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À quoi reconnaît-on qu'un événement est historique ?

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Le commentateur s'étrangle de joie. Mais son enthousiasme suffit-il à justifier l'expression qu'il utilise ? Car, dans les médias, cette expression semble revenir avec une fréquence un peu troublante : feraient immédiatement partie des « événements historiques « des événements aussi divers que la victoire d'une équipe (si possible nationale) de football, une rencontre (la vingt-cinquième de l'année...) entre quelques chefs d'État, le débarquement sur les écrans d'une superproduction hollywoodienne aux effets spéciaux particulièrement coûteux et donc impressionnants, etc. Quelques mois ou quelques années plus tard, de tels événements disparaissent de la mémoire collective : leur dimension « historique « était donc bien fragile. Si l'on prend l'expression au sérieux, à quoi reconnaît-on qu'un événement est authentiquement historique, ce qui signifie au moins qu'il s'inscrira durablement dans la mémoire, et plus particulièrement dans les récits relatant le passé ?

[I. La (re)constitution du passé]

On rappellera d'abord une évidence : un événement ne peut être «historique « que s'il fait bien partie de l'histoire, c'est-à-dire du passé. En d'autres termes : il semble pour le moins délicat de décider de l'historicité d'un événement au moment où il se déroule.

« [Introduction] « Mesdames et messieurs, chers téléspectateurs, nous sommes en train de vivre un événement historique... ». Le commentateur s'étrangle de joie. Maisson enthousiasme suffit-il à justifier l'expression qu'il utilise ? Car, dans les médias, cette expression semble revenir avec une fréquence un peu troublante: feraient immédiatement partie des « événements historiques » des événements aussi divers que la victoire d'une équipe (si possible nationale) de football,une rencontre (la vingt-cinquième de l'année...) entre quelques chefs d'État, le débarquement sur les écrans d'une superproduction hollywoodienne auxeffets spéciaux particulièrement coûteux et donc impressionnants, etc. Quelques mois ou quelques années plus tard, de tels événements disparaissent dela mémoire collective : leur dimension « historique » était donc bien fragile. Si l'on prend l'expression au sérieux, à quoi reconnaît-on qu'un événement estauthentiquement historique, ce qui signifie au moins qu'il s'inscrira durablement dans la mémoire, et plus particulièrement dans les récits relatant le passé ? [I. La (re)constitution du passé] On rappellera d'abord une évidence : un événement ne peut être «historique » que s'il fait bien partie de l'histoire, c'est-à-dire du passé. En d'autres termes: il semble pour le moins délicat de décider de l'historicité d'un événement au moment où il se déroule. De ce point de vue, on doit éviter de confondre lejournaliste et l'historien : si le premier a bien pour travail de relater le plus sérieusement possible ce qui constitue l'actualité, le second ne s'intéresse pas àl'actualité, il n'en retient qu'un certain nombre de faits ou d'événements, ce qui suppose qu'une sorte de tri a eu lieu avant la mise en chantier de sarecherche.L'historicité peut ici désigner deux phénomènes de valeur différente : d'une part, elle évoque l'appartenance de l'événement au passé ; de l'autre, elleconcerne plus précisément l'importance de cet événement dans l'histoire. Du premier point de vue, tout événement passé, pourvu qu'il en reste des traceset qu'il soit donc reconstituable, pourrait être qualifié d'historique. Mais on devine là une acception trop faible : à ce compte, le décès d'un vagabondanonyme dans un fossé de Valenciennes en 1563 serait déjà un « événement historique ». Aussi semble-t-il nécessaire de ne retenir plutôt que ledeuxième point de vue : la mort de notre vagabond ne sera importante qu'à certaines conditions (par exemple : que l'on ait constaté après sa mort qu'il étaiten réalité le fils illégitime d'un souverain important, ou que son décès fasse partie d'un ensemble de morts relevant d'une épidémie, d'une disette ou d'uneguerre, auquel cas notre anonyme aura un intérêt statistique). Est alors « historique » l'événement qui appelle l'intérêt de l'historien parce qu'il demande àêtre interprété : il faut en chercher les conditions et les causes ; il faut surtout en préciser l'impact, la portée sur le cours de l'histoire globale elle-même ; ilfaut encore en apprécier les effets sur une population. [II. L'influence de l'événement