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Analysez ou résumez à votre choix cet extrait d'une lettre d'Usbek à Rhédi (Montesquieu, Lettres persanes, lettre 106), puis discutez, après l'avoir nettement défini, un problème tiré de ce texte, en donnant votre propre point de vue sur la question soulevée.

Publié le 16/02/2011

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montesquieu

Tu crois que les arts amollissent les peuples, et, par là, sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l'effet de leur mollesse : mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les vainquirent tant de fois, et les subjuguèrent, cultivaient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux. Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés, on ne parle pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le plus le courage. Il n'est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais comme, dans un pays policé, ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre, à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il suit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts. Paris est peut être la ville du monde la plus sensuelle, et où l'on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que, dès ce moment, cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque, parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre. Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez, à Paris, un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse, et court risque d'accourcir ses jours, pour amasser, dit-il, de quoi vivre. Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit que travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant ? Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand nombre ; et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté, ou à la fantaisie ; je le soutiens, cet Etat serait un des plus misérables qu'il y eût au monde. Quand les habitants auraient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépérirait tous les jours ; et l'État deviendrait si faible qu'il n'y aurait si petite puissance qui ne pût le conquérir. Il me serait aisé d'entrer dans un long détail, et de te faire voir que les revenus des particuliers cesseraient presque absolument, et par conséquent ceux du prince. Il n'y aurait presque plus de relation de facultés entre les citoyens : on verrait finir cette circulation de richesses, et cette progression de revenus, qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres ; chaque particulier vivrait de sa terre, et n'en retirerait que ce qu'il lui faut précisément pour ne pas mourir de faim. Mais, comme ce n'est pas quelquefois la vingtième partie des revenus d'un État, il faudrait que le nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la vingtième partie. Fais bien attention jusques où vont les revenus de l'industrie. Un fonds ne produit annuellement, à son maître, que la vingtième partie de sa valeur ; mais, avec une pistole de couleur, un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans. De tout ceci, on doit conclure, Rhédi, que, pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices : il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités, avec autant d'attention que les nécessités de la vie.

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« a) La vie facile et luxueuse des uns suppose le travail acharné des autres qui y trouvent leur compte.b) L'orgueil de chacun le pousse à concurrencer l'autre en richesses et donc à faire la course au travail.L'argument est réfuté une seconde fois. 4e temps : preuve par l'absurdeSi un peuple se contentait du strict nécessaire, les richesses créées seraient presque nulles et ne pourraiententretenir le prince et tous les habitants d'un pays.Se temps : reprise et conclusionComme ce sont les artisans qui créent les plus grandes richesses, le prince à tout intérêt à laisser ses sujetsfabriquer les objets de luxe dont ils ont envie. COMMENTAIRE La dernière phrase du texte exprime en conclusion l'idée maîtresse du développement.

C'est elle qu'il convient doncde commenter. Au terme de sa démonstration, Montesquieu déclare par la bouche d'Usbek : « ...Pour qu'un prince soit puissant, ilfaut que ses sujets vivent dans les délices : il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités, avecautant d'attention que les nécessités de la vie.

» Cette phrase exprime fort bien la vision qu'avaient les philosophesdu xv lie siècle de l'État et de l'économie moderne.

Elle évoque même assez bien certains principes économiques quirégissent encore notre vie.

Il est donc intéressant de se demander quelles résonances l'idée de Montesquieu atrouvées en son temps et trouve encore dans le nôtre. I.

- LES RAISONS DE LA RECHERCHE DU LUXE Si Montesquieu donne des justifications économiques à la recherche du luxe — c'est bien ainsi qu'il faut comprendrele terme « arts » —, il ne nous explique pas pourquoi les hommes le désirent.

Au-delà d'une simple frivolité qui peuts'attacher à tout ce qui brille, nous trouvons un sentiment plus profond.

L'homme est celui qui ne se contente pasdu nécessaire, qui peut même y renoncer en faveur du superflu.

Que sa vie quotidienne soit pourvue de beauté,voilà qui est pour lui plus important peut-être que de satisfaire ses besoins, dans la mesure cependant où il nerisque pas d'y succomber.

Parlant de la valeur du feu pour l'homme, Gaston Bachelard, dans son ouvrage : LaPsychanalyse du feu, écrit : « La conquête du superflu donne une exaltation spirituelle plus grande que la conquêtedu nécessaire.

L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin.

» Si nous partageons cettemanière de comprendre le luxe, nous nous expliquons facilement que les hommes attachent tant d'importance à leposséder.Mais, dans nos civilisations tout au moins, le luxe tient une autre place, essentiellement sociale cette fois.Montesquieu l'évoque de deux manières au cours de ce texte : c'est la « passion de s'enrichir », c'est aussi lecaprice d'une femme qui « s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure.

»Cette coquetterie n'a rien d'original, mais elle dénote avant tout le désir de tenir son rang, d'affirmer une certainesituation sociale.

Rien ne nous permet de penser, en effet, qu'une tenue extrêmement recherchée et de richesbijoux rendent toujours plus belle celle qui les porte.

Mais ils sont les insignes de son rang dans la société.

Notresociété contemporaine l'a si bien compris qu'elle en a tiré ses « études de marché ».

Une fabrique d'automobilesenvoie des représentants chez des personnes d'une catégorie sociale bien définie à l'avance.

Par exemple, unreprésentant de la firme « Mercedes » ne se rendra pas dans un quartier ouvrier pour des raisons bien évidentes ;mais il ne s'adressera guère non plus à de jeunes artistes même millionnaires : car ceux-ci choisissent plutôt desvoitures de sport.

Ils ne sont pas tous pour autant des pilotes hors-pair, mais cela fait partie de leur train de vie,nous disons aujourd'hui de leur « standing ».Ainsi Montesquieu a voulu étudier surtout la valeur sociale du luxe et ses conséquences économiques.

Mais cettequestion a beaucoup intéressé et même passionné les hommes du XVIIIe siècle, et il serait intéressant de confronterleurs opinions. II.

- LES « PHILOSOPHES » ET LE LUXE N'oublions pas, avant tout, que Montesquieu parle du « prince » dans cette phrase : pour lui, le luxe sied à lamonarchie, alors que la frugalité correspond mieux à la démocratie.

Cette distinction ne manque pas de nousétonner.

Elle découle de sa conception de la démocratie : pour Montesquieu, la base de l'État démocratique est lavertu de ses citoyens, qu'il définit ainsi dans l'Esprit des lois : « ...

l'amour des lois et de la patrie.

Cet amourdemande une préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre...

» Il est évident que le goût, ou même lapassion du luxe, ne permet pas cette « préférence » du bien public.

C'est pourquoi Montesquieu l'envisage dans ladémocratie.Si Montesquieu considère ce problème d'un point de vue scientifique, Voltaire ne montre pas la même rigueur, et Kinpoème le Mordain est avant tout polémique.

Partisan du luxe, Voltaire y trouve — ou feint d'y trouver — la sourcedu bonheur :. »

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