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[26] et livrés tout entiers aux humiliations du divin.

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[26] et livrés tout entiers aux humiliations du divin. Dans Le Château, cette soumission au quotidien devient une éthique. Le grand espoir de K... c'est 'obtenir que le Château l'adopte. N'y pouvant parvenir seul, tout son effort est de mériter cette grâce en devenant un habitant du village, en perdant cette qualité d'étranger que tout le monde lui fait sentir. e qu'il veut, c'est un métier, un foyer, une vie d'homme normal et sain. Il n'en peut plus de sa folie. Il eut être raisonnable. La malédiction particulière qui le rend étranger au village, il veut s'en débarrasser. 'épisode de Frieda à cet égard est significatif. Cette femme qui a connu l'un des fonctionnaires du hâteau, s'il en fait sa maîtresse, c'est à cause de son passé. Il puise en elle quelque chose qui le dépasse en même temps qu'il a conscience de ce qui la rend à tout jamais indigne du Château. On songe ici à 'amour singulier de Kierkegaard pour Régine Olsen. Chez certains hommes, le feu d'éternité qui les évore est assez grand pour qu'ils y brûlent le coeur même de ceux qui les entourent. La funeste erreur qui consiste à donner à Dieu ce qui n'est pas à Dieu, c'est aussi bien le sujet de cet épisode du Château. Mais pour Kafka, il semble bien que ce ne soit pas une erreur. C'est une doctrine et un « saut «. Il n'est rien qui ne soit à Dieu. Plus significatif encore est le fait que l'arpenteur se détache de Frieda pour aller vers les soeurs Barnabé. Car la famille Barnabé est la seule du village qui soit complètement abandonnée du Château et du village lui-même. Amalia, la soeur aînée, a refusé les propositions honteuses que lui faisait l'un des fonctionnaires du Château. La malédiction immorale qui a suivi, l'a pour toujours rejetée de l'amour de Dieu. Etre incapable de perdre son honneur pour Dieu, c'est se rendre indigne de sa grâce. On reconnaît un thème familier à la philosophie existentielle : la vérité contraire à la morale. Ici les choses vont loin. Car le chemin que le héros de Kafka accomplit, celui qui va de Frieda aux soeurs Barnabé, est celui-là même ui va de l'amour confiant à la déification de l'absurde. Ici encore, la pensée de Kafka rejoint Kierkegaard. Il n'est pas surprenant que le « récit Barnabé « se situe à la fin du livre. L'ultime tentative e l'arpenteur, c'est de retrouver Dieu à travers ce qui le nie, de le reconnaître, non selon nos catégories e bonté et de beauté, mais derrière les visages vides et hideux de son indifférence, de son injustice et e sa haine. Cet étranger qui demande au Château de l'adopter, il est à la fin de son voyage un peu plus xilé puisque, cette fois, c'est à lui-même qu'il est infidèle et qu'il abandonne morale, logique et vérités de l'esprit pour essayer d'entrer, riche seulement de son espoir insensé, dans le désert de la grâce divine  [27] . * Le mot d'espoir ici n'est pas ridicule. Plus tragique au contraire est la condition rapportée par Kafka, plus rigide et provocant devient cet espoir. Plus Le Procès est véritablement absurde, plus le « saut « exalté du Château apparait comme émouvant et illégitime. Mais nous retrouvons ici à l'état pur le aradoxe de la pensée existentielle tel que l'exprime par exemple Kierkegaard : « On doit frapper à mort l'espérance terrestre, c'est alors seulement qu'on se sauve par l'espérance véritable  [28]  « et qu'on peut traduire : « Il faut avoir écrit Le Procès pour entreprendre Le Château. « La plupart de ceux qui ont parlé de Kafka ont défini en effet son oeuvre comme un cri désespérant où aucun recours n'est laissé à l'homme. Mais cela demande révision. Il y a espoir et espoir. L'oeuvre optimiste de M. Henry Bordeaux me parait singulièrement décourageante. C'est que rien n'y est permis aux coeurs un peu difficiles. La pensée de Malraux au contraire reste toujours tonifiante. Mais dans les deux cas, il ne s'agit pas du même espoir ni du même désespoir. Je vois seulement que l'oeuvre absurde elle-même peut conduire à l'infidélité que je veux éviter. L'oeuvre qui n'était qu'une répétition sans portée d'une condition stérile, une exaltation