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Alain: Faut-il distinguer artiste et artisan ?

Publié le 13/03/2006

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Puisqu'il est évident que l'inspiration ne forme rien sans matière, il faut donc à l'artiste, à l'origine des arts et toujours, quelque premier objet ou quelque première contrainte de fait, sur quoi il exerce d'abord sa perception, comme l'emplacement et les pierres pour l'architecte, un bloc de marbre pour le sculpteur, un cri pour le musicien, une thèse pour l'orateur, une idée pour l'écrivain, pour tous des coutumes acceptées d'abord. Par quoi se trouve défini l'artiste, tout à fait autrement que d'après la fantaisie. Car tout artiste est percevant et actif, artisan toujours en cela. Plutôt attentif à l'objet qu'à ses propres passions ; on dirait presque passionné contre les passions, j'entends impatient surtout à l'égard de la rêverie oisive ; ce trait est commun aux artistes, et les fait passer pour difficiles. Au reste tant d'oeuvres essayées naïvement d'après l'idée ou image que l'on croit s'en faire, et manquées à cause de cela, expliquent que l'on juge trop souvent de l'artiste puissant, qui ne parle guère, d'après l'artiste ambitieux et égaré, qui parle au contraire beaucoup. Mais si l'on revient aux principes jusqu'ici exposés, on se détournera de penser que quelque objet beau soit jamais créé hors de l'action. Ainsi la méditation de l'artiste serait plutôt observation que rêverie, et encore mieux observation de ce qu'il a fait comme source et règle de ce qu'il va faire. Bref, la loi suprême de l'invention humaine est que l'on n'invente qu'en travaillant. Artisan d'abord. Dès que l'inflexible ordre matériel nous donne appui, alors la liberté se montre ; mais dès que nous voulons suivre la fantaisie, entendez l'ordre des affections du corps humain, l'esclavage nous tient, et nos inventions sont alors mécaniques dans la forme, souvent niaises et plus rarement émouvantes, mais sans rien de bien ni de beau. Dès qu'un homme se livre à l'inspiration, j'entends à sa propre nature, je ne vois que la résistance de la matière qui puisse le préserver de l'improvisation creuse et de l'instabilité d'esprit. Par cette trace de nos actions, ineffaçable, nous apprenons la prudence ; mais par ce témoin fidèle de la moindre esquisse, nous apprenons la confiance aussi.

Dans son livre le Système des beaux arts (I,VII), au chapitre intitulé « la matière «, Alain cherche à établir une définition de l’art et de l’artiste. Définir l’art constitue en effet une difficulté majeure dans la mesure où on peut lui imputer deux sources contradictoires : la conception et l’exécution. Traditionnellement, on distingue en effet la conception idéelle de l’œuvre, de son exécution matérielle. En tant que l’art procède d’une idée de l’esprit, l’artiste se rapproche du penseur ; mais en tant que l’art s’effectue dans la matière, il ressemble à l’artisan. Il s’agit donc de déterminer quelle est la source principale de l’art. L’art désigne t-il un travail technique de la matière proche de l’artisanat ou bien procède t-il de l’inspiration subjective de l’artiste ? Et corrélativement : l’artiste est-il plutôt un penseur ou plutôt un artisan ? Face à ce problème, la thèse avancée par Alain est de défendre la proximité de l’artiste avec l’artisan dans la mesure où l’art se définit comme un travail sur la matière. La stratégie argumentative d’Alain se développe en deux étapes : l’une négative, l’autre positive. Tout d’abord il se livre à une réfutation de la définition de l’art fondée sur le critère romantique de l’inspiration et de la fantaisie ( de « puisque « à « qui parle au contraire beaucoup «. En s’appuyant sur le résultat négatif de sa démonstration, Alain peut alors opérer un retour aux principes et énoncer la thèse essentielle du texte «  la loi suprême de l’invention humaine est que l’on n’invente qu’en travaillant «.

 

