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La tolérance est-elle une vertu ?

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Est-ce un fait d'évolution culturelle? Nous aimons dire que notre société est «pluraliste », c'est-à-dire que nous ne nous entendons plus sur grand chose, que nous n'avons plus de valeurs communes, plus d'âme commune. La tolérance est-elle une vertu nécessaire dans une société dont la culture est «éclatée»? Repose-t-elle sur un fond d'incertitude et de scepticisme à l'égard de la vérité ? Ou est-ce une nécessité sociale résultant de l'immigration, du brassage des populations, des multiples possibilités de voyages et de l'expérience que nous avons faite du racisme et de ses méfaits ? La question qui nous est posée est donc fort complexe.Bien des raisons permettent d'envisager la tolérance comme une vertu : elle proscrit toute persécution, toute violence, toute agressivité, tout mépris envers les personnes. Elle représente aussi la maîtrise de tendances irrationnelles qui se trouvent en chacun de nous : peur de l'inconnu, du différent. Elle est un acte de prudence intellectuelle: «Dans un temps d'ignorance écrivait Montesquieu dans la Préface de l'Esprit des Lois, on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens. » Il y a souvent, dans la tolérance, une démarche de simple justice.

« Enfin, et par-dessus tout, la tolérance est un facteur de paix ; elle n'est pas dans la nature humaine, qui comporteune tendance agressive et violente. Les Grecs le savaient déjà. Oeil pour oeil, dent pour dent ! C'est une formeélémentaire de justice qui est fort répandue. La tolérance est une fleur de culture. Elle connaît la valeur de la paix.Elle sait et l'expérience lui a appris que l'engrenage de la vengeance est sans merci. Mais, pour en arriver là, il fautfaire intervenir la réflexion, concevoir un idéal supérieur, maîtriser ses tendances et les gouverner. Ce sont desdémarches vertueuses, qui relèvent des facultés humaines supérieures, de la force d'âme et de la liberté.Pour être vraiment et vertueusement tolérant, il ne convient pas de s'arrêter à la revendication d'un droit à ladifférence. Si je suis vraiment tolérant, c'est parce que au-delà de différences plus ou moins accidentelles ousuperficielles, couleur de peau, pays d'origine, goûts, habitudes sociales, par-delà même la différence de convictionsqui peuvent engager très profondément la personne, je sais reconnaître en autrui mon semblable, un homme ou unefemme, qui ont, avec moi, mêmes besoins fondamentaux, mêmes aptitudes à une vie intellectuelle et affective,mêmes exigences essentielles de moralité, bref même nature, même origine, même destinée. La différence maintientles séparations ; la similitude rapproche.Question plus délicate : la tolérance peut-elle être une forme de la charité? Vais-je acheter du whisky pour unepersonne qui en abuse, parce qu'elle le demande et que je ne veux pas la contrarier? Vais-je laisser un camaradedans l'erreur parce que je ne veux pas le vexer? – A ce moment, la tolérance se transforme vite en complicité, enindifférence au juste et au faux, au bien et au mal. La grande question est donc de savoir quand je puis être assezsûr de moi pour pouvoir et pour devoir intervenir. N'oublions pas que les plus chaleureux défenseurs de la toléranceont pour argument l'incertitude humaine. Tout ce que la pensée moderne nous a appris sur les différencesculturelles, tout ce que l'épistémologie contemporaine a fait apparaître sur la complexité des phénomènes, sur lescorrections à apporter à une logique trop simple n'a pu que nous convaincre de la multiplicité des aspects de lavérité et de la difficulté de la saisir dans sa totalité. Ouverture et prudence doivent être, pour la pensée, des règlesd'or, des invitations à la tolérance.Pourtant, n'y a-t-il pas un universel humain, qui seul, peut permettre échange et dialogue? On le trouve si l'on seplace à la fois sur le plan des besoins fondamentaux, des exigences rationnelles de l'esprit et des