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Article de presse: La restauration de la puissance américaine

Publié le 17/01/2022

Extrait du document

6 novembre 1984 - Voilà un homme qui revient de loin! Aujourd'hui en passe de savourer une victoire annoncée d'une rare ampleur, Ronald Reagan paraissait bien mal parti lorsqu'en janvier 1983 il faisait le bilan de ses deux premières années de mandat. Le président optimiste et sûr de lui qui, au lendemain de son élection, annonçait un " nouveau commencement " pour une Amérique de nouveau " forte et respectée " semblait embourbé dans la récession économique, tandis que sa politique étrangère péchait étrangement par les mêmes fluctuations et incertitudes si vivement reprochées dans le passé à son prédécesseur, l'infortuné Jimmy Carter. Que s'est-il donc passé? Faut-il crier au miracle, à l'imposture ou au génie? Il y a dans la réussite, malgré tout relative, de Ronald Reagan une part de paradoxe, voire d'irrationnel. Il suffit de se reporter aux analyses faites pendant la première période du mandat présidentiel par la plupart des spécialistes pour s'en convaincre. L'accroissement du déficit budgétaire, expliquaient ces experts, ne pourrait qu'alimenter l'inflation, et, si celle-ci persistait, la reprise économique susceptible d'entraîner une diminution du chômage en serait retardée d'autant. Or il faut bien se rendre à l'évidence : jamais le déficit budgétaire n'a été, en chiffres absolus, aussi important (de l'ordre de 170 milliards de dollars en 1984 au lieu de 58 milliards en 1981), mais, dans le même temps, l'inflation est descendue à un taux particulièrement bas (4,2 %) et le chômage, lui aussi, est en très net repli par rapport au maximum de l'année 1982 (7,4 % au lieu de 11 %). Une démonstration si besoin était que l'économie n'est pas encore une science exacte. Ce retournement spectaculaire de situation, Ronald Reagan le doit pour une part-et ce n'est là qu'un des paradoxes de cette présidence décidément pas comme les autres-à un homme qui n'est pas de son bord: Paul Volcker, président de la Réserve fédérale, la banque centrale des Etats-Unis. Vivant symbole de l'orthodoxie monétaire, cet ancien fonctionnaire démocrate du Trésor, en provoquant volontairement une récession de l'économie à partir de 1980 pour réduire l'inflation, avait partiellement contribué à la perte de celui qui l'avait nommé à ce poste, Jimmy Carter. La reconduction dans ses fonctions en juin 1983 de cet homme intraitable, plus sensible aux exigences du long terme-rigueur monétaire et dollar fort-qu'aux sollicitations immédiates-gonflement des liquidités et distribution des crédits au service d'une reprise rapide,-fut assurément, de la part de Ronald Reagan, une décision avisée, dénotant autant de sagesse que de prudence. Après avoir atteint le fond en novembre 1982, la machine économique avait déjà commencé à repartir depuis le début de l'année 1983, mais le maintien de Paul Volcker marqua, à n'en pas douter, un tournant, dans la mesure où se manifestaient de la sorte une continuité et une volonté. Dès son entrée en fonctions à la Maison Blanche, l'ancien gouverneur de Californie avait, à dire vrai, manifesté par ses orientations et quelques formules choc qu'il fallait se garder de ne voir en lui qu'un vieil acteur un peu cabot et dilettante. Des slogans? Dans son discours inaugural, le nouvel élu déclare : " Le gouvernement (c'est-à-dire l'Etat) n'est pas la solution à nos problèmes. Le gouvernement est le problème. " C'est non seulement le dos tourné à l'idéologie rooseveltienne du New Deal, mais à cinquante ans de consolidation et de perfectionnement de l'Etat-providence. Des principes simples Les principes? Ils sont simples : il faut moins d'impôts, moins de dépenses fédérales et moins de réglementations administratives. Le résultat doit être une limitation de la taille et de l'influence du pouvoir fédéral. Car,-en bonne logique reaganienne, et historique-ce n'est pas le gouvernement qui a créé les Etats fédérés et devrait en tirer profit en les maintenant sous sa férule, mais les Etats qui se sont dotés d'un gouvernement et sont donc, de ce fait, en droit de le contrôler. