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Que pensez-vous de cette assertion dun philosophe contemporain : « Les opinions auxquelles nous tenons le plus sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte, et les raisons mêmes par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont déterminés à les adopter » ?

Publié le 19/06/2009

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Ce texte de Bergson se trouve dans le chapitre II des Données immédiates de la conscience (dans les anciennes éditions, p. 102). Ce chapitre a pour but de montrer que, à la différence de l'espace dans lequel les phénomènes physiques se juxtaposent, la durée réalise la fusion des faits psychiques : L'extériorité est le caractère propre des choses qui occupent l'espace, tandis que les faits de conscience ne sont point essentiellement extérieurs les uns aux autres, et ne le deviennent que par un déroulement dans le temps, considéré comme un milieu homogène. » (p. 75.) De là « les deux aspects du moi » : un moi fondamental et profond où tout fusionne; un moi superficiel dont les éléments se juxtaposent et, par suite, se discernent facilement. "Au-dessous de la durée homogène, symbole extensif de la durée vraie, une psychologie attentive démêle une durée dont les moments hétérogènes se pénètrent; au-dessous de la multiplicité numérique des états conscients, une multiplicité qualitative. Au-dessous du moi aux états bien définis, un moi où succession. implique fusion et organisation. Maïs nous nous contentons le plus souvent du premier, c'est-à-dire de l'ombre du moi projetée dans l'espace homogène. La conscience, tourmentée d'un insatiable désir de distinguer, substitue le symbole à la réalité, ou n'aperçoit la réalité qu'à travers le symbole. Comme le moi ainsi réfracté, et par là même divisé, se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général et du langage en particulier, elle le préfère, et perd peu à peu de vue le moi fondamental." (P. 97.) Les opinions ordinaires, que nous adoptons dans une grande mesure pour répondre aux exigences de la vie sociale, par exemple pour prendre part aux conversations, n'affectent pas la zone profonde de la conscience : nous pesons les raisons pour et les raisons contre et optons pour le parti qui nous semble plus probable. Ces raisons sont juxtaposées en quelque sorte; aussi pouvons- nous les examiner une à une et les comparer. n en est pas de même des opinions dans lesquelles tout notre être est engagé : elles nous tiennent à coeur et s'enracinent au plus profond de notre moi, dans cette zone où tout fusionne dans l'indistinction. "...L'ardeur irréfléchie avec laquelle nous prenons parti dans certaines questions prouve assez que notre intelligence a ses instincts; et comment nous représenter ces instincts sinon par un élan commun à toutes ans idées c'est-à-dire par leur pénétration mutuelle ? Les opinions auxquelles nous tenons le plus sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte, et les raisons par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont déterminés à les adopter. En un certain sens, nous les avens adoptées sans raison, car ce qui en fait le prix à nos yeux, c'est que leur nuance répond à la coloration commune de toutes nos autres idées, c'est mie nous y avons vu, dès l'abord, quelque chose de nous. Aussi ne prennent-elles pas dans notre esprit la forme banale qu'elles revêtiront dès qu'on les en fera sortir pour les exposer par des mots; et bien que, chez d'autres esprits, elles portent le même nom, elles ne sont pas du tout la même chose. A vrai dire, chacune d'elles vit à la manière d'une cellule dans un organisme; tout ce qui modifie l'état général du moi la modifie elle-même. Mais tandis que la cellule occupe un point déterminé de l'organisme, une idée vraiment nôtre remplit notre moi tout entier. (p. 102-106.) De ce passage il convient de rapprocher quelques lignes du dernier chapitre dans lequel l'auteur expose sa conception de la liberté : "...nous cherchons en vain à expliquer notre brusque changement de résolution par les circonstances apparentes qui le précédèrent. Nous voulons savoir en vertu de quelle raison nous nous sommes décidés et nous trouvons que nous nous sommes décidés sans raison, peut-être même contre toute raison. Mais c'est là précisément, dans certains cas, la meilleure des raisons. Car l'action accomplie n'exprime plus alors une idée superficielle, presque extérieure à nous, distincte et facile à exprimer : elle répond à l'ensemble de nos pensées et de nos aspirations les plus intimes." (P. 130.) Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité tout entière, (P. 132.) INTRODUCTION. - Quoi qu en disent les existentialistes, qui prétendent que chacun décide arbitrairement des normes du vrai et du bien, l'homme ne peut pas se défendre de justifier sa conduite et les principes qui le guident. Mais cette justification s'avère fort difficile. Gomme le dit BERGSON : « Les opinions auxquelles nous tenons le plus... » Que penser de ces affirmations ? Ne sont-elles pas trop sceptiques ? Pour en juger, nous allons les suivre phrase à phrase et comme mot par mot. Si, au cours du commentaire, aucune réserve ne s'impose, nous conclurons que BERGSON a bien mis en relief le mystère de la naissance des opinions.

