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La notion d'échange n'a-t-elle de sens qu'économique ?

Publié le 04/03/2004

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L'insuffisance de toute réalité finie (végétale, animale ou humaine) à être autarciquement ce qu'elle a à être lui commande d'échanger : en recevant et en donnant, elle s'achève opérativement. La dimension quasi métaphysique de l'échange en fait un phénomène universel allant des rapports du vivant avec son milieu aux transactions commerciales.  Toutefois, qui dit échange dit réciprocité. Aussi se limite-t-il à ce mouvement de va-et-vient qui s'opère entre sujets conscients : les animaux n'échangent pas à proprement parler, parce que les signaux qu'ils émettent ne le sont pas intentionnellement. Ce n'est pas en vue de recevoir une information que la bête en donne. Reste donc l'échange comme forme de communication délibérée et voulue pour elle-même par des humains : idées, sourires, prières, impressions, services, mots enfin qui toujours les accompagnent, voilà ce qui est matière à échange. C'est dire combien la notion d'échange déborde son sens économique.  Néanmoins, il est essentiel à l'échange de respecter une équivalence entre réalités échangées. On n'échange pas un boeuf contre un oeuf, sauf à abuser de l'impuissance d'un végétarien affamé à se procurer autrement que par ce contrat léonin l'oeuf tant convoité; mais précisément il y a là extorsion et non plus échange. Or, qui dit équivalence dit égalité. L'égalité ne s'apprécie que par une mesure, et il n'y a de mesure que ce qui est quantifiable. Seuls les biens susceptibles d'être mesurés, seules les réalités qui ont un prix sont objet d'échange.  Pour autant que l'échange participe de la communication, il n'est pas seulement économique et tout ce qui est communicable est échangeable. Mais pour autant qu'il consiste en la translation de biens strictement équivalents, il ne peut être qu'économique. Qu'en est-il?

 

  • I) La nation d'échange n'a qu'un sens économique.

 

a) On est en droit de parler d'une économique du vivant. b) Tout échange obéit à une logique économique. c) Je donne pour recevoir.

 

  • II) La notion d'échange n'est pas seulement qu'économique.

 

a) L'économie ne suffit pas à garantir le bien commun. b) Autrui n'est pas un instrument au service de mes intérêts. c) L'échange d'idées n'intéresse que la connaissance.

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« somptuaires dans lesquelles elles s'engageaient sous une forme plus ou moins volontaire, ne sont appelés échangesqu'improprement.

Bien qu'intéressée, mais parce que motivée par la quête du prestige, la prodigalité inutile avaitpour but de tisser lesliens sociaux dont les échanges à proprement parler dépendaient.

«Toutes les sociétés ont toujours gaspillé,dilapidé, dépensé et consommé au-delà du strict nécessaire [...].

Ainsi, dans le potlatch, c'est la destructioncompétitive de biens précieux qui scelle l'organisation sociale [...].

L'inutilité rituelle de la dépense pour rien est alorsle lieu de production des valeurs, des différences et du sens» (J.

Baudrillard, La société de consommation).

Dans larivalité des clans ou des familles aristocratiques de l'Ancien Régime, l'instauration d'un déséquilibre fait que l'échangerelève au fond du don, bien que celui-ci ne soit pas désintéressé.

«Par ces dons, c'est la hiérarchie qui s'établit.Donner, c'est manifester sa supériorité, être plus [...] ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est sesubordonner» (M.

Mauss, Essai sur le don).En d'autres termes, quand l'échange est la condition d'une communion et vise cette communion – ce qu'on observeaussi bien dans la conversation que dans la compétition pour la reconnaissance –, il change de nature.

Tant que lacirculation des biens ou des personnes subordonne le transfert de ceux-ci à la confrontation préalable des individuset de leur statut social, cette circulation n'est pas un réel échange, parce qu'elle est mesurée et orientée par desvaleurs communes.

La dissymétrie du rapport entre élève et maître empêche de parler d'échange entre devoir etnote : la note sanctionne la valeur du devoir, elle n'en est pas l'équivalent.Distinct du don gratuit et qui n'attend rien en retour — sinon le bien du donataire — comme du don motivé par lareconnaissance d'une suprématie en vertu d'une communauté de principes, l'échange diffère tout autant del'entreprise violente par le moyen de la position d'intérêts bien compris.