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ronald Reagan est à peine installé dans le bureau ovale qu'il présente un programme de redressement économique en rupture avec le budget, en cours, de son prédécesseur : au cours des trois prochaines années, les impôts doivent subir un abaissement de 30 % et les dépenses publiques connaître une réduction drastique. La seule exception concerne la défense nationale à laquelle, sur cinq ans, 1600 milliards de dollars devront être affectés. En 1984, l'augmentation réelle des dépenses militaires aura été de 40 % par rapport à 1981, le budget de la défense frisant dans la dernière loi de finances adoptée par le Congrès avant de se séparer le mois dernier, les 300 milliards de dollars. Les réticences de la Chambre des représentants, où les démocrates après les élections de novembre 1982 renforceront leur majorité, amèneront des aménagements au plan présidentiel. L'essentiel, toutefois, sera maintenu : au lieu d'être de 30 %, la diminution des impôts sur le revenu des personnes et des entreprises ne sera que de 25 %... Les députés essaient de sauver ce qu'ils peuvent dans les coupes sombres de l'administration dans les dépenses sociales. Le choc n'en est pas moins rude : réduction de la durée des indemnités de chômage, suppression des " Food stamps " (bons d'alimentation) pour toute une série de catégories de personnes, suppression des repas scolaires gratuits, etc., alors même que le nombre officiel de pauvres, selon les critères américains, (environ 10 000 dollars par an pour une famille de quatre personnes) ne cesse d'augmenter : ils étaient 25 millions en 1981, ils sont 35 millions en 1984. Les minorités sont le plus durement touchées : le taux de pauvreté atteint 28,4 % de la population hispanique en 1983 et 35,7 % des Noirs (globalement, ce taux est de 15,2 %). Les dégâts de la politique ainsi mise en oeuvre, dont l'un des credos est la déréglementation et la mise au régime sec des fonctionnaires (et des douze mille contrôleurs aériens licenciés collectivement en août 1981 pour fait de grève) ne sont pas seulement de nature sociale. Les réductions des rentrées fiscales conjuguées au programme massif d'armement creusent rapidement le déficit budgétaire, maintenant ainsi les taux d'intérêt à un niveau élevé, compte tenu surtout de la baisse de l'inflation. Simultanément, la surévaluation du dollar attire sur le marché des produits étrangers en quantité croissante, provoquant à partir de 1983 une dégradation accentuée de la balance commerciale. A la fin de 1984, le déficit des échanges devrait avoir quintuplé par rapport à 1980. Si, en matière économique, Ronald Reagan a été immédiatement en mesure d'appliquer les principes qu'il proclamait, il en est allé différemment en ce qui concerne ses convictions morales. Qu'il s'agisse de l'interdiction de l'avortement, du rétablissement de la prière à l'école, des limitations au busing (le ramassage scolaire destiné à lutter contre la ségrégation scolaire), les intentions présidentielles en sont, pour l'essentiel, restées au stade du discours, au grand dépit de l'extrême droite qui ne le cache pas. C'est, assurément, en ces domaines qu'un deuxième mandat de M. Reagan pourrait lui donner le temps de concrétiser ses idées. Remontée en puissance La volonté de remontée en puissance que reflète le succès de l'idéologie reaganiennne devait immanquablement se traduire, sur le plan extérieur, par une politique de fermeté. L'Amérique est de nouveau debout, le monde entier n'a qu'à bien se tenir. Les premiers à faire les frais de ce discours " musclé " sont, évidemment, les Soviétiques. D'emblée, Ronald Reagan retrouve les accents oubliés de la guerre froide. Accusés d'alimenter le " terrorisme international ", les Russes sont, entre autres gracieusetés, qualifiés par le chef