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Les personnages de tragédie sont-ils responsables de leur destin?

Publié le 18/10/2011

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Le tragique est un genre caractérisé par la notion de fatalité, que l’on retrouve dans toutes les tragédies Raciniennes, celles de Corneille ainsi que certaines de Giraudoux, et qui touche irrémédiablement les héros afin de leur promettre un avenir dramatique.

            Les personnages de tragédies sont-ils responsables de leur destin?

            Les héros tragiques sont en effets maîtres de leurs actes et de leurs sentiments, conduisant ainsi leur destin dans un contexte tragique, mais ne peuvent contrôler d’autres facteurs tels que la religion ou la malédiction, responsables de la tournure dramatique que prend leur avenir. Les héros n’ont-ils donc pas le pouvoir de faire évoluer leur destin afin que celui-ci devienne heureux, et de contourner l’aspect tragique toujours ancré à leur futur ?

 

 

            Que ce soient les personnages de Corneille, ceux de Racine ou encore l’héroïne de Giraudoux, tous ont un point en communs. En effet, ils sont libres dans leurs paroles, engagés dans leurs actes, mais sont souvent rattrapés par leurs sentiments qui les poussent à faire un choix spontané et irréfléchi.

            La liberté que les personnages retrouvent lorsqu’ils décident d’exécuter une action importante n’est pas insignifiante. En effet, leurs actes ont des conséquences sur leur destin et celui des autres. Ces engagements téméraires sont notamment constatés chez les personnages tragiques féminins, dont le caractère est audacieux, voire arrogant. Par exemple, on retrouve Andromaque, de Racine, prête à tout pour sauver son honneur, mais qui finit par accepter d’épouser Pyrrhus pour garder en vie le seul souvenir de son époux : son fils. Autre personnage de la pièce investi dans ses décisions, Hermione est déterminé lorsqu’elle décide de tuer Pyrrhus pour se venger. Celle-ci n’hésite pas à manipuler Oreste pour parvenir à ses fins, tout comme Electre qui exécute sa vengeance à travers son frère. La présence de ces personnages féminins est essentielle dans les pièces tragiques, mettant ainsi en avant le fort tempérament des héroïnes qui ont le pouvoir de décider de l’avenir des autres.

            Si les personnages féminins s’affirment à travers leurs actes, de manière à être considérées comme des femmes fortes, les personnages tragiques masculins se laissent souvent emportés par leurs sentiments, dont ils sont victimes. En effet, les héros des pièces Raciniennes perdent le contrôle de leur vie en cédant à la passion amoureuse plutôt que la raison. Ainsi, Pyrrhus, en choisissant d’épouser Andromaque à la place d’Hermione, succombe à l’amour dévorant qui le possède, tout comme Oreste, qui accepte de tuer Pyrrhus par passion pour Hermione. Quant à Rodrigue, un des héros de Corneille, il renonce à l’amour qu’il ressent pour Chimène afin de venger son père, et tue ainsi le père de sa fiancée. C’est ainsi que les héros Raciniens se détachent des héros Cornéliens qui choisissent la raison et l’honneur plutôt que la passion.

Ces choix, qu’ils soient déterminés ou impulsifs, conduisent toujours à un destin tragique. Dans Andromaque, de Racine, certains héros comme Hermione ou Pyrrhus sont victimes d’un amour inconditionnel qui les conduit à la mort, alors que d’autres sont assignés à un avenir malheureux, comme Oreste ou Andromaque, condamnés à demeurer sans l’amour de leur vie à leurs côtés. Quant à Rodrigue, il arrive à obtenir ce qu’il veut malgré de nombreuses concessions. En effet, même si le lecteur suppose que Rodrigue épousera Chimène suite à son combat contre Don Sanche, celle-ci ne lui a pas encore pardonné l’assassinat de son père. De plus, si Rodrigue remporte la victoire, ce n’est pas le cas de l’Infante qui voit son amour pour le futur époux de Chimène réduit à néant. Cette fin qui parait heureuse pour certains personnages est due au fait que Le Cid, de Corneille, est une tragi-comédie et non une tragédie classique, promettant aux héros un destin dramatique, telle que celles de Racine.

            Les héros de tragédies, que ce soient des personnages féminins ou masculins, sont ainsi victimes de leurs actes et de leurs sentiments, les conduisant irrémédiablement à un avenir tragique. Leur partie de responsabilité est donc incontestable, puisque leur destin est lié à la folie dont les personnages sont l’objet.

 

            Le destin des héros de tragédies n’est pas seulement lié à leurs actes, c'est-à-dire qu’ils ne sont pas les seuls maîtres de leur avenir. En effet, la tragédie est basée sur de nombreux principes tels que la religion et plus particulièrement le Jansénisme, la malédiction ou encore la fatalité.

