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L'IMAGINATION EST-ELLE LE REFUGE DE LA LIBERTÉ ?

Publié le 05/03/2004

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Il est aussi absurde de concevoir une conscience qui n'imaginerait pas que de concevoir une conscience qui ne pourrait effectuer le cogito «. Conscience réalisante et conscience imageante sont indissociables. L'imagination est la fonction irréalisante de la conscience. En effet, lorsque je perçois un objet réel, je le perçois comme élément d'un ensemble qui est la réalité totale. Même si je concentre mon attention sur lui, je le saisis comme présent et en continuité avec les autres objets réels, eux-mêmes présents, c'est-à-dire avec le monde. En revanche, quand j'imagine ce même objet, je l'isole des autres et le saisis comme absent. Certes, je sais que cet objet existe réellement, mais en tant que je l'imagine, je le vise là où il ne m'est pas donné. Dès lors je le saisis « comme un néant pour moi «. Ainsi donc imaginer est un acte négatif : c'est poser une thèse d'irréalité, à savoir simultanément isoler et anéantir un objet. Mais poser l'objet comme un néant par rapport au monde, c'est la même chose que poser le monde comme un néant par rapport à l'image.

L'imagination offre à l'esprit des satisfactions qu'il ne peut pas trouver ailleurs. Elle permet à l'homme de se libérer des liens qui le rattache au réel. MAIS, l'homme ne peut pas être libre, s'il n'a pas d'emprise sur le réel. L'imagination n'est pas un refuge. Elle empêche l'homme de conquérir sa liberté.

« prend plus le réel uniquement pour ce qu'il paraît : il lui prête une forme possible.Ainsi, l'art comme la science exigent le recours à l'imagination.

Le mot s'attache, chez le savant et chez l'artiste, à cette capacité particulière d'inventivité et de créativité qu'ils manifestent dans leurs activités.

René Thom, mathématiciencontemporain, dit que l'esprit scientifique doit « prolonger le réel par l'imaginaire, et éprouver ensuite ce halo d'imaginaire qui complète le réel ».Le réel est récupéré au profit d'un dessein spirituel : l'imagination témoigne alors de cet effort singulier de la pensée humaine, qui ne peut comprendre que ce qu'elle peut reconstruire par ses propres moyens.

Ce n'est plus seulementcompléter ou reproduire le réel, que de créer des « mondes imaginaires » ou des fictions.

C'est le densifier, lui donner une épaisseur qu'il n'avait pas.

C'est en cela que l'imagination est le signe même de notre liberté et autorise àconcevoir un progrès incessant de la pensée humaine. [L'imagination appartient autant à l'homme librequ'à celui qui est emprisonné.

Elle n'est donc pas un refuge,mais une illusion.

Être libre, c'est pouvoir parler, se mouvoir, agir sur le monde.] L'imagination ne remplace pas la liberté concrèteSi l'imagination était vraiment un refuge, les hommes qui sont privés de liberté accepteraient plus facilement leur condition.

C'est plutôt le contraire qui se produit.

Les esclaves se révoltent, les peuples tyrannisés se soulèvent.L'imagination ne suffit pas à satisfaire le désir de liberté des hommes.Celui qui vit dans l'illusion n'est pas libreL'homme est libre mm parce qu'il détermine consciemment et volontairement son existence.

C'est aussi parce qu'il peut agir sur le milieu naturel qu'il s'en affranchit peu à peu.

L'imagination, «cette maîtresse d'erreur et de fausseté», ditPascal (Pensées), aliène l'homme, le prive de tout moyen réel lui permettant de conduire sa vie et de modifier son environnement.L'imagination déforme la réalitéL'imagination est la plus grande puissance d'erreur qui se puisse trouver en l'homme, et dont il ne peut se défaire.

Si elle était toujours fausse, il suffirait d'en prendre le contre-pied pour trouver la vérité, mais nous ne savonsjamais si ce qu'elle nous représente est réel ou irréel.

