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ÉPICTÈTE, Entretiens: philosophie et opinion

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Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu. Est-ce là le point de départ de la philosophie ? Est juste tout ce qui paraît tel à chacun. Et comment est-il possible que les opinions qui se contredisent soient justes ? Par conséquent, non pas toutes. Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Pourquoi à nous plu- . tôt qu'aux Syriens, plutôt qu'aux Égyptiens ? Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un tel ? Pas plus les unes que les autres. Donc l'opinion de chacun n'est pas suffisante pour déterminer la vérité. Nous ne nous contentons pas non plus quand il s'agit de poids ou de mesures de la simple apparence, mais nous avons inventé une norme pour ces différents cas. Et dans le cas présent, n'y a-t-il donc aucune norme supérieure à l'opinion ? Et comment est-il possible qu'il n'y ait aucun moyen de déterminer et de découvrir ce qu'il y a pour les hommes de plus nécessaire ? Il y a donc une norme. Alors, pourquoi ne pas la chercher et ne pas la trouver, et après l'avoir trouvée, pourquoi ne pas nous en servir par la suite rigoureusement, sans nous en écarter d'un pouce ? ÉPIcTÈTE, Entretiens.

Epictète a pour objectif premier de proposer une solution au "conflit qui met aux prises les hommes entre eux." (l. 1-2). En philosophe il veut remonter "à l'origine de ce conflit "(l. 2), son objectif étant d'y mettre fin - préoccupation comparable à celle de Platon, qui mettait sa philosophie au service de l'harmonie de l'existence citoyenne. Reconnaissons que l'élaboration du concept de norme rationnelle est non seulement innovante à son époque mais toujours d'actualité aujourd'hui. Le constat de la diversité des opinions contraires ou contradictoires est toujours de circonstance et le recensement des conditions de possibilité d'un accord entre interlocuteurs reste toujours nécessaire. C'est bien d'ailleurs ce à quoi s'emploie le philosophe allemand contemporain Jürgen Habermas, avec son étude de la communication et de l'intercompréhension. 