de l'autre superpuissance de " menteurs " et de " tricheurs ". Moscou, bien sûr, réplique sur le même registre. La grande affaire, cependant, qui va occuper pleinement les Etats-Unis et ses alliés occidentaux jusqu'à la fin de 1983, c'est la riposte au déploiement par les Soviétiques des SS-20. Un dialogue finit par s'engager. Ronald Reagan, longtemps, s'en tint à l'option zéro : ni Pershing-2 ni missiles de croisière en Europe occidentale, si les Russes démantèlent leurs fusées déjà installées et pointées vers l'Ouest. De propositions en contre-propositions, on semble approcher d'un accord pendant l'été 1982, avec la formule dite de la " promenade dans la forêt " (pas de Pershing-2, 50 à 100 missiles de croisière, contre 75 SS-20 en Europe et 90 en Asie). Les négociateurs s'étaient-ils imprudemment avancés? L'accord, finalement, ne se fait pas. A la fin de 1983, conformément à la décision de l'OTAN de 1979, les premières fusées Pershing arrivent dans plusieurs pays occidentaux. De tous les dossiers de politique étrangère, celui-là est sans doute celui où la diplomatie américaine, relayée par celles de ses alliés, à commencer par la France, a remporté le succès le plus net. L'épreuve de force risquée par Moscou s'est terminée à son désavantage. Mais le résultat est qu'entre les deux grandes puissances les ponts sont désormais coupés. Il faudra attendre les dernières semaines précédant le scrutin présidentiel pour que Ronald Reagan rencontre, enfin, en la personne de Andreï Gromyko, un dirigeant soviétique de haut rang. En Amérique centrale, autre dossier prioritaire pour Washington, si le pire a été évité-Ronald Reagan a préféré envoyer ses " marines " à la Grenade plutôt qu'au Nicaragua,-les tensions demeurent. Dans un premier temps, l'administration républicaine, faisant passer les considérations humanitaires au second plan, a semblé donner la préférence aux solutions fortes : soutien à un gouvernement salvadorien prisonnier de l'armée, rétablissement des livraisons d'armes au régime militaire guatémaltèque, suppression de l'aide, pourtant très modeste, au Nicaragua, contre lequel la CIA va entreprendre une douteuse opération de minage portuaire condamnée par la Cour internationale de La Haye. Peu à peu, malgré tout, le réalisme prend le dessus sur l'idéologie. Washington entre en contact avec les rebelles salvadoriens et appuie la tentative de négociation engagée par le président Duarte après son retour au pouvoir au printemps dernier. Par ses pressions sur certains opposants, l'administration républicaine s'efforce d'ôter le maximum de crédibilité aux élections nicaraguayennes. Mais celles-ci, finalement, se tiennent. L'avenir dira si les absents ont eu tort. On peut gager qu'un Reagan réélu " dans un fauteuil " continuera de harceler le régime sandiniste, mais il lui sera maintenant plus difficile de dénier toute légitimité au président Ortega et à ses compagnons. C'est en fin de compte au Proche-Orient que l'absence d'une doctrine claire aura le plus fait défaut à l'équipe Reagan. Après avoir envisagé le conflit existant dans cette région dans la perspective d'un " consensus stratégique " entre les Etats-Unis, Israël et les pays arabes modérés, Washington est, par la suite, revenu à une approche plus modeste du problème. Le 1er septembre 1982, Ronald Reagan présentait un plan de règlement, qui avait au moins le mérite d'aborder le problème palestinien et réclamait d'Israël un gel de la colonisation des territoires occupés, ainsi qu'un retrait partiel de Cisjordanie. Mais l'opposition de Jérusalem et, surtout, l'embrasement du Liban contribuaient à remiser au placard ces intentions louables. Victimes de trois attaques terroristes meurtrières, les troupes américaines de la force d'interposition internationale se retiraient finalement sans gloire de Beyrouth. La baisse de prestige des Etats-Unis dans la région ne facilitera assurément pas leur rôle futur dans la recherche d'un règlement. MANUEL LUCBERT Le Monde du 7 novembre 1984