« croire certain de la vérité d'une proposition alors qu'un autre se croira certain de la proposition contraire oucontradictoire; mais, dans ce cas, l'un de nous deux se trompe, prenant pour certitude ou pour évidencel'impossibilité subjective de penser autrement par suite de ses préjugés ou de ses passions; un seul est vraimentcertain, se prononce d'après l'évidence.Au contraire, les opinions sont multiples. Du fait même que je fais part de « mon opinion », je reconnaisimplicitement à d'autres le droit d'avoir une opinion différente. Définie objectivement, l'opinion est un « état d'espritconsistant à penser qu'une assertion est vraie, mais en admettant qu'on se trompe peut-être en la jugeant telle »(Vocabulaire de Lalande). auxquelles nous tenons le plus... L'expression « tenir à » mérite d'être remarquée. Elle n'exprime pas une attitude intellectuelle comme « croire », «admettre » ou « tenir pour vrai », mais une attitude affective et même, en un certain sens, physiologique : noustenons aux personnes et aux choses auxquelles nous sommes attachés, en sorte que de les perdre provoque ennous une sorte de déchirement. Attachés par le sentiment, sans doute, et non par la force, par suite, sans aucuneimpression d'esclavage. Néanmoins l'image qu'évoque ce verbe ne doit pas être négligée : les liens dans lesquelsnous sommes pris nous empêchent de considérer le pour et le contre avec objectivité, avec le « détachement »nécessaire à l'esprit critique.Il peut nous sembler que si nous tenons à nos opinions, c'est qu'elles sont bonnes; mais nous ne sommes pas ensituation de porter un jugement impartial, et l'inverse est également possible sinon plus probable : nos opinions nousparaissent bonnes parce que nous y tenons. PASCAL l'avait noté : M. de Roannez disait . « Les raisons me viennent après, mais d'abord la chose m'agrée ou me choque sans ensavoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu'ensuite. » Mais je crois, nonque cela le choquait par ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on trouve ces raisons parce que cela choque.(Pensées, Edit. Brunschvicg, p. 457-458.) Dans le même sens nous lisons dong ALAIN : « Les hommes cuisent et recuisent leurs propres colères et y trouventtoujours des raisons; mais la colère est première toujours par rapport aux raisons. » (Sentiments, passions etsignes, p. 97.) C'est pour cela qu'il est si difficile de découvrir la cause véritable de nos colères. La même remarquevaut des opinions, ainsi qu'on le voit dans la suite du texte de BERGSON. ... sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte. Il est des opinions que nous tenons pour vraies sans y tenir : pour la plupart, par exemple, l'auteur d'un crime quidéfraie la chronique judiciaire des quotidiens. De telles opinions, nous pouvons rendre compte aux deux sens decette expression : les formuler en termes objectifs sans majorer leur valeur; en donner les raisons, les justifier. Aucontraire, il est bien difficile de rendre compte des opinions auxquelles nous tenons fortement, par exemple, pourbeaucoup de Français, de leurs opinions politiques.Précisément parce que nous y tenons trop, nous ne pouvons guère en donner un compte rendu objectif, c'est-à-dire exposer les choses comme elles sont, ou du moins comme nous les voyons. Nous savons bien, en théorie, quece sont là des opinions et que toute opinion comporte quelque risque d'erreur. Mais à ce risque nous fermons commeinstinctivement les yeux. Nous ne voulons pas la vérité, mais la vérité de ce que nous désirons. Par suite, nosopinions se posent comme des certitudes; aux choses elles-mêmes elles substituent nos désirs.Il est encore plus malaisé, lorsqu'on tient fortement à une opinion, d'en rendre compte au sens latin de cetteexpression (rationem reddere), c'est-à-dire d'en fournir les motifs ou les raisons, de la justifier. La raison profondedes opinions auxquelles nous tenons, c'est précisément que nous y tenons c est une de ces raisons du coeur « quela raison ne connaît pas comme dit PASCAL. Sans doute, nos attachements eux-mêmes ont des motifs, ou du moinsdes causes; mais ces causes sont pour nous difficiles à distinguer. Elles n'ont pas une valeur absolue : pour justifierson enthousiasme, l'amoureux invoque la beauté physique ou les perfections morales de celle qu'il aime; mais siln'était pas amoureux, il la verrait différemment. C'est en vain qu'il prétendrait faire abstraction de son amour : nousjugeons avec tout ce que nous sommes. Par suite, il n'est même pas bien conscient de l'influence de l'amour sur sesjugements. D'ailleurs, dans la mesure même où il en a conscience, sa passion le porte à trouver des raisons qui lesjustifient et, du même coup, la justifient. Mais ce sont des raisons trouvées après coup. Les raisons par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont déterminés à les adopter. En effet, les opinions qui nous tiennent à coeur ont Souvent une origine irrationnelle elles dépendent du sentimentou de l'intérêt qui, ensuite, influent sur nos jugements. Certaines opinions politiques, par exemple, sonttraditionnelles dans des familles où elles se transmettent de génération en génération : l'opinion, dans ce cas, estinséparable des attachements familiaux et, d'ordinaire, d'une situation sociale que l'on désire soit conserver, soitrécupérer. Un royaliste, inutile de le dire, ne dira pas, pour justifier son opinion, qu'il pense comme ses ancêtres etqu'un roi rendrait aux membres de sa classe le rôle auquel leur ascendance les destine. Il invoquera l'intérêt de lanation, et avec d'autant plus de flamme qu'il a besoin de se convaincre lui-même de la vérité de cette affirmation s'ilne veut pas passer à ses propres yeux pour un vulgaire égoïste. « Dans l'auto-justification, nous jouons à celui quicroit. » (E. CLAPARÈDE, Archives de psychologie, XX, (1926-1927, p. 297.)Dans d'autres cas, il y a eu une expérience personnelle. Ainsi, bien des gens ont reçu la foi chrétienne de leur milieufamilial, un peu comme leurs opinions politiques et d'ailleurs plus ou moins fondue avec elles. Mais plus tard, certainsont pensé par eux-mêmes cette doctrine, vécu cet idéal, et éprouvé l'accord de ta conception chrétienne avec les »

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