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Article de presse: Michel Debré, la fidélité peut être une passion

Publié le 17/01/2022

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8 janvier 1959 - " Comment ne pas crier à tous les Français : on vous trompe et l'on abuse de votre candeur faites comme vos ancêtres de 1789, de 1830 et de 1848, et révoltez-vous... Non, messieurs les ministres, il n'est pas vrai que vous n'ayez de choix qu'entre l'abdication et la reconquête. Dites-moi, sans autorité politique à la Clemenceau, rétablirez-vous la paix en Algérie ? Rétablirez-vous une situation économique et financière qui fait de notre pays le débiteur de l'univers ? Sans autorité à la Clemenceau, réformerez-vous le régime ? Faites un gouvernement de salut public, refaites l'autorité de la France. A ce moment-là tout ce qui est contre vous pourra se tourner pour vous. " Toute la passion, la violence, l'espoir aussi, qui ont rempli pendant dix années la vie publique de Michel Debré tiennent dans ces apostrophes qu'il lançait le 15 avril 1958 du haut de la tribune du Sénat. Ce jour-là, la philippique visait le gouvernement Gaillard qui tentait de faire prévaloir les conclusions des " bons offices " anglo-américains. Le soir même, l'Assemblée nationale ouvrait la crise gouvernementale qui devait connaître son dénouement le 13 mai. Si elle heurtait bon nombre de ses auditeurs, la virulence de l'orateur ne les surprenait pas. Depuis longtemps, chaque intervention de Michel Debré-et elles étaient fréquentes,-les interruptions dont il ponctuait si volontiers les discours des porte-parole du gouvernement et de la majorité, et surtout les innombrables questions écrites ou orales dont il mitraillait les ministres, n'étaient que réquisitoires, diatribes, dénonciations, procès. Déjà, pour attaquer la CECA, pour lutter contre la CED, il avait déployé le même acharnement. Qu'il s'agît de rampes de lancement ou de livraisons d'armes américaines à la Tunisie, de la vente du paquebot Pasteur à l'Allemagne, de l'Euratom, " ce complot contre la France ", ou des concentrations industrielles de la Ruhr, de la Sarre ou du FLN, toujours on était assuré de trouver Michel Debré aux avant-postes de l'intransigeance, à l'avant-garde de l'opposition. Ainsi combattait-il indistinctement tous les gouvernants et toutes les politiques : à travers eux, c'était le régime qu'il s'efforçait d'atteindre. Rien pourtant ne paraissait destiner le courtois sénateur d'Indre-et-Loire, l'un des plus jeunes membres du Conseil de la République où il était entré en 1948, à trente-six ans (l'âge minimum étant de trente-cinq), à devenir ce procureur impitoyable, ce Fouquier-Tinville de l'antisystème. Rien, sinon la fidélité obstinée qu'il vouait au général de Gaulle. Leurs origines, leur destinée et une génération séparent les deux hommes. Mais certains traits de caractère contribuent à les rapprocher. Ils ont un même goût pour l'histoire, un même amour presque mystique de la France, un commun souci de sa grandeur, une égale méfiance envers tout ce qui, à leurs yeux, risque de compromettre son indépendance, une conception identique des rôles respectifs de l'Etat et de la nation. Certes, le disciple doit beaucoup à son maître. Né, le 15 janvier 1912, dans cette grande bourgeoisie intellectuelle de Paris, policée et humaniste, dont les fils-qu'ils soient médecins ou écrivains, juristes ou universitaires, rarement hommes d'affaires-semblent voués à ce qu'on appelle une brillante carrière, il se dirige tout naturellement vers le service public. Son père, le professeur Robert Debré, qui présida l'Académie de médecine, l'approuve. Doctorat en droit, diplôme des sciences politiques, concours du Conseil d'Etat où il entre en 1934 major de sa promotion : la politique l'attend. Il l'abordera dès 1938 sous les auspices de l'homme qui, le premier, prend en considération les thèses du colonel de Gaulle avant d'en faire son ministre, Paul Reynaud, alors ministre des finances. Debré est chargé de mission à son cabinet. Mobilisé en 1939, prisonnier en 1940, il s'évade aussitôt et, après une année passée au cabinet du secrétaire général de la résidence à Rabat, il est de retour en France en 1942. Il a conté dans quelques articles sa vie de résistant, les rendez-vous avec d'autres clandestins. La fraternité d'armes de Ceux de la Résistance, l'organisation où il milite dès 1942, siégeant à son comité directeur il a décrit aussi la République idéale que se prépare alors à construire le comité général d'études de la Résistance, auquel il appartient. A cette France nouvelle il consacra plus tard plusieurs livres dont les titres décrivent la courbe de sa pensée : Refaire la France (1944), Demain la paix (1945), la Mort de l'Etat républicain (1947), la République et son pouvoir (1950), la République et ses problèmes (1952)... En attendant, adjoint au délégué du comité français