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Pouvons-nous échanger les idées ?

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Dans nos conversations quotidiennes, il nous semble que nous passions notre temps à échanger des idées. L’échange désigne une opération par laquelle on donne une chose et on en reçoit une autre en contrepartie. On peut échanger toutes sortes de biens : par exemple, si je peux échanger mon ordinateur contre de l’argent, il m’est également possible d’échanger des sourires ou des politesses avec quelqu’un. Les idées désignent-elle un type de biens susceptible d’être échangées ? 

Échanger des idées consisterait à donner à notre interlocuteur une idée et à en recevoir une autre, c’est-à-dire à dialoguer. Un dialogue  au théâtre désigne l’ensemble des paroles échangées entre des personnages afin de se communiquer entre eux des idées. Ainsi en tant que les idées désignent les représentations mentales d’un objet exprimées par des paroles, il semble bien que nous puissions échanger nos idées.

Cependant  nombre de disputes stériles débutent sur la croyance naïve que nous échangeons des idées lorsque nos échangeons des paroles. En effet une idée désigne un acte de l’esprit qui émane de l’intériorité. Aussi en tant qu’elle est par essence liée à l’intériorité, les idées semblent ne pas pouvoir entrer dans ce mouvement réciproque de don et de réception qui caractérise l’échange. Par conséquent les idées ne seraient pas un type de biens susceptibles d’être échangées. Pourtant nous avons de la peine à ne pas penser que nous échangeons vraiment les idées.

Notre problème sera donc : les idées sont-elles un type de bien susceptibles d’entrer dans une relation de donner et de recevoir ? Et si oui à quelles conditions le sont-elles ? 

