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Pierre Reverdy écrit dans son Bloc-notes « 39-40 » : « En lisant un roman, le lecteur ravi devient imaginairement un autre ou les autres. Le poème l'émeut mais le laisse en lui-même et plus intensément lui-même. » Qu'en pensez-vous ?

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reverdy

Introduction Le 1er paragraphe introduit le thème du sujet et annonce déjà la manière dont je le conçois. Le 2° reproduit la citation (si cette dernière était plus longue, je n’en citerais que le plus important) et pose la question particulière que je choisis de me poser sur le sujet. Le 3° annonce mon plan sous forme de questions    La publication au XVII° du premier grand texte écrit en prose poétique, Les Aventures de Télémaque, provoque en France un débat littéraire : cette œuvre est-elle plutôt un roman ou plutôt un poème épique ? L’hésitation marque la difficulté d’établir à l’époque une distinction nette entre roman et poème. Au XX° siècle, Pierre Reverdy s’y essaie encore sans utiliser les habituels critères formels ou thématiques, en envisageant l’action de l’œuvre sur le lecteur : « En lisant un roman, écrit-il, le lecteur ravi devient imaginairement un autre ou les autres. Le poème l’émeut mais le laisse en lui-même et plus intensément luimême. « Mais dans quelle mesure ce nouvel effort de différenciation aboutit-il ? Pour répondre à cette question, on se demandera d’abord ce qui dans l’œuvre, peut produire cette différence de réception : est-ce la présence ou non de personnages auxquels s’identifier, la constitution d’un univers particulier dans lequel le lecteur est invité à entrer ? Existerait-il quelque moyen par lequel un poème, même narratif, induise le lecteur à rester en lui, malgré la présence de personnages, et dont seraient dépourvus les romans ? En fait, on peut se demander dans quelle mesure il est encore possible aujourd’hui de conserver une distinction de genre entre roman et poème. *    Développement trois parties comprenant chacune trois ou quatre paragraphes comportant chacun un argument et un ou des exemples. Notez que j’ai sauté une ligne entre chaque grande partie, pour que la structure de mon exposé apparaisse clairement.    Les transitions sont davantage marquées entre les    Concernant le roman, Reverdy insiste sur le « ravissement « opéré sur le lecteur pendant la lecture, faisant allusion au phénomène bien connu de l’identification aux personnages. Selon la focalisation du récit, le lecteur partage les sentiments de tel ou tel personnage, ou du moins s’intéresse à lui comme le ferait un ami : il se réjouit avec Fabrice de la première lettre de Clélia, tremble pour Gavroche et déteste Javert quand il s’acharne sur Blandine à l’agonie. Les émotions qu’il éprouve sont réelles mais empruntées, elles restent liées aux personnages qui sont censés les ressentir et à la situation fictive dans laquelle ils se trouvent et où il les rejoint par l’imagination. Le lecteur est alors bien dépossédé de soi, de son ici et maintenant, il vit des bribes d’une autre vie dans un autre temps et dans un autre espace. Pour que ce phénomène se produise, certaines conditions sont nécessaires : organisation cohérente de l’univers romanesque tout au long de l’histoire, ou au moins repérage des lieux suffisamment précis pour qu’on puisse les reconnaître, établissement d’une chronologie, ou du moins d’une succession possible des faits qui donne l’impression d’un déroulement temporel, caractérisation suffisante des personnages pour qu’on puisse les reconnaître et y    marquées entre les grandes parties (À cette action aliénante du roman, Reverdy oppose [...] ; Pourtant, est-il bien sûr que cette épaisseur du langage). NB : L’usage d’un mot récapitulatif accompagné d’un adjectif démonstratif est pratique pour marquer une transition (ex. : ce phénomène).    croire. Même un roman qui refuse la cohérence de l’espace-temps comme La Jalousie Robbe-Grillet donne globalement l’idée d’un espace et d’une durée par la répétition de descriptions ou d’allusions aux mêmes objets. Le charme et le plaisir de ce transport est tel qu’il a paru dangereux à certains : un lecteur trop passionné de romans risque de ne plus reconnaître la réalité de sa condition. À travers les personnages envoûtants que sont Don Quichotte ou Madame Bovary, la littérature romanesque elle-même prétend dénoncer cette folie qu’elle peut engendrer.    À cette action aliénante du roman, Reverdy oppose l’effet intériorisant du poème qui donne au lecteur le rôle actif de sujet. Et certains poèmes, il est vrai, ne présentent pas de personnages : ils décrivent un instant du monde, paysage au soleil couchant, vu par un sujet qui est à peine ou pas du tout caractérisé, simple lieu de perceptions et d’émois facilement investi par la sensibilité particulière du lecteur. Quand ce dernier lit le poème, il refait, en tant que nouveau « je « et à sa manière propre, le cheminement de l’énonciateur. On peut alors considérer que le poème devient l’œuvre du sujet lisant, qui se trouve ainsi enrichi de nouvelles émotions, de nouvelles façons de dire sans être passé par l’intermédiaire d’un autre. Le lecteur du poème, contrairement à celui du roman, est donc bien resté « en lui-même «, et les émotions ressenties, le poids changé de certains mots l’ont fait vivre « plus intensément «. Mais cela reviendrait à exclure du genre du poème toute poésie narrative. Peut-être alors Reverdy fait-il