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L'homme Qui Rit La crique, murée de tous les côtés par

Publié le 12/04/2014

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L'homme Qui Rit La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus hauts qu'elle n'était large, était de minute en minute plus envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s'y épaississait; c'était comme une crue d'obscurité au fond d'un puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit, dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot remuait, une fissure blanchâtre. Il fallait être tout près pour apercevoir l'ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur grand manteau d'ombre. Une planche jetée du bord à une saillie basse et plate de la falaise, unique point où l'on pût prendre pied, mettait la barque en communication avec la terre; des formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant, et dans ces ténèbres des gens s'embarquaient. Il faisait moins froid dans la crique qu'en mer, grâce à l'écran de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n'empêchait pas ces gens de grelotter. Ils se hâtaient. Les effets de crépuscule découpent les formes à l'emporte-pièce; de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en Angleterre the ragged, c'est-à-dire les déguenillés. On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la torsion d'un sentier. Une fille qui laisse pendre et traîner son lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s'en douter, à peu près tous les sentiers de falaises et de montagnes. Le sentier de cette crique, plein de noeuds et de coudes, presque à pic, et meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la plate-forme où était la planche. Les sentiers de falaise sont habituellement d'une déclivité peu tentante; ils s'offrent moins comme une route que comme une chute; ils croulent plutôt qu'ils ne descendent. Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il était vertical. On le voyait d'en bas gagner en zigzag les assises hautes de la falaise d'où il débouchait à travers des effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au rocher. C'est par ce sentier qu'avaient dû venir les passagers que cette barque attendait dans cette crique. Autour du mouvement d'embarquement qui se faisait dans la crique, mouvement visiblement effaré et inquiet, tout était solitaire. On n'entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle. A peine apercevait-on, de l'autre côté de la rade, à l'entrée de la baie de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux pêcher le requin. Ces bateaux polaires avaient été chassés des eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la mer. Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs. Ceux-ci venaient de se réfugier au mouillage de Portland, signe de mauvais temps présumable et de péril au large. Ils étaient occupés à jeter l'ancre, La maîtresse barque, placée en vedette selon l'ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l'on voyait à l'avant la fourche de pêche portant toutes les variétés de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au squalus acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la grande selache. A ces quelques embarcations près, toutes balayées dans le même coin, l'oeil, en ce vaste horizon de Portland, ne rencontrait rien de vivant. Pas une maison, pas un navire. La côte, à cette époque, n'était pas habitée, et la rade, en cette saison, n'était pas habitable. Quel que fût l'aspect du temps, les êtres qu'allait emmener l'ourque biscayenne n'en pressaient pas moins le départ. Ils faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et confus, aux allures rapides. Les distinguer l'un de l'autre était difficile. Impossible de voir s'ils étaient vieux ou jeunes. Le soir indistinct les mêlait et les estompait. L'ombre, ce masque, était sur leur visage. C'étaient des silhouettes dans de la nuit. Ils étaient huit, il y avait probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le groupe était affublé, accoutrements qui n'étaient plus ni des vêtements de femmes, ni des vêtements d'hommes. Les haillons n'ont pas de sexe. Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes, indiquait un nain ou un enfant. C'était un enfant. LIVRE PREMIER. LA NUIT MOINS NOIRE QUE L'HOMME 23 L'homme Qui Rit II. ISOLEMENT En observant de près, voici ce qu'on eût pu noter. Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais drapées, et au besoin les cachant jusqu'aux yeux, bonnes contre la bise et la curiosité. Sous ces capes, ils se mouvaient agilement. La plupart étaient coiffés d'un mouchoir roulé autour de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en Espagne. Cette coiffure n'avait rien d'insolite en Angleterre. Le midi à cette époque était à la mode dans le nord. Peut-être cela tenait-il à ce que le nord battait le midi. Il en triomphait, et l'admirait. Après la défaite de l'armada, le castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour. Parler anglais chez la reine d'Angleterre était presque «shocking». Subir un peu les moeurs de ceux à qui l'on fait la loi, c'est l'habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu raffiné; le tartare contemple et imite le chinois. C'est pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en revanche, les intérêts anglais s'infiltraient en Espagne. Un des hommes du groupe qui s'embarquait avait un air de chef. Il était chaussé d'alpargates, et attifé de guenilles passementées et dorées, et d'un gilet de paillon, luisant, sous sa cape, comme un ventre de poisson. Un autre rabattait sur son visage un vaste feutre taillé en sombrero. Ce feutre n'avait pas de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré. L'enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe qu'une veste d'homme est un manteau d'enfant, d'une souquenille de gabier qui lui descendait jusqu'aux genoux. Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans. Il était pieds nus. L'équipage de l'ourque se composait d'un patron et de deux matelots. L'ourque, vraisemblablement, venait d'Espagne, et y retournait. Elle faisait, sans nul doute, d'une côte à l'autre, un service furtif. Les personnes qu'elle était en train d'embarquer, chuchotaient entre elles. Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite. Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot français; parfois du gallois, parfois du basque. C'était un patois, à moins que ce ne fût un argot. Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande. L'équipage était probablement des leurs. Il y avait de la connivence dans cet embarquement. Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades, peut-être un tas de complices. S'il y eût eu un peu plus de jour, et si l'on eût regardé un peu curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un des à peu près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu'on appelle aussi Llanandiffry. On eût également pu remarquer, s'il y avait eu moins d'obscurité, une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l'avant de l'ourque. C'était probablement la Notre-Dame basque, sorte de panagia des vieux cantabres. Sous cette figure, tenant lieu de poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se cacher. Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on l'allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer, fanal faisant fonction de cierge. II. ISOLEMENT 24