de libération nationale en territoire occupé, il participe à l'établissement de la liste des préfets qui seront placés à la tête des départements au fur et à mesure de leur libération. Alger ratifie presque intégralement ces propositions et, en août 1944, le gouvernement provisoire le désigne comme commissaire de la République pour la région d'Angers. Il inaugure un destin où l'expérience des responsabilités administratives et les connaissances juridiques seront d'abord mises à contribution pour aider à la naissance et au fonctionnement de la IVe République avant de s'épanouir dans l'opposition acharnée à ce régime. En avril 1945 le général de Gaulle l'appelle à son cabinet et lui confie le soin d'étudier la réforme administrative. A ce titre il établit le statut de l'Ecole nationale d'administration et des Instituts d'études politiques. Après un échec aux élections législatives de 1946, il est affecté au commissariat aux affaires allemandes et autrichiennes en 1947 il en devient secrétaire général. Mais sa carrière administrative s'achève. Bien qu'il ait, l'un des premiers, rejoint le RPF dès 1947, c'est sous l'étiquette du Rassemblement des gauches républicaines qu'il entre au Sénat en novembre 1948. Au conseil général d'Indre-et-Loire, il représentera à partir de 1951 le canton d'Amboise. Parmi les " gaullistes " du Sénat, M. Debré demeure un solitaire. Sa passion, sa violence, étonnent, parfois même gênent ceux que sa courtoisie attentive, sa loyauté, une solide culture, séduisent. Nationaliste intransigeant, il descend dans l'arène à partir de 1951 et soupçonne tous les hommes en place de s'ingénier à vendre la France à l'Amérique, à l'Angleterre, à l'Allemagne. Il considère la construction européenne qui s'ébauche comme une monstrueuse machination. Sans trêve il harcèle les " bradeurs " de notre empire, ces " défaitistes " qui sont leurs complices, tous les incapables qui les suivent, bref " ces princes qui nous gouvernent " auxquels il consacrera en 1957 un retentissant libelle. " Le Quai d'Orsay, demande-t-il un jour, a-t-il perdu le sens de l'honneur national ? " Ou encore : " Que fait-on pour répondre à l'immense chantage venant d'Allemagne et d'Amérique ? " Pour lui " nos princes promettent aux Français le bonheur et la paix pour demain, toujours demain, et chaque aujourd'hui est plus sombre que la veille ". Il lance des formules qui feront carrière : le premier, onze ans avant le Forum d'Alger, il réclame en 1947 " un gouvernement de salut public ". Des déclarations publiques du général de Gaulle il tire des variations parfois étonnantes, reflets qui se veulent fidèles sans doute mais qui, mille fois grossis, donnent une image qui paraît déformée, presque caricaturale. Et il interprète aussi les silences. De Carrefour au Courrier de la colère, hebdomadaire de combat qu'il lance à la fin de 1957 après avoir sollicité une approbation et rencontré un scepticisme désabusé ( " Croyez-vous vraiment que cela servira ? " ), il tempête, menace, avertit obligeamment ses collègues du Parlement : " Demain la route sera libre jusqu'à la guillotine... " Pour excessive qu'elle soit dans son expression, une confiance si entière, une fidélité si absolue, ne peut pas ne pas toucher celui qui en est l'objet. Le général de Gaulle apprécie aussi qu'un juriste ne se noie pas dans les subtilités, qu'il se refuse aux querelles de robins qui obscurcissent la vue des grands problèmes. Il trouve enfin un collaborateur qui sait enfermer dans les articles de loi, sans en déformer l'esprit, ses idées sur la réforme de l'Etat. Tout naturellement, le 1er juin, c'est à Michel Debré qu'il confie la tâche, fondamentale à ses yeux, d'animer et de coordonner la préparation de la nouvelle Constitution. Cette mission physiquement épuisante sera accomplie : le doctrinaire enthousiaste, après cinq ans d'attente anxieuse et dix années de colère, a enfin les mains à peu près libres pour bâtir la République dont il rêvait en 1943. Lois organiques, réforme judiciaire, ordonnances de toutes sortes (dont l'une sur la base d'un projet Robert Debré réorganise les études médicales et le régime hospitalier), le garde des sceaux contribue plus qu'aucun autre membre du gouvernement de Gaulle à donner physionomie à la Ve République. En même temps, au sein de l'UNR naissante, il poursuit à sa manière et avec son tempérament le combat de la fidélité après avoir joué dans la " préparation " ou l'exploitation du 13 mai un rôle qui, pour être moins éclatant, n'a pas été moins efficace que celui d'autres " gaullistes " d'Alger ou de Paris. Il était logique qu'après avoir tant contribué à la naissance du nouveau régime il fût appelé par celui qui en est à la fois l'initiateur et le chef à diriger ses premiers pas. PIERRE VIANSSON-PONTE Le Monde du 10 janvier 1959

« établit le statut de l'Ecole nationale d'administration et des Instituts d'études politiques.