injonctions de laconscience. Ce qu'on peut légitimement appeler «la nature humaine» est faite de cela : les nécessités de la viecorporelle, l'amour et la mort, la conviction qu'il y a un ordre dans la nature, l'interrogation sur l'origine des choseset sur le mystère de notre condition, la certitude qu'il y a un bien et un mal, un droit des gens, des actes interdits,tout cela, même déformé, recouvert par beaucoup d'erreurs et de préjugés étranges, est au coeur de tout homme.La tolérance ne serait plus une vertu si elle l'oubliait et si elle se contentait de constater les malentendus sanschercher à les dépasser. Reste la liberté de l'interlocuteur qui est une valeur suprême. Être tolérant, c'est lareconnaître. Aucune contrainte n'est admissible dans la vie de l'esprit. Je dois affirmer sur le plan des véritésuniverselles. Je ne puis exercer aucune violence aucune pression, aucun chantage à l'égard de qui refuse de mecroire. Je ne puis même pas le considérer avec mépris.Y a-t-il de l'intolérable? A cette dernière question, la réponse sera encore complexe. Il y a une intoléranceintolérable. Est intolérable l'intolérance irrationnelle, nourrie d'ignorance, de préjugés et de peurs, celle qui est àl'origine de la xénophobie et du racisme. Il n'est pas interdit de se sentir plus à l'aise avec les personnes qui nousressemblent le plus et dont nous nous sentons particulièrement proches par nos manières de penser et d'agir. C'estune disposition assez naturelle. Elle contient, cependant, une tendance à l'enfermement culturel, un certain manquede curiosité et de générosité humaine. Est intolérable aussi l'intolérance idéologique, celle des états totalitaires, quiappellent vérité ce qui sert leurs intérêts. De même l'intolérance de quiconque se croit en possession de la véritétout entière, et, de ce fait, se déclare supérieur. De là naissent le fanatisme et le sectarisme. Même l'adhésion àune vérité révélée ne justifie pas cet excès d'assurance. Nous pouvons nous sacrifier pour elle, nous ne pouvonspas lui sacrifier autrui.L'époque contemporaine a connu l'intolérable : le sort infligé aux juifs par les nazis, les victimes du stalinisme ;maints autres exemples seraient à citer en d'autres pays et en d'autres continents que le nôtre. Le combat pour lesdroits de l'homme est loin d'être terminé.Il y a aussi une tolérance intolérable. Dire que nous ne savons pas tout est une règle de prudence et non descepticisme. En bien des points, l'humanité est en mesure d'affirmer. Dans ces cas, nous avons le droit de luttercontre l'erreur. De même qu'il est fréquent, aujourd'hui, d'invoquer un droit à la différence, nous entendons aussiréclamer un «droit à l'erreur ». Mais il n'y a pas plus de droit à l'erreur que de droit à tomber par terre ou à êtremalade. Ce sont des choses qui nous arrivent par malheur, pour lesquelles nous pouvons n'être ni coupables niresponsables, dans la mesure où nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour les éviter. L'erreur estexcusable, elle n'est jamais un droit. Enfin, la tolérance à l'égard des moeurs contraires aux plus vieux principes de laconscience est coupable et intolérable.Le combat contre l'erreur ne peut jamais justifier un crime. Il faut savoir allier en soi «la haine de l'erreur et l'amourde l'errant ». Se demander si la tolérance est une vertu, c'est-à-dire, envisager qu'elle ne le soit pas, constitue, à première vue, en elle-même une contradiction. En effet, alors que religion et morale prônent la tolérance, il apparaîtévident que tolérance est synonyme de vertu et qu'elle ne peut en aucune façon être condamnable. Il estégalement délicat de définir la tolérance dès lors qu'on l'associe avec la vertu. On se rend ainsi compte que l'idéequ'on doit se faire de la tolérance dépend étroitement du contexte dans lequel on l'utilise et du sujet auquel il estappliqué. Or on s'aperçoit qu'alors que la vertu ne peut être négative, la tolérance quant à elle peut en présenter »

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