« II.

ISOLEMENT En observant de près, voici ce qu'on eût pu noter. Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais drapées, et au besoin les cachant jusqu'aux yeux, bonnes contre la bise et la curiosité.

Sous ces capes, ils se mouvaient agilement.

La plupart étaient coiffés d'un mouchoir roulé autour de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en Espagne.

Cette coiffure n'avait rien d'insolite en Angleterre.

Le midi à cette époque était à la mode dans le nord.

Peut-être cela tenait-il à ce que le nord battait le midi.

Il en triomphait, et l'admirait.

Après la défaite de l'armada, le castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour.

Parler anglais chez la reine d'Angleterre était presque «shocking».

Subir un peu les moeurs de ceux à qui l'on fait la loi, c'est l'habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu raffiné; le tartare contemple et imite le chinois.

C'est pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en revanche, les intérêts anglais s'infiltraient en Espagne. Un des hommes du groupe qui s'embarquait avait un air de chef.

Il était chaussé d'alpargates, et attifé de guenilles passementées et dorées, et d'un gilet de paillon, luisant, sous sa cape, comme un ventre de poisson. Un autre rabattait sur son visage un vaste feutre taillé en sombrero.

Ce feutre n'avait pas de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré. L'enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe qu'une veste d'homme est un manteau d'enfant, d'une souquenille de gabier qui lui descendait jusqu'aux genoux. Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans.

Il était pieds nus. L'équipage de l'ourque se composait d'un patron et de deux matelots. L'ourque, vraisemblablement, venait d'Espagne, et y retournait.

Elle faisait, sans nul doute, d'une côte à l'autre, un service furtif. Les personnes qu'elle était en train d'embarquer, chuchotaient entre elles. Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite.

Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot français; parfois du gallois, parfois du basque.

C'était un patois, à moins que ce ne fût un argot. Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande. L'équipage était probablement des leurs.

Il y avait de la connivence dans cet embarquement. Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades, peut-être un tas de complices. S'il y eût eu un peu plus de jour, et si l'on eût regardé un peu curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles.

Un des à peu près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu'on appelle aussi Llanandiffry. On eût également pu remarquer, s'il y avait eu moins d'obscurité, une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l'avant de l'ourque.

C'était probablement la Notre-Dame basque, sorte de panagia des vieux cantabres.

Sous cette figure, tenant lieu de poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se cacher.

Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on l'allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer, fanal faisant fonction de cierge.

L'homme Qui Rit II.

ISOLEMENT 24. »

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