            Le Jansénisme est une doctrine religieuse et morale fondée sur la prédestination. En effet, les jansénistes pensaient que la Grâce était uniquement accordée par Dieu et que les hommes n’étaient pas libres, n’avaient pas le choix de leur destin. Jean Racine ayant reçu une éducation janséniste, on peut penser que ses œuvres s’inspirent de cette doctrine. Certaines allusions y sont présentes dans Andromaque, comme lorsque les personnages s’exclament « Mon Dieu ». Ici, le singulier prouve que les héros grecs ne croient qu’en un seul Dieu, véritable contradiction puisque la religion grecque est polythéiste. Plus généralement, la religion et les Dieux sont présents dans d’autres tragédies comme Electre. En effet, plusieurs personnages sont apparentés à des divinités, comme les Euménides qui grandissent de plusieurs années en quelques heures, ou le mendiant : « Jamais on n'a vu de mendiant aussi parfait comme mendiant, aussi le bruit court que cela doit être un Dieu » (Acte I, scène III). Tout au long de la pièce, les Euménides cherchent par tous les moyens à empêcher Oreste et sa sœur de commettre un meurtre, alors que le mendiant livre ses commentaires sur les personnages et leur futur. Les Dieux se manifestent donc dans la pièce afin de se rapprocher des personnages et de contrôler leur destin.

            L’hérédité est également l’un des principaux fondateurs du destin des héros tragiques. En effet, celle-ci est responsable de la malédiction qui repose sur la famille des Atrides, desquelles descendent Hermione et Electre. En effet, le destin tragique de ces deux héroïnes est en grande partie dû à leurs ancêtres qui ont fait des Atrides une famille maudite le jour ou Tantale, arrière grand-père d’Agamemnon, donne aux Dieux son fils Pélops à manger lors d’un banquet. Par suite, Pélops est ramené à la vie par Zeus et son père envoyé aux Enfers. Pélops a deux jumeaux,  Thyeste et Atrée, puis meurt pour trahison, laissant ses deux fils se haïr et s’affronter afin d’obtenir le statut de roi de Mycènes. Si Thyeste séduit la femme d’Atrée, Atrée tue en contrepartie les fils de son frère et les lui fait manger. C’est ainsi que Thyeste lance la malédiction sur Atrée et sa descendance, les Atrides. Le destin de cette famille est en conséquence marqué par le meurtre, le parricide, l’infanticide, l’adultère, et l’inceste, de nombreux sujets tabous dont les Atrides ne se sont débarrassés que lorsque les dieux ont accordé repos et sérénité à Oreste, après que celui-ci ait tué sa mère. Ainsi, Electre, fille d’Agamemnon, sœur d’Oreste, et petite-fille d’Atrée, et Hermione, fille de Ménélas et également petite-fille d’Atrée, ont été touchées par la malédiction des Atrides tout au long de leur vie, ce qui a contribué à corrompre leur destin afin que celui-ci soit tragique.

            Certains héros de tragédies classiques sont même prédestinés à un avenir dramatique dès leur naissance. Le célèbre personnage d’Œdipe en est la preuve, puisque la prophétie annoncée avant sa naissance par la Pythie, oracle d’Apollon, s’est réalisée. En effet, malgré les efforts de son père Laïos pour se débarrasser de son fils et empêcher la malédiction qui le touche de se produire, Œdipe échappe à la mort et accompli les actes prédits : il tue son père et épouse sa mère, Jocaste, avec laquelle il a quatre enfants. On retrouve ici les notions de malédiction, d’inceste et de parricide, typique du tragique, que l’on retrouve aussi dans Electre, de Giraudoux. La fatalité est aussi un élément important lié au tragique, puisqu’elle est souvent associée aux Dieux. Celle-ci s’exprime à travers la notion de choix, puisque quoi que le personnage de tragédie fasse, son destin s’annonce tragique. Par exemple, dans Andromaque, de Racine, Oreste doit faire un choix entre passion et politique, mais devra obligatoirement échouer dans l’une de ses deux missions, voire dans les deux. La fatalité définit ainsi le tragique qui condamne les personnages dans leur avenir, et ce dès la naissance.

            Issus de familles maudites ou maudits dès leur naissance, les héros de tragédies ont scellés leur destin le jour de leur création. Les maîtres suprêmes de leur avenir se manifestent à travers la religion, en tant que Dieux, ancrant ainsi les personnages dans la fatalité de leur destin.

 

             Si certains facteurs empêchent les personnages d’accéder au bonheur, les héros sont en perpétuelle lutte pour échapper à leur destin et essayer de le modifier, afin d’obtenir liberté et justice.

