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Le beau, le génie et les règles de l'art ?

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Avant de revenir sur le paradoxe du jugement de goût, il faut relever ce que Kant déduit de ces analyses: « Le beau n'a de valeur que pour l'homme. ». En effet: « L agréable, le beau, le bon, désignent trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine. » Mais précisément, nous avons vu que la satisfaction esthétique ne se confondait ni avec le plaisir sensible (que l'animal ressent aussi bien que l'homme), ni avec l'intérêt moral (qui n'engage que la raison et vaut pour tous les esprits, voire les purs esprits).« On peut dire qu'entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre; en effet aucun intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l'assentiment. »Le plaisir pris à la beauté est le seul désintéressé et libre, le seul que nous éprouvions sans y être contraints ni par notre nature animale et sensible, ni par notre nature morale et rationnelle. C'est une satisfaction pure, libre de tout intérêt, mais, du même coup, une satisfaction qui engage la totalité de la nature de l'homme. La beauté en effet ne s'adresse pas qu'à la raison (sans quoi elle se confondrait avec l'intérêt moral), elle ne s'adresse pas qu'aux sens (sans quoi elle se confondrait avec l'agrément). Elle concerne l'homme en tant qu'il est et rationnel et sensible; elle engage tout l'homme, elle n'engage que l'homme.« La beauté n'a de valeur que pour les hommes, c'està-dire des êtres d'une nature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement en tant qu'êtres raisonnables, mais aussi en même temps en tant qu'ils ont une nature animale.

« Hegel rompt avec Kant, pour qui la beauté naturelle tient une large part. Lacontemplation de la belle nature accordemystérieusement l'imagination et l'entendement. Hegel rejette la beauténaturelle, car la beauté artistique étant un produit de l'esprit lui estnécessairement supérieure. C'est pour nous et non en soi et pour soi qu'unêtre naturel peut être beau. L'imitation de la nature n'est donc pas de l'art,tout au plus un exercice d'habileté, par lequel on imite le Créateur. Il y a plusde plaisir à fabriquer des outils ou des machines qu'à peindre un coucher desoleil. La valeur de l'art est tout autre : c'est l'esprit à l'oeuvre, qui s'arrachede la nature en la niant. Au moyen de l'art, l'homme se sépare de la nature etse pose comme distinct. L'art peut donc faire l'objet d'une science, penseHegel, il suffit d'en montrer la nécessité rationnelle dans l'histoire del'humanité. L'oeuvre d'art ne décrit pas une réalité donnée, elle n'est pas faitepour notre plaisir, mais l'art est en son essence une intériorité qui cherche às'exprimer, à se manifester ; c'est un contenu qui cherche une forme, un sensqui veut se rendre matériel. On ne peut le condamner pour son apparence,car il faut bien à la vérité une manière de se montrer. L'art étanthistoriquement la première incarnation de l'esprit, il se confond d'abord à lareligion : la religion grecque est l'art grec lui-même. Ce sont Homère etHésiode qui ont inventé les dieux grecs. Cet âge d'or de l'art, que Hegeldéfinit comme "classique", sera dépassé par l'art romantique avec l'apparitiondu christianisme. La religion chrétienne est essentiellement anthropomorphique : le divin est le Christ, soit une pureindividualité charnelle, qui a souffert et qui est morte en croix. Seul l'art peut ici donner une représentation charnellede ce divin, dont le passage historique a été fugitif, et si l'art est mort dans notre société moderne, c'estprobablement pour la raison que la spiritualité chrétienne ne suffit plus tout à fait aux besoins de l'esprit. Le beau est une idée, soit l'unité d'un concept et de la réalité. Le concept est l'âme tandis que la réalité en estl'enveloppe charnelle. Le beau est donc la manifestation sensible de cette unité ; il exprime une réconciliation. Il estnaturel qu'il échappe à l'entendement qui sépare et qui divise, de même qu'à la volonté qui cherche à soumettrel'objet à ses propres intérêts. Tout ce qui est libre, indépendant, infini, conforme à la seule nécessité de sonconcept, peut être dit beau. De plus, un bel objet est vrai, puisqu'il est conforme à son être. Cela implique qu'aucunorganisme vivant ne pourra être beau, parce que soumis au besoin, il n'a pas de véritable liberté. Seule la beautéartistique peut être accomplie : elle représente l'idéal. L'idéal est soustrait de la vie quotidienne imparfaite etinauthentique. Il incarne l'universel dans l'individualité absolument libre et sereine : le symbole en est l'individualitéapollinienne, perfection d'harmonie et de forme, sérénité conquise sur la douleur. En un sens, cette beauté idéaleest hors du temps et de l'histoire, symbole de l'éternité. Si cet idéal de beauté est désormais révolu, alors qu'ilculminait dans l'art grec, c'est que l'organisation sociale et la production économique sont devenues prévalentes,soudant les individus dans des rapports de besoin, d'échange et de travail complexes et étroits. L'Idéal ne peut pluss'incarner dans l'art, il s'est incarné dans l'État et la politique à la fin du xixe siècle et au cours du xxe siècle. Onpeut toutefois remarquer qu'à notre époque présente, ces deux formations ne semblent plus animées par lesaspirations spirituelles les plus hautes des individus et de la collectivité. Nous vivons dans l'ère du nihilisme queNietzsche avait diagnostiquée à la fin du xixe siècle. « Le beau n'a de valeur que pour l'homme. » Kant. C'est dans la dernière des trois critiques, La « Critique de la faculté de juger »(1 790), que Kant (1724-1804) étudie l'esthétique. (En particulier, la premièrepartie de ce texte est consacrée à l'esthétique au sens moderne: la théoriede l'art.) Il déclare, dès le paragraphe V:« La beauté n'a de valeur que pour les hommes, c'est-à-dire des êtres d'unenature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement entant qu'êtres raisonnables, mais aussi en même temps en tant qu'ils ont unenature animale. »La beauté ne s'adresse donc qu'à l'homme, c'est-à-dire à l'homme dans satotalité; elle met en jeu l'ensemble de notre nature et de nos facultés'.« Le beau n'a de valeur que pour l'homme » semble une phrase banale.Cependant, Kant entend montrer que la beauté produit en nous un type deplaisir spécifique, le seul plaisir désintéressé et libre que l'on rencontre enl'être humain. S'il n'y a de beauté que pour l'homme, c'est que celui-ci n'estpas seulement un être rationnel, c'est-à-dire moral, ni seulement un êtresensible, animal. L'homme est à la fois raisonnable et sensible, raisonnable etfini.Or, seule la beauté concerne l'homme dans son « intégralité », mettant en jeuses sens et sa raison. La beauté appartient à la sphère véritablement etuniquementhumaine: il n'y a pas de beau pour un pur esprit, ni pour un animal. En unsens la beauté nous révèle ce qu'est l'homme, et, comme on le verra, ce qu'est appartenir à une communauté humaine. »

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