
sans intermédiaire, ces travaux soulignent que l'islam - parfois décrit, à l'instar de quelques uns
de ses chefs, comme éclairé de la lumière de la raison - loin de lui en être un obstacle, a permis
de transmettre et d'enrichir le leg grec à l'Europe médiévale.
C'est assez ce que montre Dimitri Gutas dans son livre Greek Thought, Arabic Culture
(1998).
L’auteur veut montrer comment l’accession de la dynastie abbasside au pouvoir et la
fondation de Bagdad au milieu du VIIIe siècle produisirent le mouvement de traduction
gréco-arabe.
Gutas montre qu’une prise en compte des facteurs sociaux, politiques et
idéologiques (comme l’imitation de l’ancien régime sassanide de Perse, et l’adoption de la
philosophie païenne notamment par opposition contre les byzantins qui, eux, l’avaient rejeté)
ayant présidé à l’établissement de l’Empire abbasside permet d’expliquer la naissance et le
développement de l’hellénisme arabe.
Ainsi, puisque les conquêtes arabes du Proche-Orient et de
l’Égypte ont lieu moins d’un siècle après les derniers enseignements en philosophie, reçus des
anciens maîtres grecs, connus à Alexandrie, et puisque les Arabes s’installent sur des terres déjà
hellénisées, par exemple Damas, capitale des Omeyyades, puisqu'ils adoptent une organisation
administrative byzantine qu’ils trouvent déjà en Syrie, où une partie de leurs fonctionnaires
demeurent hellénophones ; il faut conclure à une continuité de l'enseignement du savoir grec «
d’Alexandrie à Bagdad ».
Autrement dit, sans les Abbassides et leur nouvel État, il n’y aurait eu
aucune transmission scientifique et philosophique du grec en arabe.
De là, ces traductions
sauvées de justesse de l'obscurité de l'irrationnel chrétien1, par les califes éclairés, pourront
resplendir et influencer les Renaissances byzantine, italienne, puis européennes via Tolède,
1
Gutas, Greek Thought, Arabic Culture, (p.
86) : “It is to be noted that the thrust of the argument against the
Christian Byzantines is not that Christianity is to be disapproved of simply because Islam superseded it, but because
Christian beliefs are inherently irrational, a regrettable situation that can befall even an otherwise enlightened
people.
The allusion to Islamic society in this argument by al-Rhahiz is unmistakable: there is a lesson to be learned
from the Byzantines, because the Muslims, equally enlightened, run the risk, if they follow the anthropomorphic
nonsense of certain Muslims, of lapsing into similar irrationality.”
Cordoue et la Sicile.
Nous reportons ici deux citations qui nous ont semblés les plus
emblématiques de son propos 2:
This differentiation between the Arabic philosophical scholarship in the second half of the ninth
century and the renewed Byzantine interest in classical studies with Photius and Arethas is significant for
both the Arabic and the Byzantine side.
On the Arabic side, neglect of the Platonic material most probably
has to do with the rise of Aristotelianism as represented by Abii-Biér Matta and his student al-Farabi; the
situation in Byzantium is plausibly to be interpreted in the context of the reaction of Byzantine intellectuals
to the Graeco-Arabic translation movement.
One may make the observation and ask whether it is merely
fortuitous that there is almost no overlap (only some Galen, Dioscurides, and Anatolius) between the
inventory of secular works in Photius’s Bibliotheca and those works that were translated into Arabic, in
sharp contrast with the situation concerning the Greek codices copied in the first half of the ninth century.
Further research will have to address seriously the question of the dialectic between Arabic scholarship in
Baghdad in the ninth century and the renaissance in Constantinople.
Provisionally, however, there are
sufficient grounds to conclude that the Graeco-Arabic translation movement was causally and directly
related to the “first Byzantine humanism” and also, through the Arabic scientific tradition in the Islamic
world which fostered it, to the renewal of the ancient sciences in Byzantium after the horrors of the “dark
age.”
Et :
“The particular linguistic achievement of the Graeco-Arabic translation movement was that it
produced an Arabic scientific literature with a technical vocabulary for its concepts, as well as a high Aornd
language that was a fit vehicle for the intellectual achievements of scholarship in Islamic societies in the
past and the common heritage of the Arab world today.
Its significance for the Greek language is no less
spectacular.
Not only did it preserve for posterity, in Arabic translation, both lost Greek texts and more
reliable manuscript traditions of those extant, but it contributed, through the demand it generated for secular
Greek works, to their preservation also in Greek by quickening their transcription from uncials into
minuscule script copies (see chapter 7.4).
On a broader and more fundamental level, its significance lies in
that it demonstrated for the first time in history that scientific and philosophical thought are international,’
not bound to a specific language or culture.
Once the Arabic culture forged by early “Abbasid society
historically established the universality of Greek scientific and philosophical thought, it provided the model
for and facilitated the later application of this concept in Greek Byzantium and the Latin West: in
Byzantium, both in Lemerle’s “first Byzantine humanism” of the ninth century and in the later renaissance
of the Palaeologoi; and in the West, both in what Haskins has called the renaissance of the twelfth century
and in the Renaissance proper.
2
Gutas, Greek Thought, Arabic Culture (p.
186 et p.
192)
Ces deux éléments portent en fait en leur sein tout ce qui peut constituer les “recherches à
venir”.
Et, premièrement, elles “ devront s’attaquer sérieusement à la question de la dialectique
entre la recherche arabe à Bagdad au IXe siècle et la Renaissance à Constantinople.” Ce sera
notre premier exposé des réfutations existantes.
Ensuite, puisque l’une des principales
contributions du mouvement de traduction est “la production d'une littérature scientifique arabe
dotée d'un vocabulaire technique pour ses concepts, ainsi que d'une langue arabe de haut niveau
”, notre second exposé des réfutations portera sur ce point.
J’emprunte à M.
Rashed dans....
»
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