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« l'artisanat ou bien procède t-il de l'inspiration subjective de l'artiste ? Et corrélativement : l'artiste est-ilplutôt un penseur ou plutôt un artisan ? Face à ce problème, la thèse avancée par Alain est de défendre la proximité de l'artiste avec l'artisan dans la mesure où l'art se définit comme un travail sur la matière. La stratégieargumentative d'Alain se développe en deux étapes : l'une négative, l'autre positive. Tout d'abord il se livre à uneréfutation de la définition de l'art fondée sur le critère romantique de l'inspiration et de la fantaisie ( de « puisque »à « qui parle au contraire beaucoup ». En s'appuyant sur le résultat négatif de sa démonstration, Alain peut alorsopérer un retour aux principes et énoncer la thèse essentielle du texte « la loi suprême de l'invention humaine estque l'on n'invente qu'en travaillant ». I Réfutation de l'idéalisme comme critère de l'art _ La réfutation commence par un constat qui se donne sous la forme de l'évidence : « l'inspiration ne forme riensans matière ». L'inspiration désigne l'enthousiasme créateur qui saisit l'artiste et fait naître dans son esprit l'idée del'œuvre à faire. Or si c'est par l'inspiration qu'adviennent les idées géniales, l'inspiration n'est pas source par elle-même de l'œuvre d'art. L'œuvre d'art est d'abord et avant tout matérielle quand l'inspiration n'est à la lettre qu'un« souffle » de l'esprit. Sous cette remarque anodine, se profile une critique de la tradition idéaliste qui s'exprimedans le romantisme sous la forme du subjectivisme. A la Renaissance en effet, les peintres soucieux de se distinguerdes artisans et de se rapprocher des penseurs avaient attribué à l'origine de toute œuvre d'art une idée de l'esprit :cette spiritualisation de l'art était destinée à arracher la peinture aux disciplines serviles pour la faire entrer dans lesdisciplines libérales comme les mathématiques ou la philosophie ; libérales, c'est à dire libres dans la mesure où ellesse pratiquent par l'esprit sans contact avec la matière. Par opposition, on voit comment dès l'abord Alain soulignel'insuffisance d'une conception de l'art qui se fonderait sur l'inspiration, c'est à dire sur la liberté et le pouvoir del'esprit : si l'esprit est libre, il est impuissant à créer. Par ce retour au sens commun, et contre toute la traditionidéaliste, Alain montre la dépendance paradoxale de l'esprit à la matière dans la mesure où dans l'art l'esprit pourcréer a besoin de ce qui lui préexiste, c'est à dire la matière : la toute puissance de l'idée est en fait uneimpuissance. _ « L'origine des arts » ne réside donc pas dans l'esprit de l'homme, mais dans « un premier objet » ou « unecontrainte de fait sur quoi l'artiste exerce d'abord sa perception ». cette contrainte de fait vient donc opposer unerésistance féconde à l'illimitation de l'esprit qui ne cesse de se disperser. A l'appui de cette thèse, on peut citerl'exemple de Baudelaire qui, dans ses Salons de 1859 , défend les règles de la prosodie comme une contrainte féconde : selon lui, faire de la poésie, c'est « danser dans des chaînes ». De plus dans chaque domaine, il s'agit« d'exercer sa perception ». Qu'est-ce à dire ? Dans la perception, j'appréhende un objet qui est face à moi pour ensaisir sa spécificité et sa singularité sensible. C'est l'appréhension du matériau propre à chaque discipline, quiimporte et non la pensée d'un sujet génial. La tradition propre à chaque art « des coutumes »redouble la contraintede fait, d'une contrainte culturelle. Ainsi ce seraient par ses contraintes que l'artiste se trouverait défini et nond'après « la fantaisie », c'est à dire l'imagination dans ce qu'elle a de plus débridé et de dispersé. L'artiste ne sedéfinirait donc pas par sa capacité à penser et à imaginer par lui-même une œuvre à faire, mais par sa capacité àexercer sa perception face à une contrainte objective. _ L'objectivité en ce sens désigne le primat donné à l'objet matériel contre l'idée du sujet : « il est plutôt attentif àl'objet qu'à ses propres passions ». En effet « tout artiste est percevant et actif », et non pas imaginant et passif.La passivité est en effet inhérente à l'inspiration en ce que cette dernière désigne un souffle divin qui traverse lachaîne des êtres indépendamment de leur volonté comme le montre le dialogue de Platon appelé Ion . Par opposition, le vrai artiste selon Alain serait plus proche de l'artisan, qui est l'auteur par sa propre volonté de son action et quifonde son travail sur la matière elle-même plutôt que sur une idée. Par exemple un maçon ne va pas commencer sontravail en se laissant aller à son inspiration, mais c'est en fonction par exemple du nombre de briques et de laquantité de ciment dont il dispose qu'il va déterminer son action. De même Michel-Ange au XVIème siècle étaitconnu pour passer de nombreuses heures dans les carrières de marbre à fixer les blocs avant de se mettre àsculpter. Ce qui prouve la proximité effective entre l'art et l'artisanat.. _ L'artiste, écrit Alain, est « passionné contre ses passions » dans la mesure où il doit lutter pour ne pass'abandonner à ses propres idées plutôt que de créer. En effet l'art ne doit pas se confondre avec « la rêverieoisive ». Comme l'explique le peintre Frenhofer dans la nouvelle de Balzac, le Chef d'œuvre inconnu : « il faut méditer un pinceau à la main ». Ce conseil il ne le suit malheureusement pas lui-même et s'abandonne à desméditations sans fin qui le feront sombrer dans la folie. Si l'artiste ne médite pas le pinceau à la main, sa méditationest non seulement impuissante, mais même susceptible de provoquer l'échec de l'œuvre. En effet « tant d'œuvresessayées naïvement d'après l'idée que l'on croit s'en faire » sont « manquées à cause de cela ». La transpositiond'une idée déterminée sans aucune attention préalable à la matière est souvent catastrophique dans la mesure où lepeintre ne pouvait prévoir comment son projet purement idéal se comporterait au sein de la matière. Par là Alain,propose un principe de distinction entre le vrai et le faux artiste : le faux est celui ne cesse de parler de son idéesans savoir s'il sera possible de la transposer dans la matière ; par opposition le vrai garde le silence car il estconcentré dans sa pratique face à la matière. Ainsi Alain a accompli une réfutation de la définition idéaliste etsubjectiviste de l'art fondée sur le critère de l'inspiration. Après cette thèse négative, il va proposer un retour à sesprincipes. II Retour aux principes : on n'invente qu'en travaillant _ Il faut se détourner de penser que « quelque objet beau soit jamais créé hors de l'action ». C'est là encore une »

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