I Nous échangeons les idées

II Les idées ne peuvent pas être échangées

III Les idées ne s’échangent pas, mais se fécondent entre elles

« idées ne fonctionne pas sur le modèle de la capillarité: au début du Banquet , ( 175d) Socrate critique cette conception du savoir lorsque Agathon le presse de s'asseoir à ses côtés afin que soncontact lui permette d'acquérir des idées : « ce serait une aubaine Agathon, si le savoirétait de nature à couler du plus plein vers le plus vide, pour peu que nous noustouchions les uns les autres comme c'est le cas de l'eau qui par l'intermédiaire d'un brinde laine, coule de la coupe la plus pleine vers la plus vide ». Or toute idée que l'on reçoitsur ce mode là est une idée reçue; or une idée reçue est un préjugé, c'est-à-dire uneopinion résultant de l'extérieur que le sujet reçoit, mais sans vraiment le penser. _ Si une idée doit toujours être pensée activement par un sujet pour être une idée,alors une idée reçue n'est pas une idée dans la mesure où elle transporte dans l'espritune part d'extériorité passive. De même le professeur ne peut pas plus donner une idéeque l'élève ne peut la recevoir. Les idées ne viennent que de l'intériorité comme lemontre Platon dans le Ménon (81a) : le jeune esclave qui n'a jamais étudié la géométrie parvient seul à résoudre le problème de la diagonale du carré. Cette situation estdestinée à prouver la réminiscence, c'est-à-dire le fait que puisque nous avons depuistoujours en nous toutes nos idées, il suffit de nous ressouvenir de ce que nous avonsoublié pour savoir : « le fait de chercher et le fait d'apprendre sont au total une réminiscence ». A la lettre, le professeur ne donne pas une idée à l'élève, mais il lui fournit seulement l'occasion dese ressouvenir Ainsi on ne peut vraiment donner des idées dans la mesure où les idées sont déjà présentes en nouset qu'elles n'ont besoin que d'être réactualisées. Par conséquent si les idées en tant que représentations intérieuresde l'esprit ne peuvent être ni données ni reçues, alors il est nécessaire que les idées ne peuvent être échangées;Si les idées en tant que représentations intérieures de l'esprit ne s'échangent pas, il semble néanmoins que lesœuvres de l'esprit que sont les œuvres d'art, ou les livres procèdent de ce phénomène rare et même exceptionneldans la vie d'un homme qu'est l'idée. Ce mode d'idée est-il susceptible d'être échangé ? III Les idées ne s'échangent pas, mais se fécondent entre elles _ Si l'on prend un texte ou une œuvre d'art, l'idée qui a présidé à sa conception n'est-elle pas visible dans l'œuvreelle-même ? En effet si l'idée se laisse lire dans ce qui l'exprime, il semble alors que rien ne s'opposerait à ce qu'enrecevant l'idée dans l'œuvre, nous puissions échanger avec son auteur. Or l'idée ne se laisse pas lire directementdans l'œuvre. En effet comme l'explique Bergson, dans sa conférence sur « l'intuition philosophique » dans le recueil La pensée et le mouvant , ce n'est pas par exemple en lisant un système philosophique que nous pourrons accéder à son idée génératrice: les conceptsqui le composent sont la forme la plus lointaine de l'idée. Entre les concepts etl'idée génératrice que Bergson appelle intuition, il y a l'image médiatrice quidésigne une image qui nous permet de nous rapprocher au plus près del'intuition. L'intuition est quant à elle le foyer générateur de l'image médiatrice etdes concepts : « en ce point est quelque chose de simple, d'infiniment simple,de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais réussi à le dire. Etc'est pourquoi il a parlé toute sa vie ». Ainsi si l'auteur ne parvient jamaisvraiment à accéder au foyer originaire de sa pensée, on ne voit pas commentnous le pourrions nous-mêmes._ Nous ne pouvons tout au plus qu'interpréter ce texte ou cette œuvre d'art, ettenter de reproduire le même geste. Néanmoins en tant que l'idée artistique ouphilosophique est une idée qu'un seul individu a cherché à exprimer toute sa vie,nous ne pouvons échanger les idées puisque elles constituent la part propre àchacun. Beaucoup d'hommes vivent et meurent sans avoir eu d'idées compris ence sens et ils ne sont pas condamnables pour cela du fait même de la nature del'idée. Une idée par elle-même ne s'échange pas, elle produit une œuvre ou unsystème qui suscitent alors des idées radicalement autres chez de nouveauxindividus. Ainsi comme l'écrit Proust dans son Contre Sainte Beuve , « tout étant dans l'individu, chaque individu recommence pour son compte la tentativeartistique ou littéraire ; et les œuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas comme dans la science une véritéacquise dont profit celui qui suit; Un écrivain de génie aujourd'hui a tout à faire . Il n'est pas beaucoup plus avancéqu'Homère ». Ainsi nous ne pouvons échanger les idées, mais les idées viennent féconder d'autres œuvres qui sonttoujours infidèles à celles qui les ont inspiré. Il y a bien un donné et il a bien un recevoir mais l'idée n'était pasdonnée sous la forme de l'œuvre et l'idée n'est jamais reçue que par un prisme déformant résultant d'uneperspective et d'un projets individuels. En tant que les idées sont un foyer créateur individuel, elles ne s'échangentpas, mais se fécondent les unes les autres, sans respect des lieux et des époques. Par exemple c'est l'admirationque le peintre contemporain Bacon avait pour la peinture de la renaissance qui a déterminé ses compositionspicturales dans la forme traditionnelle du triptyque ou encore ses séries étonnantes de crucifixion. Conclusion : nous avons montré que les idées n'étaient pas un type d'être susceptible d'être échangées sur le mode de l'échange marchand : nous échangeons des paroles mais qui ne sont pas conformes aux idées des autres. Dans le processus d'acquisition de la connaissance, on n'échange pas des idées, mais on réactualise ce qui étaitdéjà présent en nous. Enfin, nous avons montré que les idées créatrices des artistes ou des philosophes nepouvaient par essence s'échanger dans la mesure où une idée constitue la perspective propre à un seul créateur.Néanmoins, si les idées ne peuvent s'échanger, cela ne signifie pas qu'elles sont fermées les unes sur les autres : lesidées de leurs prédécesseurs, en inspirant un créateur, lui donne l'élan nécessaire à la formation de sa propre idée. »

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