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La liberté individuelle est-elle compatible avec la vie en société ?

Publié le 16/06/2004

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Par exemple, il y a fort à parier que, comme « citoyen «, j'ai voulu et continue de vouloir une loi interdisant le vol ou protégeant la propriété. Il se peut que dans le même temps je désire m'approprier le bien de mon voisin. Si je vole, je ferai prévaloir mon intérêt égoïste sur l' « intérêt général « qui est aussi le mien, donc je voudrais à la fois que la loi me protège, et à la fois la violer quand cela m'arrange. Le raisonnement du contrevenant fait « [qu'] il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet. «Il est clair que l'attitude du contrevenant est contradictoire et injuste, et que le corps social a donc le droit d'exercer sur lui une contrainte. Il est légitime de faire respecter les lois, qui, sinon n'auraient plus lieu d'être.Mais  Rousseau va plus loin ; en me forçant à obéir aux lois, on ne me contraint à rien d'autre qu'à obéir à ma propre volonté (cad à la volonté générale), on me rappelle à mon statut de citoyen. Or être citoyen, protégé par des lois dont on est l'auteur, est la seule façon d'échapper aux rapports de forces entre individus qui ont des volontés antagonistes, d'être soumis à la volonté du plus fort, de sombrer dans des liens de dépendance personnelle :« Ce qui signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre ; car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle. «En analysant la contradiction qui peut exister entre la volonté que l'on peut avoir comme individu privé et égoïste, et la volonté universelle que l'on a comme citoyen, Rousseau ouvre la voie aux magnifiques analyses morales de Kant, qui retranscrira sur le plan éthique ce que Rousseau met à jour au plan politique.Le rôle de l'Etat est de « transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être.

L’opposition qui semble se manifester ici concerne d’une part la liberté individuelle et d’autre part la vie en société. Si nous devons questionner leur compatibilité, c’est qu’a priori les deux termes semblent se distinguer l’un de l’autre, et cela au point de s’opposer radicalement. A première vue, en effet, « pouvoir faire tout ce que l’on veut « semble définir correctement la liberté de l’individu, qui pourrait accomplir par lui-même tout ce qu’il désire. A cela viendraient alors s’opposer les contraintes de la vie en société et notamment la présence des lois, qui, dans toute société, marquent les limites acceptables des actions individuelles. Seulement, cette opposition va-t-elle de soi ?  Imaginons ce que serait un homme exclu de toute société, qui vivrait entièrement retiré de tout rapport à la société : ne ressemblerait-il pas, comme dit Aristote, à « une bête ou un dieu « ? En tous cas, il perdrait presque sa dimension purement humaine, au point que sa liberté pourrait bien être remise en question. Nous devons alors nous demander s’il est véritablement possible d’être libre hors de toute société. C’est peut-être cette société qui en nous demandant d’obéir à des lois, nous apprend à être libre.

« d'occupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talents des autres comme si lui seul les avait tous etchacun perfectionnera le sien par un continuel exercice.

» Ainsi, « Pouvoir faire librement ce pourquoi nous sommesdoués » résume beaucoup mieux ce qu'est la liberté individuelle.

A travers leurs différences de dons et de capacités,les hommes se libèrent ainsi mutuellement lorsqu'ils vivent en société. III/ Le sens de cet antagonisme entre liberté individuelle et vie sociale Cette liberté acquise dans la vie en société, comme nous venons de le voir, s'acquière lorsque tout lemonde met au service de la société son talent et son génie naturel.

Elle passe donc par le travail (qui développe lesdispositions) et la vie en communauté.

Cependant, qui n'est pas heureux après une bonne journée de travail lorsquecelle-ci se termine ? Qui se sent véritablement libre lorsqu'il doit obéir à tout prix à des impératifs de réussite d'uneentreprise ? N'appelons-nous pas ce que nous opposons au temps de travail le temps libre , où nous pouvons faire ce dont nous avons envie ? Ainsi, l'homme ne peut s'identifier à la fourmi.

Si c'est la société qui lui garantit sa libertéindividuelle, celle-ci se manifeste aussi dans la volonté d'un détachement, d'une insociabilité qui lui permet justement…de rester libre.

Que l'on pense ici aux carnavals, créés pour « évacuer » cette volonté d'échapper à lasociété, ou aux multiples façons de s'évader dans les loisirs quels qu'ils soient.

L'homme ne peut donc se passerd'une certaine résistance à la vie sociale pour conserver sa liberté.

Pour caractériser cette attitude essentielle del'homme, Kant emploie dans son Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique , le terme d' « insociable sociabilité », « c'est à dire leur inclination à entrer en société,inclination qui est cependant doublée d'une répulsion générale à le faire,menaçant constamment de désagréger cette société.

» Selon Kant, il y adans cette résistance à obéir passivement aux autres ce qui permet àl'homme de devenir plus fort.

Il « se fraye ainsi une place parmi sescompagnons qu'il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer.

».De cette lutte motivante entre libertés individuelles au sein d'une mêmesociété naissent alors les talents, le goût, la pensée et la morale. «J'entends ici par antagonisme l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doubléepar une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagrégercette société.» Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vuecosmopolitique (1784). • Kant dit bien la tension interne qui règne dans le tempérament humain et,du coup, dans la société.

D'un côté, les hommes tendent à s'associer, del'autre, ils y répugnent.

L'homme est ambivalent, et la société est traversée àla fois par des forces qui la maintiennent, et des forces qui la mettent endanger.• Cependant, l'effet de ces forces est, lui aussi, ambivalent.

Car Kant voit dans cet égoïsme naturel des hommes, dans leur vanité et leur désir de domination, un aiguillon qui les pousse àdévelopper leurs talents.

Sans cela, la société baignerait «dans une concorde, une satisfaction et un amour mutuelparfaits», qui serait, en fait, moins profitable à l'espèce que cette émulation.

L'égoïsme a donc paradoxalement aussison rôle à jouer dans le développement de la société. « L'homme a un penchant à s'associer, car dans un tel état, il se sent plus qu'homme par le développement de sesdispositions naturelles.

Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s'isoler), car il trouve en mêmetemps en lui le caractère d'insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et de, ce fait, il s'attendà rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu'il se sait par lui-même enclin à résister aux autres.

C'estcette résistance qui éveille toutes les forces de l'homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sousl'impulsion de l'ambition, de l'instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu'ilsupporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer.

L'homme a alors parcouru les premiers pas, qui de lagrossièreté le mènent à la culture dont le fondement véritable est la valeur sociale de l'homme […] .

Sans cesqualités d'insociabilité, peu sympathiques certes par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doitnécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes, aumilieu d'une existence de bergers d'Arcadie, dans une concorde, une satisfaction et un amour mutuel parfaits ; leshommes, doux comme des agneaux qu'ils font paître, ne donneraient à l'existence plus de valeur que n'en a leurtroupeau domestique […].

Remercions donc la nature pour cette humeur non conciliante pour la vanité rivalisantdans l'envie, pour l'appétit insatiable de possession ou même de domination.

Sans cela toutes les dispositionsnaturelles excellentes de l'humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil.

» Kant. Conclusion : -La vie sociale cherche à limiter la liberté individuelle. -Cette dernière ne peut pourtant être garantie que par des lois. -L'homme est tout autant disposé à la vie sociale qu'à l'épanouissement de sa liberté. La vie sociale garantit l'expression de liberté individuelle lorsqu'elle encadre les compétitions que se livrent. »

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