N'étant pas la règle infaillible du mensonge, elle ne peut l'être de la vérité.

Elle représente le vrai et le faux avec la même indifférence.

Sa puissance de persuasion est infinie,même auprès des hommes les plus sages et les plus raisonnables.

Elle emporte l'assentiment par surprise et sans difficulté.

Les plus beaux discours de la rhétorique ne sont pas ceux qui parlent à notre raison mais à notre coeur.

Laraison calcule, soupèse, compare, mesure, établit des rapports, mais elle est incapable de "mettre le prix aux choses".

C'est l'imagination qui nous fait estimer, blâmer, aimer ou détester, et non pas la raison dont elle se joue sansefforts.

L'imagination a produit en l'homme une seconde nature : "Elle remplit ses hôtes d'une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison."«Imagination.

— C'est cette partie décevante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l'était infaillible du mensonge.Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux».

(Pensées, II, 81)Parmi les facultés de l'homme [voir notion «la conscience»], la raison permet en principe la connaissance objective, mais les hommes cèdent le plus souvent à leur imagination.

Celle-ci est d'autant plus redoutable qu'elle ne selaisse pas reconnaître comme telle.

Pour échapper à l'imagination, il faudrait raisonner, mais comment puis-je distinguer si je raisonne véritablement ou si j'imagine que je raisonne? Manière de dire que les hommes — y comprisceux qui se croient les plus rationnels — s'entretiennent en permanence dans des illusions qu'ils créent eux-mêmes.

Dans la lignée de Montaigne, Pascal met donc en évidence la faiblesse de nos facultés de connaître, ce qui expliqueque pour lui, l'issue soit dans la foi et non dans la raison.Le texte de Pascal est une bonne référence pour mettre en question les pouvoirs de la raison [voir aussi Sextus Empiricus].

Contre l'optimisme de Descartes, confiant dans les progrès à venir de la science, Pascal déclare «Descartes,inutile et incertain ».

C'est un texte qui dit bien la finitude de l'homme, son absence de ressource intérieure puisque ce sont ses propres facultés qui l'induisent en erreur.

C'est ce que Pascal appelle la «misère de l'homme sansDieu».L'imagination corrompt nos perceptionsMettez, dit Montaigne, un philosophe dans «une cage de menus fils de fer clairsemés», suspendez-le «au haut des tours de Notre-Dame de Paris».

Bien qu'étant assuré de ne pas tomber, son imagination lui fera craindre la chute.

Eneffet, il «ne se saurait garder (s'il n'a accoutumé le métier de recouvreur) que la vue de cette hauteur extrême l'épouvante et ne le transisse» (Essais).L'imagination est la «folle du logis»Pour Descartes, l'imagination est la faculté passive de se représenter des images, au contraire de la raison, qui est active et créatrice.

“Et pour rendre cela très manifeste, je remarque premièrement la différence qui est entre l'imagination et la pure intellection ou conception.

Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, je ne leconçois pas seulement comme une figure composée et comprise de trois lignes, mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes par la force et l'application intérieure de monesprit ; et c'est proprement ce que j 'appelle imaginer.

Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que jeconçois qu'un triangle est une figure composée de trois côtés seulement ; mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone, comme je fais les trois d'un triangle, ni, pour ainsi dire, lesregarder comme présents avec les yeux de mon esprit.

Et quoique, suivant la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination, lorsque je pense aux choses corporelles, il arrivequ'en concevant un chiliogone je me représente confusément quelque figure, toutefois il est très évident que cette figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère nullement de celle queje me représenterais, si je pensais à un myriogone, ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés ; et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence duchiliogone d'avec les autres polygones.

Que s'il est question de considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours del'imagination ; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire, ou à l'espace qu'ils renferment.

Ainsi je connaisclairement que j'ai besoin d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point pour concevoir; et cette particulière contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure.