clairvoyante du périssable, devient ici un berceau d'illusions. Elle explique, elle donne une forme à l'espoir. Le créateur ne peut plus s'en séparer. Elle n'est pas le jeu ragique qu'elle devait être. Elle donne un sens à la vie de l'auteur. Il est singulier en tout cas, que des oeuvres d'inspiration parente comme celles de Kafka, Kierkegaard ou Chestov, celles pour parler bref, des romanciers et philosophes existentiels, tout entières tournées vers l'absurde et ses conséquences, aboutissent en fin de compte à cet immense cri d'espoir. Ils embrassent le Dieu qui les dévore. C'est par l'humilité que l'espoir s'introduit. Car l'absurde de cette existence les assure un peu plus de la réalité surnaturelle. Si le chemin de cette vie aboutit à Dieu, il y a donc une issue. Et la persévérance, l'entêtement avec lesquels Kierkegaard, Chestov et les héros de Kafka répètent leurs itinéraires sont un garant singulier du pouvoir exaltant de cette certitude  [29] . Kafka refuse à son dieu la grandeur morale, l'évidence, la bonté, la cohérence, mais c'est pour mieux se eter dans ses bras. L'absurde est reconnu, accepté, l'homme s'y résigne et dès cet instant, nous savons qu'il n'est plus l'absurde. Dans les limites de la condition humaine, quel plus grand espoir que celui qui ermet d'échapper à cette condition ? Je le vois une fois de plus, la pensée existentielle, contre l'opinion ourante, est pétrie d'une espérance démesurée, celle-là même qui, avec le christianisme primitif et 'annonce de la bonne nouvelle, a soulevé le monde ancien. Mais dans ce saut qui caractérise toute pensée xistentielle, dans cet entêtement, dans cet arpentage d'une divinité sans surface, comment ne pas voir la arque d'une lucidité qui se renonce ? On veut seulement que ce soit un orgueil qui abdique pour se sauver. e renoncement serait fécond. Mais ceci ne change pas cela. On ne diminue pas à mes yeux la valeur morale de la lucidité en la disant stérile comme tout orgueil. Car une vérité aussi, par sa définition même, st stérile. Toutes les évidences le sont. Dans un monde où tout est donné et rien n'est expliqué, la écondité d'une valeur ou d'une métaphysique est une notion vide de sens. On voit ici en tout cas dans quelle tradition de pensée s'inscrit l'oeuvre de Kafka. Il serait inintelligent n effet de considérer comme rigoureuse la démarche qui mène du Procès au Château. Joseph K... et l'arpenteur K... sont seulement les deux pôles qui attirent Kafka  [30] . Je parlerai comme lui et je dirai que son oeuvre n'est probablement pas absurde. Mais que cela ne ous prive pas de voir sa grandeur et son universalité. Elles viennent de ce qu'il a su figurer avec tant 'ampleur ce passage quotidien de l'espoir à la détresse et de la sagesse désespérée à l'aveuglement volontaire. Son oeuvre est universelle (une oeuvre vraiment absurde n'est pas universelle), dans la mesure où s'y figure le visage émouvant de l'homme fuyant l'humanité, puisant dans ses contradictions des raisons e croire, des raisons d'espérer dans ses désespoirs féconds et appelant vie son terrifiant apprentissage e la mort. Elle est universelle parce que d'inspiration religieuse. Comme dans toutes les religions, 'homme y est délivré du poids de sa propre vie. Mais si je sais cela, si je peux aussi l'admirer, je sais aussi ue je ne cherche pas ce qui est universel, mais ce qui est vrai. Les deux peuvent ne pas coïncider. On entendra mieux cette façon de voir si je dis que la pensée vraiment désespérante se définit précisément par les critères opposés et que l'oeuvre tragique pourrait être celle, tout espoir futur étant exilé, qui décrit la vie d'un homme heureux. Plus la vie est exaltante et plus absurde est l'idée de la perdre. C'est peut-être ici le secret de cette aridité superbe qu'on respire dans l'oeuvre de Nietzsche. Dans cet ordre d'idées, Nietzsche paraît être le seul artiste à avoir tiré les conséquences extrêmes d'une esthétique de l'Absurde, puisque son ultime message réside dans une lucidité stérile et conquérante et une négation obstinée de toute consolation surnaturelle. Ce qui précède aura suffi cependant à déceler l'importance capitale de l'oeuvre de Kafka dans le cadre de cet essai. C'est aux confins de la pensée humaine que nous sommes ici transportés. En donnant au mot son sens plein, on peut dire que tout dans cette oeuvre est essentiel. Elle pose en tout cas le problème

