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Phénoménologie de la perception, © Gallimard, 1945, pp. 75-76. Merleau-Ponty

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La réflexion ne peut être pleine, elle ne peut être un éclaircissement total de son objet si elle ne prend pas conscience d'elle-même en même temps que de ses résultats. Il nous faut non seulement nous installer dans une attitude réflexive, dans un Cogito inattaquable, mais encore réfléchir sur cette réflexion, comprendre la situation actuelle à laquelle elle a conscience de succéder et qui fait donc partie de sa définition, non seulement pratiquer la philosophie, mais encore nous rendre compte de la transformation qu'elle entraîne avec elle dans le spectacle du monde et dans notre existence. A cette condition seulement le savoir philosophique peut devenir un savoir absolu et cesser d'être une spécialité ou une technique. Ainsi, on n'affirmera plus une Unité absolue, d'autant moins douteuse qu'elle n'a pas à se réaliser dans l'Être, le centre de la philosophie n'est plus une subjectivité transcendantale autonome, située partout et nulle part, il se trouve dans le commencement perpétuel de la réflexion, à ce point où une vie individuelle se met à réfléchir sur elle-même. La réflexion n'est vraiment réflexion que si elle ne s'emporte pas hors d'elle-même, se connaît comme réflexion-sur-un-irréfléchi, et par conséquent comme un changement de structure de notre existence.

 

Phénoménologie de la perception, © Gallimard, 1945, pp. 75-76.

« Textes commentés 39 Ce texte, qui conclut l'important chapitre introductif de la Phénoménologie de la perception, définit le statut de la réflexion qui se dégage de la critique de l'empirisme, de l'intellectualisme ainsi que de la discussion avec Husserl. C'est, en somme, la version mcrleau-pontienne de la réduction phénoménologique et, partant, du cogito, qui se trouve explicitée ici. Même si la philosophie réflexive met en avant la vérité du cogito, qui est « inattaquable » au moins en ceci que mon expérience ne saurait être conçue comme un effet de l'action du monde extérieur, elle ne peut être acceptée telle quelle. En effet, elle interprète cette rupture avec l'immédiat, en quoi consiste l'acte de penser, comme l'œuvre d'un subjectivité autonome et close sur elle-même, la négation du monde comme l'envers d'une existence positive. Parce que, pour voir le monde, il est nécessaire de rompre notre relation familière avec lui, de s'étonner et d'ouvrir par conséquent l'horizon du sens, la philosophie réflexive veut résorber l'être du monde dans celui de la signification et l'existence du sujet dans la transparence de la pensée. Cette approche, qui repose sur un passage à la limite, c'est-à-dire une idéalisation, débouche sur la position d'une subjectivité transcendantale insituable, coupée des vies individuelles. Or une telle conclusion trahit l'expérience même du cogito, l'effectivité de la vie réflexive. En effet, celle-ci s'éprouve comme un acte et donc comme succédant à une vie irréfléchie qui en constitue le sol. La réflexion ne peut faire son propre total : en tant qu'acte, elle est nécessairement plus que ce qu'elle peut penser d'elle-même, son existence excède son essence. Le propre de la pensée est de ne pouvoir être conscience d'elle-même qu'en l'étant du monde. Ainsi, en tant qu'elle est « un changement de structure de notre existence », la réflexion demeure inscrite dans le monde où elle est née et le saisit lui-même dans l'acte par lequel elle s'en détache : le retour au sujet et l'ouverture au monde, l'« entrer en soi » et le « sortir de soi » ne font pas alternative. La tâche de la phénoménologie est de réduire cette idéalisation, c'est-à-dire de saisir la réflexion à l'état naissant au sein du monde, de se situer à la charnière de l'irréfléchi et de la réflexion. »

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