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Pour bien penser, faut-il n'aimer personne ?

Publié le 25/02/2004

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Chacun veut du bien à l'autre pour ce qu'il est, pour sa bonté essentielle. Ce sont les amis par excellence, eux que ne rapprochent pas des circonstances accidentelles, mais leur nature profonde. Leur amitié dure tout le temps qu'ils restent vertueux, et le propre de la vertu en général est d'être durable. Ajoutons que chacun d'eux est bon dans l'absolu et relativement à son ami, bon dans l'absolu et utile à son ami, bon dans l'absolu et agréable à son ami. Chacun a du plaisir à se voir soi-même agir, comme à contempler l'autre, puisque l'autre est identique, ou du moins semblable à soi. Leur attachement ne peut manquer d'être durable : il réunit, en effet, toutes les conditions de l'amitié. Toute amitié a pour fin le bien ou le plaisir, envisagés soit absolument, soit relativement à la personne aimée, et supposant alors une ressemblance avec elle, une similitude de nature, une parenté essentielle. De surcroît, ce qui est bon absolument est aussi agréable. L'amitié atteint au plus haut degré d'excellence et de perfection chez les vertueux. Mais elle est fort rare : les personnes qui en sont capables sont fort peu nombreuses.

L'amour ou l'amitié nous éloignent de la vérité. L'homme idéalise l'objet de son amour et dévalorise tout ce qui n'est pas sa passion. Or, la pensée exige rigueur et objectivité. La subjectivité de la passion contredit cette exigence. Mais, ne définit-on pas la philosophie comme amour de la sagesse ?

  • I) Pour bien penser, il faut n'aimer personne.

a) Le jugement juste exige le calme des passions. b) L'amour rend aveugle.

  • II) Pour bien penser, il n'est pas nécessaire de n'aimer personne.

a) Sagesse et amitié. b) La philosophie est amour de la vérité.

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« La plupart des philosophes, en particulier les grands penseurs de l'Antiquité, ont mis en garde l'homme vertueuxcontre les amitiés superficielles.

Aristote, Horace, Sénèque et Montaigne encouragent le sage à se détournerde la foule et à éviter les amitiés fondées sur les circonstances, le plaisir, l'utilité.

Ces amitiés sont fragiles.Elles peuvent disparaître d'un jour à l'autre et ne sont donc d'aucun secours pour le philosophe.

Au contraire,elles le détournent du vrai et de la vertu et peuvent dans certains cas, comme le relève Cicéron, lecompromettre.

Les Anciens (ainsi que Montaigne) préféraient donc une forme d'amitié fondée, tout comme laphilosophie, sur la recherche du Bien et du Vrai.

Un homme comme Horace, un écrivain comme Montaigne ontchoisi de se retirer à la campagne, loin des relations mondaines, pour se consacrer à un nombre restreint d'amiset s'adonner librement à la philosophie. Une caricature du philosophe en fait volontiers un personnage détaché de tout, promenant sur les êtres et leschoses un regard lointain, et préservé de toute passion, sinon de toute émotion.

Cette image correspond-elle,si peu que ce soit, à la réalité de la pensée? Pour bien penser, faut-il ne rien aimer?Bien penser, c'est, au sens premier, mesurer, peser le pour et le contre.

Une telle activité semble appeler uneneutralité du sujet pensant, puisqu'il est sous-entendu que, pour bien exercer son jugement, il ne doitconnaître aucun préjugé favorable à l'égard de ce qui s'offre à sa mesure.Ainsi le penseur devrait-il faire preuve de froideur et de désintérêt.

Toute préférence signifierait pour lui lerisque de perdre son « égalité d'âme » et, en raison même de son attachement, la proximité de l'aveuglementou de l'injustice.A ce portrait idéal sinon idéaliste, il est facile d'opposer la réalité de l'existence humaine : quel individu peutaffirmer ne rien aimer? Le penseur, ou philosophe, est un homme parmi les autres, et, comme tout un chacun, ilapprécie quelques plaisirs quotidiens.

Il semble assez difficile d'affirmer qu'un amour, même anormal, de la tarteau citron viendra automatiquement fausser sa pensée (du moment, bien sûr, qu'il ne souffre pas d'indigestion).Plus sérieusement, et plus radicalement, celui qui prétend penser doit y trouver quelque satisfaction: bienpenser implique, au minimum, l'amour de la pensée elle-même, qui peut devenir tel qu'il efface tous les autres.Mais aimer la pensée, c'est croire qu'elle n'est pas vaine et que le but qu'elle poursuit n'est pas illusoire.De ce point de vue, l'exercice de la pensée correcte ou bien menée ne peut avoir lieu que si l'on préfère lavérité à l'erreur, ou le bien au mal.

Faute de quoi il n'y a nulle raison de vouloir bien penser.La pensée juste n'est pas en effet une donnée immédiate.

Tout au contraire, elle ne se constitue qu'endétruisant les valeurs apparentes (même si elles sont communément admises), les opinions et les idées toutesfaites.

La pensée juste est ainsi nécessairement polémique, mais c'est parce qu'elle ambitionne de trouver levrai — auquel elle accorde donc le plus grand prix, ou, si l'on préfère, qu'elle aime.C'est à l'inverse, si l'on est indifférent au vrai et au bien, si j'on n'aime pas davantage le bien que le mal ou levrai que le faux, que la pensée perd toute exigence (qu'elle ne s'effectue pas « bien »), et qu'elle devientaussitôt beaucoup plus facile et sans doute, d'une certaine façon, plus « séduisante ».L'amour du vrai et du bien, c'est ce qui définit traditionnellement, dès Socrate, l'attitude philosophique.

Que lephilosophe se condamne à ne rien aimer, ne serait-ce pas contredire son appellation même — qui fait allusion àla quête amoureuse d'une sagesse jamais assurée.(Le candidat possédant une connaissance suffisante du Banquet de Platon peut ici y faire allusion.

D'un pointde vue platonicien, la question appelle une réponse immédiatement négative, puisque c'est précisémentl'amour, à travers ses différents niveaux, qui permet de découvrir l'idée de Beau en soi, si voisines de celle duBien, et l'amour des Idées est ce qui, par définition, fait penser le philosophe.)Bien penser ne peut s'effectuer que sur le fond de cet amour du vrai et du bien.

Mais cet amour n'est passeulement condition initiale.

Peut-être constitue-t-il le ressort permanent de la pensée.

Celle-ci est lente,difficile, jamais certaine d'atteindre son but.

Si elle devait se développer indépendamment de toute affectivité,sans doute serait-elle désespérante : l'amour du vrai, l'espoir de le trouver, constituent l'aiguillon constant quirelance la pensée et en maintien .la tension.

C'est lui qui peut seul donner à l'exercice de la pensée soncontrepoint affectif — ce sentiment de joie qui peut se manifester après chaque pas en avant, et va parfoisjusqu'à l'ivresse.Pascal et Nietzsche, si différents à tant d'égards, se rejoignent dans leur façon de témoigner du bonheurressenti lors de la révélation de leur vérité: au Mémorial de fun fait écho l'exaltation du second.

Au «Joie.Pleurs de joie» du mystique répond le pseudonyme bouillonnant de rage de l'« Antéchrist ».

De part et d'autre,l'accès à la valeur est sanctionné par le sentiment d'une plénitude qui constitue le point ultime de la passionmise dans la quête.Ne rien aimer est le lot des âmes mortes.

L'amour animant qui prétend bien penser est en fait une passion pource que peut ou doit lui apporter la pensée elle-même.. »

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