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Article de presse: La dernière interview d'une âme rebelle

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31 août 1997 - Sollicitée en juin par Le Monde, la princesse avait rapidement donné son accord. Il s'agissait pour elle d'exposer ses convictions publiques, sans rien évoquer de sa vie privée, et de réfléchir au pouvoir de l'image. Ce fut son unique entretien dans la presse écrite Envie de m'échapper. De quitter le clavier, la télé, les images répétées, vite usées, du tunnel obstrué, de l'auto dévastée, de l'hôpital cerné, du cercueil et des fleurs, et des pleurs... Envie de prendre la fuite, de laisser le téléphone saturer la boîte vocale et de jouer lâchement les abonnés absents pour ne pas rejoindre la liste des chroniqueurs omniprésents : " Vous qui avez connu la princesse... " Envie de crier " Pouce ! " Tant de choses fausses sur Diana ont déjà été dites et tant de volte-face, soudain, sur une musique funèbre... Envie de témoigner, pourtant. Envie de raconter une interview inattendue, unique, offerte avec naturel et responsabilité. Comme un ultime message, une sorte de mise au point sur ses valeurs et ses priorités, son engagement et sa lucidité. Elle avait, avec les malades ou les plus démunis, des gestes qui ne mentent pas, des regards qui ne se travaillent pas, une tendresse qui ne se mime pas. C'est qu'elle en dit des choses, si l'on y regarde de près. Elle n'était pas conventionnelle. Et sous son regard bleu qui devenait timide lorsqu'elle inclinait légèrement la tête, la princesse de Galles avait l'âme rebelle. Envie d'être juste, surtout. On l'a si mal jugée. C'est peut-être l'unique raison pour accepter de revenir sur ce que les médias appellent " la dernière interview de Diana ", et la seule dans la presse écrite. C'est là un mystère qui n'en finit pas d'étonner les journaux britanniques et les réseaux de radios et de télévisions du monde entier. Pourquoi au Monde ? Oui, pourquoi ? Je serais tentée de répondre : parce que Le Monde l'avait demandé. Mais sans doute n'était-il pas le seul. Alors pourquoi ? Le saura-t-on jamais ? J'avais appelé Kensington Palace, un après-midi du mois de mai, et exposé au secrétariat de la princesse le projet d'un " Retour sur images " qui comprendrait douze grandes photographies de ces trente dernières années et serait l'occasion de rencontres avec les " héros " de ces images. La princesse, me semblait-il, s'imposait dans la sélection. Pas seulement parce que c'était de loin la personne la plus photographiée au monde, mais parce qu'il y avait dans les clichés retraçant son engagement humanitaire une vérité, une sincérité lumineuse. Parce qu'elle avait, avec les malades ou les plus démunis, des gestes qui ne mentent pas, des regards qui ne se travaillent pas, une tendresse qui ne se mime pas. Accepterait-elle d'en parler ? Lui plairait-il d'exposer ses convictions et de réfléchir au pouvoir de l'image ? On me pria d'écrire. C'est ça ! m'écriai-je. Une lettre parmi cinq cents ! " Mais la princesse lit toutes les lettres ! ", précisa l'assistante. Et de fait, le jour même où elle reçut le courrier, la princesse fit prévenir par téléphone que le projet l'enthousiasmait. Quand pouvais-je venir à Londres afin de l'interviewer à Kensington Palace ? Au fait, à quelle photo avais-je pensé ? Ce fut aussi simple que cela. De son travail, de son engagement et de son rôle de " messager ", Diana, princesse de Galles, avait envie de parler. Peut-être heureuse qu'un journal réputé austère prenne son combat au sérieux. Peut-être flattée, qui sait, de figurer dans une sélection de photos comprenant à l'origine Gorbatchev, Arafat, Walesa, Mandela. Peut-être décidée, enfin, à afficher résolument une nouvelle indépendance, un destin maîtrisé et une récente sérénité. En quelque sorte à prendre date. " La nouvelle Diana " titrait ce mois-là le magazine Vanity Fair en exposant en couverture une photo de la princesse plus rayonnante et sexy que jamais. C'est vrai, Diana avait changé. Son regard et son rire étaient ceux d'une femme libre qui n'entendait pas se laisser dicter sa conduite par quiconque ni son discours, celui d'une femme moderne, mûrie par les épreuves, dénuée de complexes, sûre de ses convictions. Fallait-il pour autant la situer sur l'échiquier politique ? Crier à l'hérésie comme le firent les conservateurs britanniques parce que, sur un sujet qui lui tenait à coeur, l'interdiction des mines antipersonnel, elle loua le gouvernement qui ralliait sa cause et blâma celui qui, toujours, refusa ? A qui fera-t-on croire que c'était une surprise ? Et que ses déclarations mettaient en danger l'esprit de la Constitution ? Les Tories eurent bonne mine de crier une nouvelle fois haro sur la princesse et de demander à la reine de la discipliner et de lui clouer le bec ! Tant qu'on parlerait du soi-disant " faux pas ", on oublierait ses autres déclarations autrement plus frondeuses. Son coup de patte à la famille royale (" Du jour où je suis rentrée dans cette famille, plus rien ne pouvait se faire naturellement ! "). Sa défiance à l'égard de l'establishment (" C'est pour cela que je dérange certains cercles. Parce que je suis beaucoup plus proche des gens d'en bas que des gens d'en haut. Et que ces derniers ne me le pardonnent pas "). Son amertume envers une presse " féroce " (" Elle ne pardonne rien, elle ne traque que l'erreur. Chaque intention est détournée, chaque geste critiqué "). Et puis cette allusion aux valeurs qu'elle entendait transmettre à ses deux fils (" Mon père m'a toujours appris à traiter quiconque comme un égal. Je l'ai toujours fait et je suis sûre que Harry et William en ont pris de la graine "). Ce ne sont pas forcément, en effet, les valeurs qui ont cours à Buckingham Palace. Mais Diana, qui emmenait fréquemment William en visite, chez les sans-abri comme dans les hôpitaux, avait, sur l'éducation d'un futur roi, des idées très précises. Elle ne menaçait pas la monarchie comme on l'en a accusée. Elle savait au contraire ce qu'il convenait de faire pour lui donner un sens, une essence, une vocation, un souffle. Car Diana était lucide. Intuitive plus qu'intellectuelle. Sensible plus que rationnelle. Elle devinait plus qu'elle n'analysait. Elle ressentait plus qu'elle ne déduisait. Constamment à l'écoute, toutes antennes dehors, appliquée à bien faire. " J'ai toujours fait de mon mieux. " Elle voulait être parfaite. Et elle le fut souvent. Elle apprit vite et seule. Et sans encouragement. Etait-ce son regard légèrement en oblique ? Etait-ce son sourire, une seconde incertain ? Son visage frémissant, auquel il arrivait encore de rosir, illustrait la transparence et la fragilité. Et l'on eût dit qu'elle quêtait la même chose dans le visage de l'autre, une absence de fard, une vraie sincérité. Elle avait envie de faire confiance. Elle avait besoin d'amitié. Elle rayonnait, Diana. L'âme à fleur de peau. Et la peau transparente. Ce n'était pas une question de beauté. Simplement de vérité. C'est ce qui frappait le plus quand on la rencontrait, derrière son sourire poli, sa poignée de main déliée, son battement de cils charmant. L'impression d'accéder immédiatement au coeur. Le sien était ardent. ANNICK COJEAN Le Monde du 2 septembre 1997

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