            Les personnages tragiques agissent souvent en fonction de leurs intuitions, en quête de vérité et de vengeance. Ils pensent que leurs actes changeront le cours de leur vie, afin de la rendre meilleure, mais surtout celle des autres. En effet, la vengeance n’est pas seulement question d’honneur, elle permet aux héros de se sentir forts et légitimes, prêcheurs de l’égalité. Par exemple, Electre accompli son désir de vengeance légalement puisqu’elle rend justice à son père en tuant sa mère. Hermione tue Pyrrhus à travers Oreste, non seulement par amour, mais aussi pour rétablir l’ordre fixé selon lequel Pyrrhus doit l’épouser. Quant à Rodrigue, lui aussi venge son père en tuant son ennemi, et ainsi laver la honte qui touchait sa famille. C’est ce désir de vendetta qui pousse les personnages à des actes démesurés, s’opposant ainsi aux Dieux. Cette rébellion entraîne chez ces héros un sentiment de supériorité, car ceux-ci ont le pouvoir de modifier le destin des autres. Si leur destin n’est pas encore entre leurs mains, les personnages de tragédies sont en constante recherche de justice, et assouvissent ce besoin en contrôlant l’avenir des autres héros tragiques.

            La lutte des personnages tragiques contre leur destin passe aussi par la quête d’une certaine liberté. Si les héros peuvent être maîtres du destin des autres, ils n’ont pas souvent les commandes de leur propre avenir. L’obstination de certains personnages peut parfois aller au-delà de la peur de la perte d’un être cher ou de la mort, comme pour Andromaque qui lutte contre la proposition de Pyrrhus et met ainsi en danger la vie de son fils, afin d’accéder à la liberté. Pyrrhus, quant à lui, refuse également d’abandonner sa requête auprès d’Andromaque, mettant en péril son avenir afin de posséder ce qu’il ne pourra jamais obtenir : l’amour d’Andromaque. Les héros sont donc prêts à tout pour arriver à leurs fins, défiant la fatalité afin de prouver qu’eux aussi ont le pouvoir de décider de leur destin. Enfin, Electre et Hermione cherche la liberté en manipulant Oreste, et se tiennent ainsi loin des répercussions de leurs meurtres. Cette quête de liberté est présente dans les esprits de tous les personnages tragiques courageux, aux rôles complexes, et dont la présence est essentielle à la pièce. Il s’agit d’une forme de résistance envers un sort funeste que les personnages expriment à travers leurs actes d’opposition.

            Si la lutte des héros contre leur destin afin que celui-ci soit parfait peut paraître inutile, elle peut en revanche contribuer à l’améliorer. Certains héros arrivent en effet plus ou moins à accomplir leurs missions sans perdre un élément important de leur vie, tout comme dans Le Cid. Rodrigue, en tuant le père de Chimène, peut venger son propre père, mais aurait dû perdre sa fiancée à tout jamais. Or, Chimène, bien que triste suite à la mort de son père, ne cesse d’aimer Rodrigue malgré ses nombreux efforts pour le haïr. Le lecteur peut ainsi espérer à la fin de la pièce que Chimène pardonnera cet affront à Rodrigue et l’épousera comme promis. C’est également le cas d’Andromaque qui conjugue honneur et liberté. En effet, celle-ci a réussi à échapper à son mariage avec Pyrrhus et a également pu sauver son fils de la mort, accédant ainsi au titre de reine d’Epire. Si ces fins sont en apparence heureuses, le lecteur devine seulement l’avenir proche des personnages mais ignore leur avenir lointain qui peut se conclure tragiquement.

            C’est pourtant grâce à leur courage que les héros tragiques font évoluer leur destin et ceux des autres, et c’est à travers leur désir de vengeance et de liberté qu’ils peuvent essayer de l’améliorer et de le rendre plus paisible, tout du moins dans un futur proche.

 

 

Le destin des héros de tragédie est directement lié à leurs initiatives souvent insensées, entraînées par des sentiments incontrôlés comme la passion amoureuse dont ils sont souvent victimes. Mais d’autres facteurs jouent un rôle important, plus implicitement, quant à l’avenir des personnages, puisque tout héros de tragédie est confronté à la notion de fatalité. Enfin, le destin tragique des personnages peut évoluer, voire s’améliorer, grâce à la lutte acharnée des héros contre leur sort, en quête de liberté.

            Les protagonistes de la tragédie classique française sont en partie responsables de leur destin, et s’opposent tant bien que mal à la malédiction de leur sort afin d’aspirer à un avenir prospère.

            Le tragique ne peut-il pas se concevoir sans la notion de fatalité ?

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