« Elle explique, elledonne uneforme àl'espoir. Lecréateur nepeut pluss'en séparer. Ellen'est paslejeu tragique qu'elledevaitêtre.Elledonne unsens àla vie del'auteur. Il est singulier entout cas,quedes œuvres d'inspiration parentecommecellesdeKafka, Kierkegaard ou Chestov, cellespourparler bref,desromanciers etphilosophes existentiels, toutentières tournées vers l'absurde etses conséquences, aboutissentenfin decompte àcet immense crid'espoir. Ils embrassent leDieu quilesdévore. C'estparl'humilité quel'espoir s'introduit. Carl'absurde de cette existence lesassure unpeu plus delaréalité surnaturelle. Silechemin decette vieaboutit àDieu, il y adonc uneissue. Etlapersévérance, l'entêtementaveclesquels Kierkegaard, Chestovetles héros de Kafka répètent leursitinéraires sontungarant singulier dupouvoir exaltant decette certitude  [29] . Kafka refuse àson dieu lagrandeur morale,l'évidence, labonté, lacohérence, maisc'est pourmieux se jeter danssesbras. L'absurde estreconnu, accepté, l'hommes'yrésigne etdès cetinstant, noussavons qu'il n'est plusl'absurde. Dansleslimites delacondition humaine,quelplusgrand espoir quecelui qui permet d'échapper àcette condition ? Jelevois unefois deplus, lapensée existentielle, contrel'opinion courante, estpétrie d'uneespérance démesurée, celle-làmêmequi,avec lechristianisme primitifet l'annonce delabonne nouvelle, asoulevé lemonde ancien. Maisdanscesaut quicaractérise toutepensée existentielle, danscetentêtement, danscetarpentage d'unedivinité sanssurface, comment nepas voir la marque d'unelucidité quiserenonce ? Onveut seulement quecesoit unorgueil quiabdique poursesauver. Ce renoncement seraitfécond. Maiscecinechange pascela. Onnediminue pasàmes yeux lavaleur morale delalucidité enladisant stérile comme toutorgueil. Carunevérité aussi,parsadéfinition même, est stérile. Touteslesévidences lesont. Dansunmonde oùtout estdonné etrien n'est expliqué, la fécondité d'unevaleur oud'une métaphysique estune notion videdesens. On voit icientout casdans quelle tradition depensée s'inscrit l'œuvredeKafka. Ilserait inintelligent en effet deconsidérer commerigoureuse ladémarche quimène du Procès auChâteau . Joseph K...et l'arpenteur K...sont seulement lesdeux pôles quiattirent Kafka  [30] . Je parlerai commeluietjedirai quesonœuvre n'estprobablement pasabsurde. Maisquecela ne nous prive pasdevoir sagrandeur etson universalité. Ellesviennent decequ'il asu figurer avectant d'ampleur cepassage quotidien del'espoir àla détresse etde lasagesse désespérée àl'aveuglement volontaire. Sonœuvre estuniverselle (uneœuvre vraiment absurden'estpasuniverselle), danslamesure où s'y figure levisage émouvant del'homme fuyantl'humanité, puisantdanssescontradictions desraisons de croire, desraisons d'espérer danssesdésespoirs fécondsetappelant vieson terrifiant apprentissage de lamort. Elleestuniverselle parcequed'inspiration religieuse.Commedanstoutes lesreligions, l'homme yest délivré dupoids desapropre vie.Mais sije sais cela, sije peux aussi l'admirer, jesais aussi que jene cherche pascequi est universel, maiscequi est vrai. Lesdeux peuvent nepas coïncider. On entendra mieuxcettefaçon devoir sije dis que lapensée vraiment désespérante sedéfinit précisément parlescritères opposésetque l'œuvre tragique pourraitêtrecelle, toutespoir futurétant exilé, quidécrit lavie d'un homme heureux. Pluslavie est exaltante etplus absurde estl'idée dela perdre. C'estpeut-être icilesecret decette aridité superbe qu'onrespire dansl'œuvre deNietzsche. Dans cetordre d'idées, Nietzsche paraîtêtreleseul artiste àavoir tirélesconséquences extrêmesd'une esthétique del'Absurde, puisquesonultime message résidedansunelucidité stérileetconquérante et une négation obstinée detoute consolation surnaturelle. Ce qui précède aurasuffi cependant àdéceler l'importance capitaledel'œuvre deKafka danslecadre de cet essai. C'estauxconfins delapensée humaine quenous sommes icitransportés. Endonnant aumot son sens plein, onpeut direquetout dans cette œuvre estessentiel. Ellepose entout casleproblème »

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