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Stendhal : Lucien Leuwen (extrait du ch. 1) Commentaire composé

Publié le 21/07/2010

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Texte    [En 1834, Stendhal (1783 – 1842) commence un roman, Lucien Leuwen, qui restera inachevé et connaîtra une publication posthume (1855). Dans ce passage, le héros, Lucien Leuwen, fils d'un riche banquier parisien, devenu sous-lieutenant du 27e régiment de Lanciers, entre, avec son escadron, dans la ville de Nancy.]    Lucien leva les yeux et vit une grande maison, moins mesquine que celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là ; au milieu d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet. Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux !  Lucien se complaisait dans cette idée peu polie, lorsqu'il vit la persienne vert perroquet s'entrouvrir un peu ; c'était une jeune femme blonde qui avait des cheveux magnifiques et l'air dédaigneux : elle venait voir défiler le régiment. Toutes les idées tristes de Lucien s'envolèrent à l’aspect de cette jolie figure ; son âme en fut ranimée. Les murs écorchés et sales des maisons de Nancy, la boue noire, l'esprit envieux et jaloux de ses camarades, les duels nécessaires, le méchant pavé sur lequel glissait la rosse (1) qu'on lui avait donnée, peut-être exprès, tout disparut. Un embarras sous une voûte, au bout de la rue, avait forcé le régiment à s'arrêter. La jeune femme ferma sa croisée et regarda, à demi cachée par le rideau de mousseline brodée de sa fenêtre. Elle pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Lucien trouva dans ses yeux une expression singulière ; était-ce de l'ironie, de la haine, ou tout simplement de la jeunesse et une certaine disposition à s'amuser de tout ?  Le second escadron, dont Lucien faisait partie, se remit en mouvement tout à coup ; Lucien, les yeux fixes sur la fenêtre vert perroquet, donna un coup d'éperon à son cheval, qui glissa et le jeta à terre.  Se relever, appliquer un grand coup de fourreau de son sabre à la rosse, sauter en selle fut, en vérité, l’affaire d'un instant; mais l’éclat de rire fut général et bruyant. Lucien remarqua que la dame aux cheveux d'un blond cendré souriait encore, que déjà il était remonté. Les officiers du régiment riaient, mais exprès, comme un membre du centre, à la Chambre des députés quand on fait aux ministres quelque reproche fondé.  - Quoique ça, c'est un bon lapin, dit un vieux maréchal des logis à moustaches blanches.  - Jamais cette rosse n'a été mieux montée, dit un lancier.  Lucien était rouge et affectait une mine simple.    Stendhal, Lucien Leuwen, chap. I    Note :  1. rosse : mauvais cheval, sans force, sans vigueur.

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« conventionnelle, celle d'une princesse de conte de fées.- son comportement : mélange d'une curiosité et d'une hardiesse surprenantes pour une jeune femme de cetteépoque : "elle venait voir défiler le régiment" et d'une réserve plus traditionnelle : elle "ferma la croisée" et "regardaà demi cachée par le rideau" ; par là même, élément de mystère. 2.

Le jeu des regards et son effet : -Les regards :Ce thème est un invariant de la rencontre amoureuse ( cf.

Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Le Grand Meaulnes,Le Rivage des Syrtes...) ; chp lex.

insistant : yeux et voir (3x), regarder, remarquer ; alternance des regards Lucien/ jeune femme : "il vit", "elle venait voir", "l'aspect de cette jolie figure", "elle regarda" ; toutefois :- celui de Lucien cible très précisément et longuement la jeune femme: il a "les yeux fixés sur la fenêtre"- regard de la jeune femme moins explicitement dirigé sur Lucien : "elle venait voir le régiment" puis "elle regarda" :emploi absolu / sans COD ; avant et après la chute, rien ne dit nettement que le regard et le sourire visent Lucien :c'est la situation romanesque qui le suggère. -Leur effet :- De même, incertitude sur l'état d'esprit de la jeune femme (cf.

