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Jean-Jacques Rousseau, Note du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755.

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C'est une chose extrêmement remarquable que, depuis tant d'années que les Européens se tourmentent pour amener les sauvages de diverses contrées du monde à leur manière de vivre, ils n'aient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la faveur du christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l'invincible répugnance qu'ils ont à prendre nos mœurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi malheureux qu'on le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation, ou d'apprendre à vivre heureux parmi nous, tandis qu'on lit en mille endroits que des Français et d'autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entière, sans pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre, et qu'on voit même des missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes et innocents qu'ils ont passés chez ces peuples si méprisés? Si l'on répond qu'ils n'ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l'estimation du bonheur est moins l'affaire de l a raison que du sentiment. D'ailleurs, cette réponse peut.se rétorquer contre nous avec plus de force encore; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur manière de vivre, que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets : savoir1, pour soi les commodités de la vie, et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d'imaginer la sorte de plaisir qu'un sauvage prend à passer sa vie au milieu des bois, ou à la pêche, ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton, et sans se soucier de l'apprendre?

 

On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris, à Londres, et dans d'autres villes; on s'est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux : tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une admiration stupide 2 sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l'histoire d'un chef de quelques Américains septentrionaux qu'on mena à la cour d'Angleterre, il y a une trentaine d'années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu'on trouvât rien dont il parût se soucier. Nos armes lui semblaient lourdes et incommodes, nos souliers lui blessaient les pieds, nos habits le gênaient, il rebutait tout; enfin on s'aperçut qu'ayant pris une couverture de laine il semblait prendre plaisir à s'en envelopper les épaules. « Vous conviendrez au moins, lui dit-on aussitôt, de l'utilité de ce meuble3.

 

Oui, répondit-il, cela me paraît presque aussi bon qu'une peau de bête. » Encore n'eût-il pas dit cela s'il eût porté l'une et l'autre à la pluie.

 

Peut-être me dira-t-on ,que c'est l'habitude qui, attachant chacun à sa manière de vivre, empêche les sauvages de sentir ce qu'il y a de bon dans la nôtre : et, sur ce pied-là, il doit paraître au moins fort extraordinaire que l'habitude ait plus de force pour maintenir les sauvages dans le goût de leur misère que les Européens dans la jouissance de leur félicité.

 

Jean-Jacques Rousseau, Note du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755.

Jean-Jacques Rousseau, Note du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755.

Il est curieux qu’en dépit des efforts missionnaires les sauvages, mêmes convertis, refusent notre civilisation. Comment expliquer qu’eux, prétendument malheureux, rejettent le bonheur de notre société tandis que nombre d’entre nous vont chez eux chercher la félicité ? N’ont-ils pas assez de jugement (comme s’il s’agissait là de raisonner!) pour mesurer leur

« leur état et du nôtre, je rép liquer ai que l'esti mation du bonheur est moins l'a ffaire de la rai son que du sentiment. D'ailleur s, cette réponse peuCse rétorquer con tre nous avec plus de force encor e; car il y a plus loin de nos idées à la disposit ion d'espr it où il faudr ait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur manièr e de vivre, que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire conc evoir la nôtre. En effet, après quelq ues obser vations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls ob jets : savoi r1, pour soi les commodit és de la vie, et la considér ation parmi les autres. Mais le mo yen pour nous d'imaginer la sorte de plaisir qu'un sauvage prend à passer sa vie au milieu des bois, ou à la pêche, ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton, et sans se soucier de l'ap prendr e? On a plusieur s fois amené des sauvages à Par is, à Lo ndr es, et dans d'autres villes; on s'est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux : tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une admir ation stupide 2 sans le moindr e mo uvement de convoitise. Je me souviens entre autr es de l'his toire d'un chef de que lques Américains septentr ionaux qu'on mena à la cour d'Angle terre, il y a une trentai ne d'an nées. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plai re, sans qu'on trouvât rien dont il parût se soucier . Nos armes lui semblaient lourdes et incommo des, nos souli ers lui blessaient les pieds, nos habits le gênaient, il re bu­ tait tout; enfin on s'aper çut qu'aya nt pris une couverture de laine il sem blait prendr e plaisir à s'en envelopper les épaules. « Vous convi endrez au moins, lui dit-on aussit ôt, de l'utili té de ce meuble •. - Oui, répon dit-il, cela me paraît presque aussi bon qu'une peau de bête. » Encor e n'eût -il pas dit cela s'il eût porté l'une et l'au tre à la pluie. Peu t-être me dira-t- on ,que c'est l'habitude qui, attac hant chacu n à sa manièr e de vivr e, emp êche les sauvages de sentir ce qu'il y a de bon dans la nô tre : et, sur ce pied-là, il doit paraître au moins fort extr aordinair e que l'habitude ait plus de force pour maintenir les sauvages dans le goût de leur misèr e que les Européens dans la de leur fé lic ité. Jean-J acques Rousseau , No te du Discours sur l'ori gine et les fondement s de l'in égalité parmi les homme s, 1755. Vous présent erez d'abor d un résumé ou une analy se de ce texte. Puis vous en dégager ez un problème auquel vous attachez un inté­ rêt particulier; vous en préci ser ez les donné es et vous exposer ez, en les justifiant, vos propr es vues sur la que stio n. 1. Savo ir : c'es t-à-dir e. 2. Admir ation stupide : leur éton nement les laissait dans une sorte d'ine rtie. 3. Meuble : ob jet. 48 »

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