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La Condition humaine,VIe partie, Folio (Gallimard), pp. 309-310.

Publié le 27/03/2015

Extrait du document

Cet épisode est caractéristique de la façon dont Malraux conçoit son roman comme des «scènes à faire« (voir Approche 4, p. 217). Les emprunts au dispositif de la tragédie, ajoutés à un travail sur l'éclairage et la «bande son «, qui témoigne de l'intérêt de l'auteur pour le cinéma, donnent à cette scène de « la mort du héros « un caractère spectaculaire.

Arrêtés par la police de Chang Kaï-shek, deux cents blessés communistes sont rassemblés dans un préau, dans l'attente de leur exécution. Condamné à être brûlé vif dans la chau­dière d'une locomotive, Katow, qui a déjà assisté au suicide de Kyo, a donné le cyanure qui lui aurait permis d'échapper au supplice à deux de ses compagnons d'armes. Les deux jeunes gens viennent de mourir, auprès de Katow, dans une «suffocation convulsive «.

Katow se sentit abandonné. Il se retourna sur le ventre et attendit. Le trem­blement de ses épaules ne cessait pas.

Au milieu de la nuit, l'officier revint. Dans un chahut d'armes heurtées, six soldats s'approchèrent des condamnés. Tous les prisonniers s'étaient

5 réveillés. Le nouveau fanal, lui aussi, ne montrait que de longues formes confuses — des tombes dans la terre retournée, déjà — et quelques reflets sur des yeux. Katow était parvenu à se dresser. Celui qui commandait l'escorte prit le bras de Kyo, en sentit la raideur, saisit aussitôt Souen ; celui-là aussi était raide. Une rumeur se propageait, des premiers rangs des prisonniers

io  aux derniers. Le chef d'escorte prit par le pied une jambe du premier, puis du second: elles retombèrent, raides. Il appela l'officier. Celui-ci fit les mêmes gestes. Parmi les prisonniers, la rumeur grossissait. L'officier regarda Katow:

     Morts?

15 Pourquoi répondre?

     Isolez les six prisonniers les plus proches!

     Inutile, répondit Katow: c'est moi qui leur ai donné le cyanure. L'officier hésita:

     Et vous? demanda-t-il enfin.

20  — Il n'y en avait que pour deux, répondit Katow avec une joie profonde.

«Je vais recevoir un coup de crosse dans la figure «, pensa-t-il.

La rumeur des prisonniers était devenue presque une clameur.

     Marchons, dit seulement l'officier.

Katow n'oubliait pas qu'il avait déjà été condamné à mort, qu'il avait vu les

25  mitrailleuses braquées sur lui, les avait entendues tirer... «Dès que je serai dehors, je vais essayer d'en étrangler un, et de laisser mes mains assez long­temps serrées pour qu'ils soient obligés de me tuer. Ils me brûleront, mais mort«. À l'instant même, un des soldats le prit à bras-le-corps, tandis qu'un autre ramenait ses mains derrière son dos et les attachait. «Les petits auront

30   eu de la veine, pensa-t-il. Allons! supposons que je sois mort dans un incen­die «. Il commença à marcher. Le silence retomba, comme une trappe, mal­gré les gémissements. Comme naguère sur le mur blanc, le fanal projeta l'ombre maintenant très noire de Katow sur les grandes fenêtres nocturnes; il marchait pesamment, d'une jambe sur l'autre, arrêté par ses blessures;

35 lorsque son balancement se rapprochait du fanal, la silhouette de sa tête se perdait au plafond. Toute l'obscurité de la salle était vivante, et le suivait du regard pas à pas. Le silence était devenu tel que le sol résonnait chaque fois

 

qu'il le touchait lourdement du pied; toutes les têtes, battant de haut en bas, suivaient le rythme de sa marche, avec amour, avec effroi, avec résignation,

40 comme si, malgré les mouvements semblables, chacun se fut dévoilé en sui­vant ce départ cahotant. Tous restèrent la tête levée: la porte se refermait. Un bruit de respirations profondes, le même que celui du sommeil, com­mença à monter du sol: respirant par le nez, les mâchoires collées par l'an­goisse, immobiles maintenant, tous ceux qui n'étaient pas encore morts

 

45 attendaient le sifflet.

« qu'il le touchait lourdement du pied; toutes les têtes, battant de haut en bas, suivaient le rythme de sa marche, avec amour, avec effroi, avec résignation, 40 comme si, malgrê les mouvements semblables, chacun se fut dévoilé en sui­ vant ce départ cahotant.

Tous restèrent la tête levée: la porte se refermait.

Un bruit de respirations profondes, le même que celui du sommeil, com­ mença à monter du sol: respirant par le nez, les mâchoires collées par l'an­ goisse, immobiles maintenant, tous ceux qui n'étaient pas encore morts 45 attendaient le sifflet.

(PLAN DÉTAILLÉ) ~~eu _c!1:_1_!ext~_ une _'!'_é!rch~-~-~--~~!t Cet épisode est caractéristique de la façon dont Malraux conçoit son roman comme des "scènes à Jaire» (voir Approche 4, p.

217).

Les emprunts au dispositif de la tragédie, ajoutés à un travail sur l'éclairage et la« bande son>>, qui témoigne de l'intérêt de l'auteur pour le cinéma, donnent à cette scène de «la mort du héros» un caractère spectaculaire.

D _IJn dénouement tragique Des emplois* de tragédie antique -le héros voué à la mort: Katow; - les figures du pouvoir: !'officier et les soldats; -le chœur qui commente l'action: les autres prisonniers.

Le défi au destin.

Destin qui prend ici la forme du bourreau: -la posture du défi: Katow debout; - le dialogue, par lequel Katow provoque l'autorité et qui se conclut en quelque sorte sur le triomphe provisoire du héros; -!'élimination du bourreau en pensée: "supposons que je sois mort dans un incendie''> dernière réplique de Katow.

L'absence d'issue -le piège: le héros ne peut échapper à la condamnation (les mains ligo­ tées, la «trappe» et la porte qui se referme); -de la mort annoncée à la mort effective: placé le long du mur des condamnés, Katow est effectivement conduit au supplice, malgré sa tenta­ tion de se rebeller.

Une mise en scène spectaculaire Ombres et lumières - Contraste entre le fanal, source lumineuse, les "reflets des yeux'» les 248. »

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