Après un échec aux élections législativesde 1946, il est affecté au commissariat aux affaires allemandes et autrichiennes en 1947 il en devient secrétaire général.

Mais sacarrière administrative s'achève. Bien qu'il ait, l'un des premiers, rejoint le RPF dès 1947, c'est sous l'étiquette du Rassemblement des gauches républicainesqu'il entre au Sénat en novembre 1948. Au conseil général d'Indre-et-Loire, il représentera à partir de 1951 le canton d'Amboise. Parmi les " gaullistes " du Sénat, M.

Debré demeure un solitaire.

Sa passion, sa violence, étonnent, parfois même gênent ceuxque sa courtoisie attentive, sa loyauté, une solide culture, séduisent. Nationaliste intransigeant, il descend dans l'arène à partir de 1951 et soupçonne tous les hommes en place de s'ingénier àvendre la France à l'Amérique, à l'Angleterre, à l'Allemagne.

Il considère la construction européenne qui s'ébauche comme unemonstrueuse machination.

Sans trêve il harcèle les " bradeurs " de notre empire, ces " défaitistes " qui sont leurs complices, tousles incapables qui les suivent, bref " ces princes qui nous gouvernent " auxquels il consacrera en 1957 un retentissant libelle.

" LeQuai d'Orsay, demande-t-il un jour, a-t-il perdu le sens de l'honneur national ? " Ou encore : " Que fait-on pour répondre àl'immense chantage venant d'Allemagne et d'Amérique ? " Pour lui " nos princes promettent aux Français le bonheur et la paixpour demain, toujours demain, et chaque aujourd'hui est plus sombre que la veille ".

Il lance des formules qui feront carrière : lepremier, onze ans avant le Forum d'Alger, il réclame en 1947 " un gouvernement de salut public ".

Des déclarations publiques dugénéral de Gaulle il tire des variations parfois étonnantes, reflets qui se veulent fidèles sans doute mais qui, mille fois grossis,donnent une image qui paraît déformée, presque caricaturale.

Et il interprète aussi les silences. De Carrefour au Courrier de la colère, hebdomadaire de combat qu'il lance à la fin de 1957 après avoir sollicité uneapprobation et rencontré un scepticisme désabusé ( " Croyez-vous vraiment que cela servira ? " ), il tempête, menace, avertitobligeamment ses collègues du Parlement : " Demain la route sera libre jusqu'à la guillotine...

" Pour excessive qu'elle soit dansson expression, une confiance si entière, une fidélité si absolue, ne peut pas ne pas toucher celui qui en est l'objet.

Le général deGaulle apprécie aussi qu'un juriste ne se noie pas dans les subtilités, qu'il se refuse aux querelles de robins qui obscurcissent la vuedes grands problèmes.

Il trouve enfin un collaborateur qui sait enfermer dans les articles de loi, sans en déformer l'esprit, sesidées sur la réforme de l'Etat. Tout naturellement, le 1 er juin, c'est à Michel Debré qu'il confie la tâche, fondamentale à ses yeux, d'animer et de coordonner la préparation de la nouvelle Constitution.

Cette mission physiquement épuisante sera accomplie : le doctrinaire enthousiaste, aprèscinq ans d'attente anxieuse et dix années de colère, a enfin les mains à peu près libres pour bâtir la République dont il rêvait en1943.

Lois organiques, réforme judiciaire, ordonnances de toutes sortes (dont l'une sur la base d'un projet Robert Debréréorganise les études médicales et le régime hospitalier), le garde des sceaux contribue plus qu'aucun autre membre dugouvernement de Gaulle à donner physionomie à la V e République.

En même temps, au sein de l'UNR naissante, il poursuit à sa manière et avec son tempérament le combat de la fidélité après avoir joué dans la " préparation " ou l'exploitation du 13 mai unrôle qui, pour être moins éclatant, n'a pas été moins efficace que celui d'autres " gaullistes " d'Alger ou de Paris. Il était logique qu'après avoir tant contribué à la naissance du nouveau régime il fût appelé par celui qui en est à la fois l'initiateuret le chef à diriger ses premiers pas. PIERRE VIANSSON-PONTELe Monde du 10 janvier 1959. »

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