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La veuve Vauquer («Cette pièce est dans tout son lustre... ce spectacle est complet», pp. 28-29) - Le père Goriot de Balzac

Publié le 17/01/2022

Extrait du document

Cette pièce est dans tout son lustre au moment où, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse, saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation, et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écoeurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'échappe par les fentes de l'étoffe lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est là, ce spectacle est complet.

« rôles précèdent la vedette, et la soubrette la grande dame, Madame est annoncée par son chat, dans la fonction duchambellan avant Sa Majesté.

Gracieux ce chat, vif et sautillant ; on percevra mieux par contraste la pesanteur dela maîtresse.

Et puis il chantonne, «son rourou matinal», tandis qu'elle est morose.

Enfin, la patronne fait une entréede reine de théâtre : «Bientôt la veuve se montre».

Elle est nommée «la veuve», comme pour un mélodrame ; et ellefait parade d'elle-même, «se montre».

La théâtralisation culmine et se conclut en fin d'extrait par : «Quand elle estlà, ce spectacle est complet». Le présent.

Le temps utilisé est le présent, qui est le temps du direct, une scène prise sur le vif, et aussi le présentd'habitude, car voilà toute une vie que cela se passe ainsi tous les matins ! Et la narration ne va pas sans uncertain humour, celui d'une complète transposition, le registre du quotidien le plus trivial étant transcrit dans leregistre noble de la représentation. Un portrait dépréciatif On devine bien qu'une propriétaire modelée à l'image du mobilier que nous connaissons ne va pas déborder deséduction ; elle ressemble à toutes ces choses vieilles et sales qui l'entourent, et la narration met tout en œuvrepour lui faire une apparence physique déplaisante. Les désagréments du physique et du vêtement sont inscrits dans le lexique : la Vauquer souffre d'insignifiance, elleest rapetissée à coup de diminutifs : «sa face vieillotte, grassouillette, ses petites mains potelées...

cette petitefemme» ; et infantilisée par ces sonorités en otte et ette.

Elle est affectée d'adiposité, une épaisseur molle, labouffissure maladive d'une sédentaire portée sur sa bouche et confinée dans une existence végétative : «facegrassouillette...

mains potelées...

son corsage trop plein...

l'embonpoint blafard...» En somme, les mots disent lacomplexion malsaine d'une dame qui a respiré trop longtemps les exhalaisons nocives de sa pension-hospice. Des métamorphoses du registre de l'animalité accentuent son ridicule par des traits relevant d'un schématismeamusant : sa face «du milieu de laquelle sort un nez en bec de perroquet», effet accentué par le verbe «sort»,terriblement concret et jaillissant.

Puis «sa personne dodue comme un rat d'église» dit la gourmandise, et même lasournoiserie, l'hypocrisie.

Ces métaphores ont une fonction cocasse et dévalorisante.

Le personnage est à dessiner,sujet de choix pour un caricaturiste. Elle est dépréciée au moral par d'autres métaphores empruntées à des registres peu reluisants : ceux des balletsmédiocres, de l'usure et de la prison.

Ainsi, sa physionomie passe «du sourire prescrit aux danseuses à l'amerrenfrognement de l'escompteur», c'est-à-dire des mines séductrices d'une figurante entretenue à l'aviditéimpitoyable du prêteur sur gages.

Plus gravement, une métaphore carcérale vient connoter la pension et satenancière, «le bagne ne va pas sans l'argousin».

Enfin la voici assimilée à un fléau, rien moins : «comme le typhusest la conséquence des exhalaisons d'un hôpital».

Voilà une mégère que l'on devine capable de bien des bassessesde garde-chiourme sur ses hôtes-prisonniers ! L'empr ise du décor sur l'être Pour exposer la relation du personnage au décor, le narrateur a reproduit une structure de phrase significative endeux temps, le premier appliqué à la veuve et le deuxième rappelant la pension ; entre les deux, il a mis le verbe, quimarque l'adéquation, la conformité de l'une à l'autre, comparable au lien indissoluble de subsistance entre la mouleet son rocher.

Voici le tableau de ces très prosaïques correspondances :. »

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