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À quoi reconnaît-on qu'un événement est historique ?

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Braudel, Écrits sur l'histoire, 1969. « Qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas. C'est un fait notable. Or comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, [...] car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. » Anatole France, Le Jardin d'Épicure, 1894. « C'est la multiplicité et la durée des effets produits, c'est l'intensité de la répercussion dans l'espace et dans le temps qui caractérisent l'événement.

« [Introduction] « Mesdames et messieurs, chers téléspectateurs, nous sommes en train de vivre un événement historique... ». Le commentateurs'étrangle de joie. Mais son enthousiasme suffit-il à justifier l'expression qu'il utilise ? Car, dans les médias, cette expression semblerevenir avec une fréquence un peu troublante : feraient immédiatement partie des « événements historiques » des événements aussidivers que la victoire d'une équipe (si possible nationale) de football, une rencontre (la vingt-cinquième de l'année...) entre quelqueschefs d'État, le débarquement sur les écrans d'une superproduction hollywoodienne aux effets spéciaux particulièrement coûteux et doncimpressionnants, etc. Quelques mois ou quelques années plus tard, de tels événements disparaissent de la mémoire collective : leurdimension « historique » était donc bien fragile. Si l'on prend l'expression au sérieux, à quoi reconnaît-on qu'un événement estauthentiquement historique, ce qui signifie au moins qu'il s'inscrira durablement dans la mémoire, et plus particulièrement dans les récitsrelatant le passé ? [I. La (re)constitution du passé] On rappellera d'abord une évidence : un événement ne peut être « historique » que s'il fait bien partie de l'histoire, c'est-à-dire du passé.En d'autres termes : il semble pour le moins délicat de décider de l'historicité d'un événement au moment où il se déroule. De ce point devue, on doit éviter de confondre le journaliste et l'historien : si le premier a bien pour travail de relater le plus sérieusement possible cequi constitue l'actualité, le second ne s'intéresse pas à l'actualité, il n'en retient qu'un certain nombre de faits ou d'événements, ce quisuppose qu'une sorte de tri a eu lieu avant la mise en chantier de sa recherche.L'historicité peut ici désigner deux phénomènes de valeur différente : d'une part, elle évoque l'appartenance de l'événement au passé ;de l'autre, elle concerne plus précisément l'importance de cet événement dans l'histoire. Du premier point de vue, tout événement passé,pourvu qu'il en reste des traces et qu'il soit donc reconstituable, pourrait être qualifié d'historique. Mais on devine là une acception tropfaible : à ce compte, le décès d'un vagabond anonyme dans un fossé de Valenciennes en 1563 serait déjà un « événement historique ».Aussi semble-t-il nécessaire de ne retenir plutôt que le deuxième point de vue : la mort de notre vagabond ne sera importante qu'àcertaines conditions (par exemple : que l'on ait constaté après sa mort qu'il était en réalité le fils illégitime d'un souverain important, ouque son décès fasse partie d'un ensemble de morts relevant d'une épidémie, d'une disette ou d'une guerre, auquel cas notre anonymeaura un intérêt statistique). Est alors « historique » l'événement qui appelle l'intérêt de l'historien parce qu'il demande à être interprété : ilfaut en chercher les conditions et les causes ; il faut surtout en préciser l'impact, la portée sur le cours de l'histoire globale elle-même ; ilfaut encore en apprécier les effets sur une population. [II. L'influence de l'événement sur l'avenir] Au moment où il se déroule, c'est-à-dire, au présent, l'événement n'est pas nécessairement impressionnant. Lorsque César arpente laberge du Rubicon, ce n'est d'abord qu'un homme se promenant de nuit sur le bord d'une rivière. Mais c'est César ! Sans doute, mais celan'aurait toujours guère de sens si sa promenade était provoquée par une simple insomnie, ou l'envie de se dégourdir les jambes