Ainsi, tout ce qui s'apparente de près ou deloin au vol ou à l'exploitation sort du cercle des échanges.

C'est d'ailleurs pour échapper à la précarité de lajouissance des biens dont on a spolié son prochain que l'échange a été instauré.

Tant que ce que je possède ne m'apas été consenti par autrui dont je le tiens, je ne peux en user tranquillement.

C'est pourquoi les guerres visent à seclore par des traités qui – s'ils entérinent souvent un état de fait – supposent, outre la reconnaissance de cet étatde fait par le vaincu, l'assurance de l'avantage qu'il y a pour lui à l'accepter.

La machination de Jacob dont le pauvreEsaü fut la victime acculée à vendre son droit d'aînesse contre un plat de lentilles interdit qu'on parle d'échangeentre les deux frères.

C'est par l'établissement de cette relation abstraite entre les hommes qu'on appelle un contratque l'échange évite la violence.

La convention par laquelle les protagonistes s'obligent réciproquement à faire oudonner quelque chose est la forme essentielle de l'échange ; son mobile étant l'intérêt réciproque ; sa matière,l'égalité des choses ou services échangés.

Ces trois réquisits s'articulent d'ailleurs systématiquement : l'équivalencede ce qui s'échange suppose celle des échangeurs qui, égaux par principe, peuvent contracter librement.

Avec lecontrat, la valeur intrinsèque de ceux qui échangent n'entre pas en ligne de compte, et les échangeurs s'effacentdevant ce qu'ils échangent.

Ajoutons que l'universalité de l'échange en est la conséquence immédiate.

Le systèmedes échanges a intérêt de n'exclure personne puisque, par-delà la différence de condition, tous les hommes ontréciproquement besoin les uns des autres qui deviennent partenaires potentiels.

Le rapport de l'échange à l'égalitéet au contrat qui la supporte est clairement fait par Alain : «La démocratie n'est nullement un système politique; elleserait plutôt la négation de tout système politique car la hiérarchie et l'obéissance religieuse qui est attachée àtoute hiérarchie sont éliminées par l'effort démocratique [...].

Mais une négation n'est rien.

Le positif de ladémocratie est un effort pour régler toute la vie sociale d'après la justice d'échange et donc sous l'idée d'égalité[...].

Autant donc que l'esprit démocratique triomphe en nos sociétés, c'est l'ordre mercantile qui triomphe» (Lesidées et les âges).Nous avons là la définition de l'échange au sens strict, comme d'ailleurs la solution à notre problème initial.

Tout cequi peut être changé contre autre chose considéré commelui étant équivalent, en vertu d'un contrat entre personnes privées, est de nature économique: savoirs,compétences, soins, services...

En effet, ce n'est pas tant la nature de ce qui s'échange qui fait l'échange que laforme selon laquelle celui-ci s'opère.

Tout ce qui échappe au contrat entre personnes privées et qui conditionne àce titre la possibilité pour ces contrats de se faire, n'appartient pas à l'échange proprement dit, c'est-à-dire àl'échange économique.

Ce qui de sa nature est commun à plusieurs (vérité, paix...) comme ce qui touche à l'êtremême de ceux qui échangent (sentiments, convictions, croyances) n'est pas de nature économique.

Pour échanger,il faut convertir la matière de l'échange en avoir afin de l'individualiser : échanger un rein contre un poumon supposed'établir un rapport de possession entre soi et son corps, échanger une dénonciation contre un mandat de députéc'est envisager la chose publique comme sa propriété.

Et précisément parce que l'on n'échange que ce que l'onpossède, l'échange suppose le droit de propriété qui autorise le possesseur d'un bien (individu ou collectivité) d'endisposer librement, d'en transférer l'usage comme de l'aliéner.La résolution de la difficulté est là.

Contrairement à ce qu'on pouvait penser, tout ce qui est communicable n'est paséchangeable, puisque tout ce dont la communication est voulue pour elle-même et non comme moyen de l'obtenir etd'en user privativement ne s'échange pas.. »

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