allusion à un moyen de distanciation spécifique, la matérialité particulière du langage poétique, qui empêcherait le lecteur de se perdre dans les aventures, qui le retiendrait ici et maintenant ? Alors que dans un roman le langage se ferait le plus transparent possible, pour faciliter l’entrée du lecteur dans le monde imaginaire, un poème au contraire travaille les mots comme un matériau, leur donnant au contraire une épaisseur sensible, forçant le lecteur à subir dans son corps les effets poétiques d’assonances, de rapidité de rythme, d’ampleur de respiration. Ainsi, l’élaboration de la mise en page du texte poétique, comme celle des calligrammes d’Apollinaire, est en faveur auprès de certains poètes contemporains, dont Reverdy : elle attire l’œil, et le fait se mouvoir selon un trajet plus ou moins imposé par le sens et le mouvement de la phrase. La lecture n’est plus silencieuse, intellectuelle et avide, comme dans un roman d’aventures qu’on parcourt le plus vite possible pour connaître enfin le soulagement de la fin, elle s’arrête aux mots qui se font voir et entendre, elle devient activité totale du sujet, corps et esprit mêlés. La versification a également pu être considérée comme un moyen d’épaissir le langage du poème, afin de le rendre toujours sensible au lecteur par le rythme physique de l’harmonie. De même pourrait-on envisager les figures « hardies «, qui étaient une des marques de la poésie au XVII°, comme un moyen de casser ou fragmenter le fil du récit, c’est-à-dire de rompre l’effet d’identification. Ainsi les comparaisons étendues de l’Iliade font-elles par exemple passer soudain le lecteur d’un champ de bataille jonché de cadavres à la fraîcheur paisible d’une étable après la traite.    Pourtant, est-il bien sûr que cette épaisseur du langage soit absente de la littérature romanesque ? Les comparaisons proustiennes ne peuvent-elles pas rivaliser d’étendue et d’épaisseur avec celles de l’Iliade ? Ne font-elles pas prendre conscience au lecteur qu’il est en train de lire, par l’émotion esthétique    qu’elles suscitent en lui ? De même, certaines descriptions de Madame Bovary ou de l’Éducation sentimentale n’ont-elles pas une beauté frappante qui oblige à s’arrêter pour les laisser résonner en soi ? Et pourtant ces mêmes œuvres n’entraînent-elles pas évidemment l’imagination du lecteur dans leur univers ? Par moments, les romans fonctionnent comme des poèmes, ces machines à produire en nous l’état poétique dont parle Valéry. Tout serait alors une question de dosage : tel texte serait plutôt un roman, tel autre plutôt de la poésie. Peut-être faudrait-il plutôt en conclure que la distinction que tente ici Reverdy n’est pas adaptée à tous les poèmes ni à tous les romans, mais seulement aux romans populaires vite lus, aux poèmes non narratifs. D’ailleurs la force poétique des mots, loin de nuire à l’identification, ne donneraient-elles pas au contraire plus de réalité, de puissance d’entraînement aux images décrites ? C’est là un avis qui régnait au XVII° et cette force n’avait que peu à voir avec la versification : la musique répétitive des vers et des rimes était accusée par certains de nuire à l’essor de l’imagination en l’endormant. Certes cette conception est historiquement marquée, mais le fait de prétendre conserver les catégories de roman et de poème n’est-il pas lui-même daté et inadapté depuis que le roman a acquis la noblesse réservée alors à la poésie, et depuis que sont apparus les concepts de vers libre, de prose poétique ou de poème en prose ? Il n’y a semble-t-il que deux solutions cohérentes. Ou bien on garde la distinction formelle et objective entre texte versifié et texte non mesuré comme le fait aujourd’hui quelqu’un comme Jacques Roubaud, ou bien on redéfinit complètement la notion de « poème «. Ainsi Meschonnic n’en fait-il plus le nom d’un genre ou d’une catégorie littéraire mais celui de tout texte fort, énergique, capable par son rythme propre, par la subjectivation du langage, de faire du lecteur, comme de l’auteur, des sujets du discours. Se voit refuser le titre de « poème « tout ce qui n’est que répétition de discours convenu, imitation stérile de formes ou de procédés visant à faire poétique. Le terme de « poème « est un terme de valeur, qui désigne toute littérature authentique. En fait, la dernière partie de la remarque de Reverdy pourrait bien être interprétée dans ce sens, comme une définition du fait littéraire, de l’effet de la véritable littérature, celle qui place le lecteur « plus en luimême «, quel que soit le genre des œuvres, par opposition à celle qui aliène le lecteur dans un discours déjà tout constitué.  Conclusion 1er paragraphe : récapitulation rapide du développement 2° paragraphe ouverture sur un autre sujet possible : le phénomène de la lecture    * La résistance d’un nombre croissant de textes à rentrer dans les catégories de genre littéraire sans cesse redéfinies par les théoriciens incite donc à mettre en doute la validité même de cet effort de catégorisation pour les grandes œuvres. Quelles que soient les définitions, il semble cependant que le mot de « poème « désigne toujours la qualité la plus haute de la littérature, comme si par ces variations de définition et de concepts, l’homme cherchait en vain mais sans se lasser à nommer et appréhender, à expliquer et repenser le charme actif de certains ouvrages de langage et l’alchimie mystérieuse et déroutante qui se produit en lui lors de leur lecture.   