« critères américains, (environ 10 000 dollars par an pour une famille de quatre personnes) ne cesse d'augmenter : ils étaient 25millions en 1981, ils sont 35 millions en 1984.

Les minorités sont le plus durement touchées : le taux de pauvreté atteint 28,4 %de la population hispanique en 1983 et 35,7 % des Noirs (globalement, ce taux est de 15,2 %). Les dégâts de la politique ainsi mise en oeuvre, dont l'un des credos est la déréglementation et la mise au régime sec desfonctionnaires (et des douze mille contrôleurs aériens licenciés collectivement en août 1981 pour fait de grève) ne sont passeulement de nature sociale. Les réductions des rentrées fiscales conjuguées au programme massif d'armement creusent rapidement le déficit budgétaire,maintenant ainsi les taux d'intérêt à un niveau élevé, compte tenu surtout de la baisse de l'inflation.

Simultanément, la surévaluationdu dollar attire sur le marché des produits étrangers en quantité croissante, provoquant à partir de 1983 une dégradationaccentuée de la balance commerciale.

A la fin de 1984, le déficit des échanges devrait avoir quintuplé par rapport à 1980. Si, en matière économique, Ronald Reagan a été immédiatement en mesure d'appliquer les principes qu'il proclamait, il en estallé différemment en ce qui concerne ses convictions morales.

Qu'il s'agisse de l'interdiction de l'avortement, du rétablissement dela prière à l'école, des limitations au busing (le ramassage scolaire destiné à lutter contre la ségrégation scolaire), les intentionsprésidentielles en sont, pour l'essentiel, restées au stade du discours, au grand dépit de l'extrême droite qui ne le cache pas. C'est, assurément, en ces domaines qu'un deuxième mandat de M.

Reagan pourrait lui donner le temps de concrétiser sesidées. Remontée en puissance La volonté de remontée en puissance que reflète le succès de l'idéologie reaganiennne devait immanquablement se traduire, surle plan extérieur, par une politique de fermeté.

L'Amérique est de nouveau debout, le monde entier n'a qu'à bien se tenir.

Lespremiers à faire les frais de ce discours " musclé " sont, évidemment, les Soviétiques.

D'emblée, Ronald Reagan retrouve lesaccents oubliés de la guerre froide.

Accusés d'alimenter le " terrorisme international ", les Russes sont, entre autres gracieusetés,qualifiés par le chef de l'autre superpuissance de " menteurs " et de " tricheurs ".

Moscou, bien sûr, réplique sur le même registre. La grande affaire, cependant, qui va occuper pleinement les Etats-Unis et ses alliés occidentaux jusqu'à la fin de 1983, c'est lariposte au déploiement par les Soviétiques des SS-20.

Un dialogue finit par s'engager.

Ronald Reagan, longtemps, s'en tint àl'option zéro : ni Pershing-2 ni missiles de croisière en Europe occidentale, si les Russes démantèlent leurs fusées déjà installées etpointées vers l'Ouest.

De propositions en contre-propositions, on semble approcher d'un accord pendant l'été 1982, avec laformule dite de la " promenade dans la forêt " (pas de Pershing-2, 50 à 100 missiles de croisière, contre 75 SS-20 en Europe et90 en Asie).

Les négociateurs s'étaient-ils imprudemment avancés? L'accord, finalement, ne se fait pas.

A la fin de 1983,conformément à la décision de l'OTAN de 1979, les premières fusées Pershing arrivent dans plusieurs pays occidentaux. De tous les dossiers de politique étrangère, celui-là est sans doute celui où la diplomatie américaine, relayée par celles de sesalliés, à commencer par la France, a remporté le succès le plus net.

L'épreuve de force risquée par Moscou s'est terminée à sondésavantage.

Mais le résultat est qu'entre les deux grandes puissances les ponts sont désormais coupés.

Il faudra attendre lesdernières semaines précédant le scrutin présidentiel pour que Ronald Reagan rencontre, enfin, en la personne de AndreïGromyko, un dirigeant soviétique de haut rang. En Amérique centrale, autre dossier prioritaire pour Washington, si le pire a été évité-Ronald Reagan a préféré envoyer ses" marines " à la Grenade plutôt qu'au Nicaragua,-les tensions demeurent.

Dans un premier temps, l'administration républicaine,faisant passer les considérations humanitaires au second plan, a semblé donner la préférence aux solutions fortes : soutien à ungouvernement salvadorien prisonnier de l'armée, rétablissement des livraisons d'armes au régime militaire guatémaltèque,suppression de l'aide, pourtant très modeste, au Nicaragua, contre lequel la CIA va entreprendre une douteuse opération deminage portuaire condamnée par la Cour internationale de La Haye. Peu à peu, malgré tout, le réalisme prend le dessus sur l'idéologie. Washington entre en contact avec les rebelles salvadoriens et appuie la tentative de négociation engagée par le président Duarteaprès son retour au pouvoir au printemps dernier.

Par ses pressions sur certains opposants, l'administration républicaine s'efforced'ôter le maximum de crédibilité aux élections nicaraguayennes.

Mais celles-ci, finalement, se tiennent.

L'avenir dira si les absentsont eu tort.

On peut gager qu'un Reagan réélu " dans un fauteuil " continuera de harceler le régime sandiniste, mais il lui seramaintenant plus difficile de dénier toute légitimité au président Ortega et à ses compagnons.. »

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