avantd'aller se coucher... L'événement n'est donc intéressant, et « historique », que dans la mesure où César a le projet, pour prendre lepouvoir, de « franchir le Rubicon » et de marcher sur Rome. Puisqu'il ne s'agit encore que d'un « projet », la suite de l'événementappartient au seul domaine du possible. Pour que l'événement confirme son historicité (au sens fort), il faudra que ce possible s'actualise.Imaginons que César, revenant vers sa tente, se brise une cheville et soit dès lors empêché de réaliser son projet : ses méditationsnocturnes n'auraient plus de dimension historique, elles ne constitueraient, au mieux, qu'une anecdote (susceptible d'intéresserexclusivement les amateurs de la « petite histoire », celle qui s'attache précisément à la vie quotidienne des hommes célèbres, auxamours des rois et des reines, etc.). Il ne suffit donc pas, pour que l'événement soit historique, qu'il ouvre sur un possible ; il faut encoreque ce possible se transforme en réalité et influence réellement le cours des choses futures.On peut imaginer une variante : qu'au lieu de César on évoque la promenade, au même endroit, d'un jeune Romain qui « rêve » des'emparer du pouvoir, mais qui n'en a aucunement les moyens. On est alors au niveau d'une rêverie un peu utopique, d'un fantasme quine constitue plus du tout un événement historique.Quel que soit l'événement historique considéré, on aboutit au même constat : le débarquement américain en Normandie n'est unévénement historique que dans la mesure où il marque un tournant dans la Seconde Guerre mondiale. Au moment où il a eu lieu, rienn'était joué d'avance : il pouvait aussi bien, en théorie, réussir qu'échouer. C'est sa réussite qui garantit son historicité, faute de quoi iln'aurait été qu'un moment parmi d'autres dans le conflit. [III. La médiatisation de l'avenir par le passé] Qu'est-ce qui transforme la possibilité en réalité ? L'influence du passé. César est capable de réaliser son projet parce que ce qu'il ajusqu'alors vécu lui en donne les moyens (le savoir tactique, le prestige sur ses troupes, etc.). Pour que l'événement ait lieu, il faut doncque l'avenir favorise le projet en étant médiatisé par le passé.Le débarquement en Normandie réussit parce qu'il atteint ses buts en raison de sa préparation (le choix antérieur de la date, lapréparation des troupes, la disponibilité du matériel...). C'est là aussi le détour par ce qui a eu lieu antérieurement qui permet d'actualiserun possible (la victoire) plutôt qu'un autre (la défaite), et, à plus long terme, de réaliser un objectif (la libération du territoire français et ladéfaite du nazisme) en éliminant une éventualité contraire (le maintien de l'occupation allemande).Lorsqu'il s'agit d'un événement de courte durée, il est d'ailleurs possible que son historicité soit rétrospectivement due à une résonanceprogressive dépassant de loin sa réalité ponctuelle : l'appel du 18 juin a été très peu entendu le 18 juin... Mais les échos qu'il a suscitésensuite de proche en proche finirent par en faire un événement marquant, une date à partir de laquelle commençait symboliquement unepériode nouvelle de la lutte. C'est donc, dans ce cas également, ce que l'événement détermine comme futur qui en établit le statuthistorique. Et c'est bien aussi parce que l'appel a été lancé par un individu au passé particulier — et non par un speaker anonyme, mêmeanimé du patriotisme le plus ardent, mais qui n'aurait certainement pas eu le même charisme — qu'il a pu être « entendu » et efficace. [Conclusion] L'événement historique peut être modeste au moment où il se produit : son historicité est due aux conséquences qu'il détermine, à sacapacité de modifier dans un sens ou un autre le cours des événements ultérieurs. Mais cette capacité provient de ce qui le précède, dupassé tel qu'il rend possible un choix, une action, un discours. Son analyse par l'historien déborde en conséquence sa stricte réalité,puisqu'il convient d'en étudier aussi bien les conditions en permettant la réalisation que les effets, à court ou long terme. »

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