« d'aventures qu'on parcourt le plus vite possible pour connaître enfin le soulagement de la fin, elle s'arrête aux motsqui se font voir et entendre, elle devient activité totale du sujet, corps et esprit mêlés. La versification a égalementpu être considérée comme un moyen d'épaissir le langage du poème, afin de le rendre toujours sensible au lecteurpar le rythme physique de l'harmonie. De même pourrait-on envisager les figures « hardies », qui étaient une desmarques de la poésie au XVII°, comme un moyen de casser ou fragmenter le fil du récit, c'est-à-dire de romprel'effet d'identification. Ainsi les comparaisons étendues de l'Iliade font-elles par exemple passer soudain le lecteurd'un champ de bataille jonché de cadavres à la fraîcheur paisible d'une étable après la traite. Pourtant, est-il bien sûr que cette épaisseur du langage soit absente de la littérature romanesque ? Lescomparaisons proustiennes ne peuvent-elles pas rivaliser d'étendue et d'épaisseur avec celles de l'Iliade ? Ne font-elles pas prendre conscience au lecteur qu'il est en train de lire, par l'émotion esthétique qu'elles suscitent en lui ? De même, certaines descriptions de Madame Bovary ou de l'Éducation sentimentale n'ont-elles pas une beauté frappante qui oblige à s'arrêter pour les laisser résonner en soi ? Et pourtant ces mêmesœuvres n'entraînent-elles pas évidemment l'imagination du lecteur dans leur univers ? Par moments, les romansfonctionnent comme des poèmes, ces machines à produire en nous l'état poétique dont parle Valéry. Tout seraitalors une question de dosage : tel texte serait plutôt un roman, tel autre plutôt de la poésie. Peut-être faudrait-ilplutôt en conclure que la distinction que tente ici Reverdy n'est pas adaptée à tous les poèmes ni à tous lesromans, mais seulement aux romans populaires vite lus, aux poèmes non narratifs. D'ailleurs la force poétique desmots, loin de nuire à l'identification, ne donneraient-elles pas au contraire plus de réalité, de puissanced'entraînement aux images décrites ? C'est là un avis qui régnait au XVII° et cette force n'avait que peu à voir avecla versification : la musique répétitive des vers et des rimes était accusée par certains de nuire à l'essor del'imagination en l'endormant. Certes cette conception est historiquement marquée, mais le fait de prétendreconserver les catégories de roman et de poème n'est-il pas lui-même daté et inadapté depuis que le roman a acquisla noblesse réservée alors à la poésie, et depuis que sont apparus les concepts de vers libre, de prose poétique oude poème en prose ? Il n'y a semble-t-il que deux solutions cohérentes. Ou bien on garde la distinction formelle etobjective entre texte versifié et texte non mesuré comme le fait aujourd'hui quelqu'un comme Jacques Roubaud, oubien on redéfinit complètement la notion de « poème ». Ainsi Meschonnic n'en fait-il plus le nom d'un genre ou d'unecatégorie littéraire mais celui de tout texte fort, énergique, capable par son rythme propre, par la subjectivation dulangage, de faire du lecteur, comme de l'auteur, des sujets du discours. Se voit refuser le titre de « poème » toutce qui n'est que répétition de discours convenu, imitation stérile de formes ou de procédés visant à faire poétique.Le terme de « poème » est un terme de valeur, qui désigne toute littérature authentique. En fait, la dernière partiede la remarque de Reverdy pourrait bien être interprétée dans ce sens, comme une définition du fait littéraire, del'effet de la véritable littérature, celle qui place le lecteur « plus en luimême », quel que soit le genre des œuvres,par opposition à celle qui aliène le lecteur dans un discours déjà tout constitué.Conclusion 1er paragraphe : récapitulation rapide du développement 2° paragraphe ouverture sur un autre sujetpossible : le phénomène de la lecture * La résistance d'un nombre croissant de textes à rentrer dans les catégories de genre littéraire sans cesseredéfinies par les théoriciens incite donc à mettre en doute la validité même de cet effort de catégorisation pour lesgrandes œuvres. Quelles que soient les définitions, il semble cependant que le mot de « poème » désigne toujours laqualité la plus haute de la littérature, comme si par ces variations de définition et de concepts, l'homme cherchaiten vain mais sans se lasser à nommer et appréhender, à expliquer et repenser le charme actif de certains ouvragesde langage et l'alchimie mystérieuse et déroutante qui se produit en lui lors de leur lecture. »

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