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Commentez et discutez ces lignes de Baudelaire : «L'art est-il utile? Oui. Pourquoi? Parce qu'il est l'art. Y a-t-il un art pernicieux? Oui. C'est celui qui dérange les conditions de la vie. Le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant; mais il traîne avec lui des maladies et des douleurs morales singulières; il faut les décrire. Etudiez toutes les plaies comme un médecin qui fait son service dans un hôpital, et l'école du bon sens, l'école exclusivement morale, ne trouvera plus où mordre. Le crime est-il toujours châtié, la vertu gratifiée? Non; mais cependant, si votre roman, si votre drame est bien fait, il ne prendra envie à personne de violer les lois de la nature. La première condition nécessaire pour faire un art sain est la croyance à l'unité intégrale. Je défie qu'on me trouve un seul ouvrage d'imagination qui réunisse toutes les conditions du beau et qui soit un ouvrage pernicieux.» (Les Drames et les Romans honnêtes, 1851, in Pléiade, Œuvres complètes, t. Il, p. 41.)

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« séduisant» suivi de «douleurs morales singulières», c'est à la fois de l'art «intégral» et de la morale authentique. 2 L'art supérieur dote d'universalité les passions trop particulières de la vie. Alors que, dans la vie, les passions sont tranchées et globalement définies (on dit sommairement d'un tel : «il boit, il joue, il court»),l'art, par ses analyses, par ses lentes progressions, par son point de vue facilement introspectif, confère à lapassion des nuances qui, sans la rendre toujours plus sympathique pour autant, lui ôtent sa portée trop directe ettrop brûlante, la font plus universelle et moins contagieuse et, en un sens, servent à nous préserver de cettepassion en nous aidant à la mieux reconnaître. Ainsi, dans Le Diable au corps de Radiguet, le lâche comportement du narrateur et de sa jeune maîtresse, qui trompent le mari de celle-ci mobilisé pendant la guerre de 1914, pourrait êtrel'objet d'une énergique condamnation de l'auteur sur le plan moral : mais qui se reconnaîtrait dans une passion ainsifustigée? Au contraire, Radiguet, en laissant entendre par son simple récit que les plus grandes fautes peuvent venirdes désordres d'une époque et de la faiblesse un peu cynique de ceux qui en profitent, nous met finalement engarde de façon beaucoup plus efficace contre ce qu'il y a au fond de complaisance molle et de facilité avilissante àl'origine de nos plus grandes passions. Voilà pourquoi l'homme initié à la vie et aux arts décèle plus facilement en luiles germes des grands mouvements de l'âme. Par contre, l'«art honnête» nous laisse désarmés contre des vices qu'ilne peint pas ou dont il veut faire oublier qu'ils ont leurs racines au coeur de tout homme. Dans l'univers des bons etdes méchants, l'«art honnête» livre d'un bloc les méchants aux ténèbres extérieures, sans penser qu'il serait peut-être utile d'avertir les «bons» des rapports étroits qu'il y a en leurs âmes entre vertu et vices. C'est se trompersingulièrement que de croire qu'on préserve d'un mal en l'ignorant ou en le simplifiant d'une façon trop élémentaire.Voir les vers de d'Aubigné que Baudelaire avait mis en épigraphe des dix-huit poèmes publiés en 1855 sous le titre,pour la première fois employé, de Fleurs du Mal : On dit qu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sépulcre encloses, Et que par les écrits le mal ressuscité Infectera les moeurs de la postérité; Mais le vice n'a point pour mère la science, Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance. (Cf. XVIe Siècle, p. 184.) 3 Enfin l'art supérieur purifie les passions en élevant leurs peintures vers autre chosequ'elles-mêmes. Mais surtout le grand art est utilement moral, parce qu'il ne s'intéresse pas directement aux passions qu'il peint ou, si l'on préfère, l'artiste est «passionnémentamoureux de la passion», comme dit Baudelaire à propos de Delacroix, mais «froidementdéterminé à chercher les moyens d'exprimer la passion de la manière la plus visible» ; lapassion qu'il exprime, il ne l'éprouve généralement pas, ou, s'il l'éprouve, il l'exprimeprécisément pour la dépasser vers autre chose qu'elle-même. Rien de plus révélateur à cetégard que le nu, qui est profondément moral s'il est artistique : le peintre qui choisit un nucomme sujet ne désire pas du tout que nous ressentions devant son modèle des émotionsdirectes, venant de la seule représentation de ce nu. Il veut nous faire sentir que, par-delà labeauté trop charnelle, il vise à une sorte de dépassement de la passion, à une purification.Prendre les choses autrement, c'est sortir de la visée même de l'art. Baudelaire en parle trèspertinemment dans une de ses critiques d'art : «Les membres d'un martyr qu'on écorche, lecorps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment dessinés, comportent un genre de plaisirdans les éléments duquel le sujet n'entre pour rien ; si pour vous il en est autrement, jeserai forcé de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin.» Détourner, sans les nier, sespassions vers un objet supérieur, quoi de plus utile, quoi de plus moral? Pour bien desraisons, on le voit, la position de Baudelaire paraît inattaquable. III Discussion Si convaincante que soit la thèse de Baudelaire, il semble qu'elle puisse appeler quelques réserves ou tout au moinsquelques nuances. 1 L'art reste quand même un danger pour les esprits faibles. Cette moralité supérieure qui relève de l'art n'est vraiment compréhensible qu'à des lecteurs artistiquement formés, c'est-à-dire qui sont capables de prendre desdistances avec ce qu'ils lisent ou ce qu'ils voient représenter ; Bossuet, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie (1694), a sans doute tort d'écrire : «Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue...?». Certes, Corneille, pas plus que n'importe quel écrivain digne de ce nom,ne souhaite que le lecteur ou le spectateur imite les personnages et les passions qu'il étudie, mais il est certain quecette imitation reste une tentation du lecteur ou du spectateur mal initié aux véritables perspectives esthétiques. »

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