« est la clé offerte par les Stoïciens afin d'accéder à l'universalité du savoir. A nous d'en bien en mesurer l'extrême l'importance. Le texte d'Epictète est innovateur à plus d'un titre, et c'est bien là ce qui en fait tout l'intérêt.Il semble, premièrement, que l'on soit mis en présence de l'une des premières présentations raisonnées et systématiques et donc éclairantes de ce que l'on pourraitappeler "l'entrée en philosophie". Certes les notions utilisées, celles d'opinion, de raison et de vérité, à l'époque d'Epictète ne sont pas nouvelles. Socrate, Platon, etAristote les ont marquées de leur empreinte magistrale. Mais les oeuvres de Platon ne traitaient qu'incidemment du " point de départ de la philosophie" Elles nous enfaisaient prendre conscience indirectement à travers des dialogues tels que l'Hippias Majeur, où la pratique philosophique de Socrate était opposée à celle, rhétorique,des Sophistes, ou le livre VII de la République, où était esquissé le portrait du philosophe appelé à gouverner. Certes, Aristote, au IVe siècle av. J.-C. avait déjà trèsclairement esquissé une définition de la philosophie, notamment dans la Métaphysique. Reste qu'Epictète semble renouveler la compréhension de l'activitéphilosophique non seulement en donnant à comprendre sa motivation première et sa fonction éminente, mais aussi et surtout en balisant fermement le chemin,rationnel, qui lui permet de sauver la pensée du naufrage des opinions.L'intérêt philosophique principal du texte d'Epictète réside ainsi manifestement dans l'élaboration d'un nouveau concept, typiquement stoïcien, celui de norme. Cettenotion offre à la pensée un concept nouveau. Les philosophes s'étaient évertués jusque là à critiquer et à rejeter l'opinion (rien d'innovant donc de ce point de vue) enprônant d'abord le dialogue puis l'élaboration d'un discours rationnel solidement argumenté, représentés respectivement par la dialectique platonicienne et la logiquearistotélicienne. A l'exception de la théorie platonicienne de Idées (qui mettait toute chose pensable en relation avec l'Idée que les âmes éclairées pouvaient former decette chose, très moderne en son temps elle aussi) jamais une notion qui fut unique, supérieure à l'opinion, et, qui plus est, universelle, n'avait été suggérée - à notreconnaissance - par les philosophes antiques. Certes on conseillait la sagesse, le dialogue, et l'adhésion à diverses théories, mais rien qui ait un pouvoir radical deconciliation entre les points de vue n'avait vu le jour depuis la théorie des Idées de Platon, rejetée comme étant trop idéaliste. C'est en cela que la pensée d'Epictète,développée dans l'extrait que nous venons d'étudier, est novatrice: en un temps soucieux de concorde, celui de la "pax romana", la pensée d'Epictète éclaire le lecteursur le chemin à emprunter pour échapper au relativisme ambiant . Epictète ravive l'espoir de soumettre toute parole au verdict d'une norme, indépendante des partipris de chacun, garantissant la validité de tout jugement.Pour pertinente qu'elle soit, la pensée d'Epictète (et avec elle, celle des Stoïciens) peut toutefois paraître elle-même "idéaliste", en ceci qu'elle repose sur unprésupposé rationaliste majeur. En effet, selon les Stoïciens, le monde est assujetti par nature à un ordre immuable. Ils excluent toute relativité effective des choses,considérant que le monde est soumis à un ordre intangible, auquel la pensée ne saurait que se soumettre. De tout évidence, on peut objecter à Epictète que "être, c'estchanger", comme le dira Montaigne. A cause de ce présupposé, le dispositif argumentatif d'Epictète perd, pour nous que le sens de l'Histoire habite, une partie de saforce .Soyons gré néanmoins à Epictète de la hauteur de ses intentions et la qualité de son argumentation. Epictète a pour objectif premier de proposer une solution au"conflit qui met aux prises les hommes entre eux." (l. 1-2). En philosophe il veut remonter "à l'origine de ce conflit "(l. 2), son objectif étant d'y mettre fin -préoccupation comparable à celle de Platon, qui mettait sa philosophie au service de l'harmonie de l'existence citoyenne. Reconnaissons que l'élaboration du conceptde norme rationnelle est non seulement innovante à son époque mais toujours d'actualité aujourd'hui. Le constat de la diversité des opinions contraires oucontradictoires est toujours de circonstance et le recensement des conditions de possibilité d'un accord entre interlocuteurs reste toujours nécessaire. C'est biend'ailleurs ce à quoi s'emploie le philosophe allemand contemporain Jürgen Habermas, avec son étude de la communication et de l'intercompréhension. Habermasobserve d'ailleurs que si les hommes peuvent s'entendre tout au long d'une argumentation c'est qu'ils font référence, ne serait-ce qu'implicitement, à des normesuniverselles réglant leur discours. Ainsi, dans notre monde, qui valorise la communication et qui ne reconnaît plus spontanément d'autorité supérieure pour la réguler,la validité de normes susceptibles d'être acceptées par tous les sujets est de la plus haute importance. Par où l'on voit, aujourd'hui encore, que la philosophie estappelée à mettre la transparence et la rationalité au service de la pensée pour réduire la violence intersubjective alimentée par les opinions irrationnelles L'extrait des Entretiens d'Epictète qui a retenu notre attention nous a permis de découvrir à quel point la philosophie était appelée à jouer un rôle social éminent. Enfaisant de la recherche d'une norme qui soit susceptible d'accorder les hommes entre eux en accordant leurs jugements, le point de départ de la philosophie, Epictètenous permet de réaliser à quel point la philosophie, experte en l'art de bien juger, reste d'actualité dans un monde comme le nôtre, en proie aux conflits d'opinions,imprégné d'esprit individualiste et privé de toute autorité supérieure habilitée à les trancher. »

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