Manon Lescaut " La tromperie" analyse linéaire
Publié le 28/06/2026
Extrait du document
«
Explication : Un stratagème, de "L'heure du souper étant venue..." à "...
cette ridicule scène."
Après la trahison de Manon avec M.
de B…, riche fermier général, qui a conduit à une longue séparation d’avec des
Grieux, le couple s’est réconcilié mais, très vite, le manque d’argent se fait sentir à cause de l’amour de Manon « pour
le plaisir » et du rôle de parasite que joue son frère.
Quand un vol complète la menace de ruine, celui-ci en vient
même, à la grande indignation du chevalier, à lui conseiller de tirer profit des charmes de Manon.
Une nouvelle
péripétie s’annonce alors, quand des Grieux apprend que Manon a séduit M.
de G… M… et en a déjà obtenu de
l’argent.
Après un temps de douleur et de colère, le chevalier accepte de participer à la tromperie qui se met alors en
place : faire passer des Grieux pour le jeune frère de Manon, promettre une nuit d’amour à M.
de G…M…, mais
s’éclipser dès qu’il se sera retiré dans sa chambre, Manon s’enfuyant avec son frère et son amant.
En quoi cette scène
met-elle en valeur la façon transgressive dont le couple vit son amour ?
1ère partie : Les préalables (des lignes 1 à 9)
La mise en scène
Le récit prêté par Prévost à des Grieux suit la chronologie des faits, nettement marquée, comme les actes d’une pièce
de théâtre : « L’heure du souper étant venue », « Le premier compliment », « ensuite », « en attendant que… » Cela
permet au lecteur de découvrir le rôle de chacun des protagonistes, comme lors d’un prologue.
Sont d’abord présents «
dans la salle » celle qui est la clé de l’action, Manon, et son frère, qui, tel un metteur en scène, est l’instigateur de cette
comédie.
C’est donc lui qui doit donner le signal de l’entrée en scène du héros : « J’étais à la porte, où je prêtais
l’oreille en attendant que Lescaut m’avertît d’entrer.
» Des Grieux a, en effet, accepté de se prêter à ce jeu, pour
l’instant en tant que témoin caché, ce qui peut tout de même révéler son inquiétude.
L’appellation des protagonistes
rappelle d'ailleurs les personnages d’une comédie, un barbon, un « vieillard », face à celle qu’il veut séduire, « sa belle
».
Le but du stratagème
Quand la victime, « M.
de G… M… », entre en scène, l’objectif de cette rencontre est aussitôt montré par le champ
lexical qui met d’emblée l’accent sur l’argent par l’énumération des bijoux, avec la précision de leur coût exact :
« Le premier compliment du vieillard fut d’offrir à sa belle un collier, des bracelets et des pendants de perles qui
valaient au moins mille écus.
» Mais le fait de considérer comme un « compliment » l’offre de bijoux montre que,
dans cette société, le matérialisme règne : une femme s’achète.
C’est ce que confirme encore plus directement – et
plus grossièrement – le prix de cet achat, mentionné : « Il lui compta ensuite en beaux louis d’or la somme de deux
mille quatre cents livres, qui faisaient la moitié de la pension.
»
Ce n’est qu’après cela que viennent les paroles, avec un verbe qui montre que ce n’est qu’un ajout, comme une sorte
d’obligation à remplir.
Mais c’est aussi le premier signe de ridicule de cet homme d’âge qui ne maîtrise pas le langage
élégant de la séduction : « Il assaisonna son présent de quantité de douceurs dans le goût de la vieille cour.
» La
formule renvoie aux premiers temps de la monarchie, quand les manières élégantes de la Préciosité n’étaient pas
encore de mise.
L’idée qu’il s’agit bien d’un marché se complète du côté de Manon, qui, à son tour, paie sa part en entrant dans une
sorte de troc.
Par la négation, « Manon ne put lui refuser quelques baisers », des Grieux assume sa pleine complicité.
Aucune jalousie, en effet, mais une justification qui inscrit le marché dans la légalité : « c’était autant de droits qu’elle
acquérait sur l’argent qu’il lui mettait entre les mains.
» Ainsi, la tromperie est, par avance, excusée.
2ème partie : La présentation (des lignes 10 à 16)
L'entrée en scène du héros
Comme au théâtre, l’intrigue se noue alors avec l’entrée en scène du héros, des Grieux, acteur totalement soumis à son
metteur en scène : C’est, en effet, toujours le frère de Manon qui mène le jeu, « Il vint me prendre par la main », « me
conduisant vers M.
de G… M… », « il m’ordonna de lui faire la révérence ».
C'est lui qui en règle les étapes : la
subordonnée temporelle, « lorsque Manon eut serré l’argent et les bijoux », montre sa prudence : il ne perd pas de vue
l’objectif visé.
Mais cette présentation fait sourire par la façon d’abord dont des Grieux joue son rôle, avec le superlatif qui souligne
l’exagération du mouvement : « J’en fis deux ou trois des plus profondes.
»
Le double discours
Après le comique de gestes vient le comique de mots, avec le double langage du discours de Lescaut directement :
D’abord à l’adresse de leur hôte, il présente le chevalier, censé être le jeune frère de Manon, en accentuant sa
jeunesse et sa naïveté par l’emploi des adverbes d’intensité : « c’est un enfant fort neuf.
Il est bien éloigné, comme
vous le voyez, d’avoir des airs de Paris ».
Il s’agit de le faire accepter aux côtés de Manon, d'empêcher toute méfiance
du vieil homme, qu’il flatte aussi en lui donnant le rôle d’un professeur de belles manières : « nous espérons qu’un peu
d’usage le façonnera ».
Le pronom « nous » rappelle au lecteur la complicité des trois protagonistes.
Ensuite à l’adresse de des Grieux, il poursuit sa feinte, avec un lexique mélioratif, qui renforce encore sa flatterie
à l’égard du séducteur : « Vous aurez l’honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi ;
faites bien votre profit d’un si bon modèle.
»
3ème partie : Le dialogue (des lignes 17 à 29)
Le stratagème réussi
L’acte suivant introduit le dialogue initial, qui vient prouver le succès du stratagème : « Le vieil amant parut prendre
plaisir à me voir.
» Son geste ridicule, comme si des Grieux était un petit enfant, montre que son sentiment de
supériorité l'a fait immédiatement tomber dans le piège : « Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue en me
disant que j’étais un joli garçon ».
Son discours surtout fait sourire le lecteur, public qui lui est dans la connivence, car
son avertissement, « qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement à la
débauche.
» retrace précisément l’itinéraire suivi par des Grieux.
Notons aussi le cynisme de ce conseil donné par un
homme qui, dans un âge avancé, est lui-même tombé dans « la débauche » quand il utilise sa fortune pour s’acheter
une femme…
Pour répondre à l’idée de « débauche », Lescaut intervient et le verbe qui introduit le discours indirectement rapporté
traduit sa volonté de rassurer encore davantage leur victime en invoquant la religion : « Lescaut l’assura que j’étais
naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire des petites chapelles.
» Mais ce mensonge, rendu insistant par le rythme ternaire....
»
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