sur l'avenir] Au moment où il se déroule, c'est-à-dire, au présent, l'événement n'est pas nécessairement impressionnant. Lorsque César arpente la berge du Rubicon, cen'est d'abord qu'un homme se promenant de nuit sur le bord d'une rivière. Mais c'est César ! Sans doute, mais cela n'aurait toujours guère de sens si sapromenade était provoquée par une simple insomnie, ou l'envie de se dégourdir les jambes avant d'aller se coucher... L'événement n'est donc intéressant, et« historique », que dans la mesure où César a le projet, pour prendre le pouvoir, de « franchir le Rubicon » et de marcher sur Rome. Puisqu'il ne s'agit encoreque d'un « projet », la suite de l'événement appartient au seul domaine du possible. Pour que l'événement confirme son historicité (au sens fort), il faudraque ce possible s'actualise.Imaginons que César, revenant vers sa tente, se brise une cheville et soit dès lors empêché de réaliser son projet : ses méditations nocturnes n'auraientplus de dimension historique, elles ne constitueraient, au mieux, qu'une anecdote (susceptible d'intéresser exclusivement les amateurs de la « petitehistoire », celle qui s'attache précisément à la vie quotidienne des hommes célèbres, aux amours des rois et des reines, etc.). Il ne suffit donc pas, pour quel'événement soit historique, qu'il ouvre sur un possible ; il faut encore que ce possible se transforme en réalité et influence réellement le cours des chosesfutures.On peut imaginer une variante : qu'au lieu de César on évoque la promenade, au même endroit, d'un jeune Romain qui « rêve » de s'emparer du pouvoir, maisqui n'en a aucunement les moyens. On est alors au niveau d'une rêverie un peu utopique, d'un fantasme qui ne constitue plus du tout un événementhistorique.Quel que soit l'événement historique considéré, on aboutit au même constat : le débarquement américain en Normandie n'est un événement historique quedans la mesure où il marque un tournant dans la Seconde Guerre mondiale. Au moment où il a eu lieu, rien n'était joué d'avance : il pouvait aussi bien, enthéorie, réussir qu'échouer. C'est sa réussite qui garantit son historicité, faute de quoi il n'aurait été qu'un moment parmi d'autres dans le conflit. [III. La médiatisation de l'avenir par le passé] Qu'est-ce qui transforme la possibilité en réalité ? L'influence du passé. César est capable de réaliser son projet parce que ce qu'il a jusqu'alors vécu lui endonne les moyens (le savoir tactique, le prestige sur ses troupes, etc.). Pour que l'événement ait lieu, il faut donc que l'avenir favorise le projet en étantmédiatisé par le passé.Le débarquement en Normandie réussit parce qu'il atteint ses buts en raison de sa préparation (le choix antérieur de la date, la préparation des troupes, ladisponibilité du matériel...). C'est là aussi le détour par ce qui a eu lieu antérieurement qui permet d'actualiser un possible (la victoire) plutôt qu'un autre (ladéfaite), et, à plus long terme, de réaliser un objectif (la libération du territoire français et la défaite du nazisme) en éliminant une éventualité contraire (lemaintien de l'occupation allemande).Lorsqu'il s'agit d'un événement de courte durée, il est d'ailleurs possible que son historicité soit rétrospectivement due à une résonance progressivedépassant de loin sa réalité ponctuelle : l'appel du 18 juin a été très peu entendu le 18 juin... Mais les échos qu'il a suscités ensuite de proche en prochefinirent par en faire un événement marquant, une date à partir de laquelle commençait symboliquement une période nouvelle de la lutte. C 'est donc, dans cecas également, ce que l'événement détermine comme futur qui en établit le statut historique. Et c'est bien aussi parce que l'appel a été lancé par un individuau passé particulier — et non par un speaker anonyme, même animé du patriotisme le plus ardent, mais qui n'aurait certainement pas eu le même charisme— qu'il a pu être « entendu » et efficace. [Conclusion] L'événement historique peut être modeste au moment où il se produit : son historicité est due aux conséquences qu'il détermine, à sa capacité de modifierdans un sens ou un autre le cours des événements ultérieurs. Mais cette capacité provient de ce qui le précède, du passé tel qu'il rend possible un choix,une action, un discours. Son analyse par l'historien déborde en conséquence sa stricte réalité, puisqu'il convient d'en étudier aussi bien les conditions enpermettant la réalisation que les effets, à court ou long terme. »

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