interrogations du héros : "Etait-ce de l'ironie… tout?"- celui de Lucien, au contraire nettement défini : métamorphose immédiate (sens et temps des verbes :"s'envolèrent", "fut ranimé", "tout disparut") et profonde du jeune homme : "son âme en fut ranimée" ; 2 sens auverbe ranimer : redonner courage (en chassant "les idées tristes") / redonner vie ; le pronom "en" indiquantclairement la cause de cette résurrection miraculeuse : la vision de la jeune femme à la fenêtre (effet de"cristallisation").

Réactions qui ouvrent la voie à la découverte du caractère du personnage. B.

L'ANALYSE PSYCHOLOGIQUE DU HEROS 1.

Une focalisation complexe : -Une focalisation zéro :- focalisation zéro, certes: narrateur traditionnellement omniscient dans bien des romans du XIX° s.

: changementde point de vue, celui de Lucien, puis celui de la jeune femme, scène vue et appréciée par les soldats, interventionsdu narrateur (commentaires sur les provinciaux, à noter : l'emploi du présent dans un texte au passé,, sur lecomportement peu poli de Lucien, sur le rire à la Chambre des députés, explication sur ce qui se passe au bout de larue)- mais scène essentiellement centrée sur le personnage de Lucien : son nom, en ouverture et fermeture du passage("Lucien leva...", "Lucien était..."), 8 fois répété (7 x en position de sujet) et représenté par d'abondants pronomspersonnels ou adjectifs possessifs- majeure partie du texte consacrée à suivre ses mouvements (il passe, s'arrête, se remet en route, tombe, serelève) ou son regard rivé sur la fenêtre ; c'est aussi à son sujet que se font les deux seules interventions d'autrespersonnages (fin du passage). -Un passage surtout en focalisation interne, procédé cher à Stendhal, qui s'efface devant son héros :- Moyen de pénétrer dans la conscience du héros : en monologue intérieur et au style indirect libre ; jugement surle mauvais goût des provinciaux : "Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux !" et mêmeremarque sur la Chambre des députés pouvant être attribués au personnage autant qu'au narrateur ; sa perplexitédevant l' "expression singulière" de la jeune femme dont on ne saura jamais vraiment quels sont les sentiments ; sesémotions diverses selon les péripéties de la scène : éblouissement et regain d'énergie devant la beauté del'inconnue, dépit à la suite de sa mésaventure et désir de sauver la face. 2.

Les traits de caractère : -Une suffisance de jeune coq :- mépris de grand bourgeois et de parisien pour les provinciaux : connotation péjorative du terme "marauds", étatd'esprit entretenu par l'état de la ville (abordée par mauvais temps) : "Lucien se complaisait dans cette idée peupolie"- sentiment de supériorité à l'égard de ses camarades de régiment, accusés d'être "envieux et jaloux" (redondanceexpressive) ; susceptibilité devant le rire qu'il a provoqué : "ils riaient, mais exprès" (exaspération de Lucien marquéepar la typographie du terme qui attire l'attention).

Ses mérites jugés non reconnus : son cheval est une "rosse"(triple occurrence du mot) ; volonté d'en découdre à la 1° occasion "les duels nécessaires". -Une forme de puérilité :C'est un aspect plus sympathique de son caractère, partagé avec la plupart des jeunes héros stendhaliens(notamment Julien Sorel Le Rouge et le Noir, Fabrice del Dongo La Chartreuse de Parme) ; puérilité sensible à laspontanéité de ses réactions :- jugements décisifs sur Nancy et la province à l'entrée d'une ville qu'il ne connaît pas- mobilité de son humeur : "idées tristes" qui "s'envole(nt)" à l'apparition d'une belle- hypertrophie du moi qui fait naître un sentiment de persécution : "la rosse qu'on lui avait donnée exprès", "ilsriaient exprès". »

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