» Descartes, « Méditations métaphysiques », VI. Le plus souvent, le texte extrait d'un ouvrage de Descartes est étroitement lié au contexte, mais a aussi sa valeur en lui-même et en est dans une certaine mesure isolable.

C'est le cas ici.

Sondessein essentiel est de prouver l'existence des choses matérielles, mais, comme il le précise dans l'Abrégé des Méditations : .

Dans la Sixième, je distingue l'action de l'entendement d'aveccelle de l'imagination ; les marques de cette distinction y sont décrites».

A vrai dire, la faculté d'imaginer est beaucoup plus large et complexe que celle qui définit notre texte et Descartes analyse ailleurs ce que nous appelons imagination reproductrice et imagination créatrice. Ce dont il est question en ce début de la Sixième Méditation, c'est de l'imagination en tant que la faculté de connaître s'applique à notre corps auquel elle est intimement conjointe.

Dans lesRéponses aux cinquièmes objections, Descartes écrit à Gassendi : «Les facultés d'entendre et d'imaginer ne sont pas seulement selon le plus et le moins, mais comme deux manières d'agirtotalement différentes.» C'est ce qu'il établit sur l'exemple de figures géométriques.

Par l'acte d'imaginer, je ne forme pas seulement l'idée du triangle comme une figure composée de troislignes qui comprennent ou enferment un espace, mais je me les rends présentes.

Toutefois, si je considère un polygone à de nombreux côtés, très vite le pouvoir de l'imagination marque ses limites, alors que celui del'entendement, de l'intellection pure ou conception, ne paraît pas en avoir.

Il peut former une idée claire et distincte du polygone à mille côtés ou chiliogone aussi aisément que celle du triangle.

En revanche, s'il est dans la naturede l'imagination de ne pouvoir s'appliquer à des choses corporelles sans s'en faire une image, elle sera la même pour le chiliogone ou le myriogone ou polygone à dix mille côtés, ce qui revient à dire que l'image de l'un et de l'autre sera entièrement confuse.

Et, par conséquent, la représentation imaginative ne pourra, à la différence de la conception, m'apporter la moindre connaissance sur ces figures. Pour Malebranche, elle est «la folle du logis».

Elle brouille les idées claires et distinctes.

Pour Pascal, elle «marque du même caractère le vrai et le faux» et nous induit le plus souvent en erreur.L'imagination est un produit des passionsUne imagination est une idée qui indique davantage l'état présent du corps humain que la nature d'un corps extérieur, non certes distinctement, mais confusément.» Pour Spinoza, l'imagination est une projection subjectivedéterminée par les passions du corps.

Cette idée anticipe la théorie psychanalytique du fantasme comme expression d'un sentiment inconscient.L'homme n'est pas seulement un espritPrivé de tout, plongé dans le plus profond dénuement, l'homme n'a même plus la liberté de penser.

Avant de laisser libre cours à son imagination, il doit construire sa liberté effective.

Pour cela, il lui faut penser à satisfaire ses besoinsvitaux, à tenir compte de la réalité et, primordialement, du fait qu'il a un corps. L'imagination peut sans doute être le refuge de la liberté.

Mais elle ne l'est qu'à partir du moment où l'homme n'est plus entièrement soumis aux nécessités naturelles.

Or, un tel affranchissement n'est possible que si volonté etraison, se détournant des fantasmagories de l'imagination, ont prise sur le réel.

Maintenant, et depuis Kant, on ne peut plus dire que l'imagination est une activité négative de l'esprit dont il faut se méfier par dessus tout.

Créatrice, et donclibératrice, cette activité devient, pour la psychanalyse, un puissant moyen de satisfaire, par le biais de la sublimation, des désirs (d'origine sexuelle) que la réa¬lité ne permet pas de satisfaire.

Avec Bachelard, l'imagination devientcette «fonction de l'irréel qui est psychiquement aussi utile quela fonction du réel» (La Terre et les rêveries de la volonté).. »

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