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théophile de Viau - lecture analytique d'un extrait des Amours tragiques de Pyrame et Thisbée (mort de Thisbée) - niveau 1ere L

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LECTURE ANALYTIQUE

 

Support : Théophile de Viau, extrait Des amours tragiques de Pyrame et Thisbée, 1623, V, 2

 

  • L'auteur : Théophile de Viau (1590-1626):

Poète audacieux et libre qui a connu un  vif succès de son vivant grâce à sa tragédie Les amours tragiques de Pyrame et Thisbée et ses poèmes.Il est né protestant, il a longtemps été persécuté par les jésuites pour ses idées, pour sa trop grande liberté, considéré comme impie et libertin sur le plan autant intellectuel que sexuel. Il fait de la prison pour ses idées et meurt juste après avoir été libéré.

Cf. poème p 108 : évocation de la liberté, de la solitude, de l’autonomie.

Il écrit poèmes et pièces de théâtre (deux genres privilégiés par les auteurs baroques).

 

  • L'œuvre : Les amours tragiques de Pyrame et Thisbée, 1623 :

Source d’inspiration de sa pièce Les amours tragiques de Pyrame et Thisbée : récit mythologique d’Ovide (connu pour les métamorphoses) => intertextualité entre les deux auteurs. Viau propose une réécriture du texte d’Ovide, c'est-à-dire une nouvelle version à son goût, c'est-à-dire à la façon baroque. On note cependant un changement de genre : Ovide écrit un récit  bref, Viau une pièce de théâtre

Le monologue de Thisbée (l’extrait travaillé) correspond à la dernière partie du texte d’Ovide adapté au théâtre.

 

  • L’extrait : composition du monologue et évolution du personnage de Thisbée :

Dans cet extrait, Thisbée se tue par erreur : elle croit que Pyrame s’est tué parce qu’il la croyait infidèle alors qu’il s’est tué parce qu’il croyait que le lion l’avait mangé.

Structuré par des connecteurs logiques et par les changements d’énonciation.

Plusieurs compositions possibles :

- Vers 1 à 8 : Thisbée constate la mort de Pyrame et elle le supplie de l’attendre (prière, apostrophe à Pyrame)

Mais

- Vers 9 à 14 : premier obstacle : Pyrame est parti sans elle donc son désir de partir ensemble n’est pas possible. Les vers 13-14 font écho aux vers deux et montrent son sentiment d’injustice, d’incompréhension.

- Évocation de la nature compatissante, qui pleure la mort de Pyrame, partage le désespoir de Thisbée (rocher, ruisseau, aurore, arbre, lune, terre). Les 4 éléments qui constituent la nature sont concernés. Cette nature est personnifiée (surtout l’arbre : apostrophe des vers 25 à 30) => désir de Thisbée de partager son deuil avec quelque chose, peur de mourir de Thisbée. Prière à l’arbre « fais comme moi, de grâce » => l’arbre doit l’accompagner dans la mort pour qu’elle ne soit pas seule (elle a peur)

Mais

-Vers 31 à 36 : incapacité de la nature à compatir, à mourir avec elle <= renaissance de la nature avec le phénomène des saisons=> Colère, déception de Thisbée => sorte de jalousie : les humains ne peuvent renaître, et donc Pyrame non plus.

Mais

- Vers 37 à 50 : opposition entre Pyrame et la nature <= il ne peut pas renaître. Face a l’impossibilité de faire renaître Pyrame, Thisbée prend la résolution de mourir pour le rejoindre, seule. Vers 42 : elle est résolue : « je me suis résolue aujourd'hui de le suivre » => nouvel espoir, enthousiasme où le désir de mort se substitue au désir amoureux (lexique du désir, de l’amour) verbes au futur.

Toutefois

- Vers 5 à 56 : volonté d’égaler Pyrame dans la mort, par l’intensité de la souffrance. Mourir « doublement » = nouvelle étape dans la résolution

Donc

- Vers 57 à 68 : conséquence et le choix d’une mort violente. Apostrophe a la mort, et au poignard  - impératifs.

Ce découpage met en évidence l’état d’esprit du personnage de Thisbée qui pressent tout de suite qu’elle va mourir. Elle demande l’aide de pyrame, mais il est déjà parti, de la nature mais elle ne peut rien pour elle. Elle se réjouit de mourir pour rejoindre Pyrame puis elle se tue.

 

  • L’extrait : Les registres : pathétique, lyrique, tragique :

Pathétique :

-        La situation est pathétique, en effet, il s’agit de deux jeunes gens qui s’aiment et dont l’issue est dramatique : ils meurent tous les deux. Le texte s’ouvre sur la mort de Pyrame et se clôt sur celle de Thisbée. Ils meurent d’amour par erreur, puisque Pyrame croit que Thisbée ne l’aime pas, celle-ci meurt pour le même soupçon. Il s’agit donc d’un quiproquo.

-        La mort de Pyrame entraîne le désespoir de Thisbée :

o       Elle montre ainsi une grande souffrance : l’idée de séparation apparaît ici comme une issue insupportable. On note les nombreuses exclamations et interrogations : « comment ! il ne vit plus et je ne suis pas morte ? »(vers deux) et « quoi ? je respire encore et regardant Pyrame / Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme ! »(vers 13-14). On note aussi le lexique de la souffrance : « mal », « bourreau », « coup », « malheureux » => ce lexique montre aussi le sentiment de culpabilité de Thisbée (vers deux, 54-55, 11-12).

o       Gestes spectaculaires (vers 28 et 29) qui montrent une mise en scène, un certain artifice baroque. De la même manière, son suicide est très spectaculaire.

o       Souffrance partagée par la nature => la nature compatir à ce que ressent Thisbée. Ainsi, le rocher « éclate », l’aurore « pleure », le ruisseau « fuit d’horreur », l’arbre « vomit du sang ». Les apostrophes contribuent à la recherche de la compassion (à Pyrame, à l’arbre, à la mort), ainsi que les prières, les supplications (s’adressant à Pyrame, la nature, Charon). Thisbée recherche des témoins de sa souffrance.

Lyrique :

-        Tirade centrée sur les sentiments de Thisbée (utilisation de la première personne du singulier) : elle y exprime son deuil, sa douleur, sa culpabilité et sa solitude. Mais cela laisse un espoir : celui de rejoindre Pyrame dans la mort. => Éros et Thanatos

-        Musicalité : anaphore vers 35-36, répétition, rythme. Rimes riches, suivies. Effets d’allitération avec les assonances (« tr » au vers 22, « f » vers 59, « s » vers 18 et vers 22, ce qui souligne le parallélisme entre les deux, « en » vers 18).

-        Communion du « je » avec la nature : souvent le poète se sert de la nature pour refléter son état d’esprit, ses émotions, ou pour exprimer les sentiments du personnage, en utilisant une sorte de relation de reflet entre les deux, le personnage projetant ses émotions sur les éléments naturels. La nature est donc personnifiée : la nature participe à l’expression de la souffrance. Ex : Thisbée s’arrache les cheveux, et demande à l’arbre de faire pareil => l’arbre est donc son reflet : « arrache tes cheveux » vers 28.

-        Effet de pointe poétique : « il en rougit, le traître » (vers 62) => jeu de mots sur « rougir ». il s’agit d’une chute, d’un effet de surprise.

-        Antithèse entre « douce » vers 66 et la violence des propos précédents.

Tragique :

-        Allusion au destin, aux cieux : « Achève nos destins » (vers huit)

-        « mon sort veut que je suive » (vers 10) => son sort est une volonté supérieur à la sienne, il veut qu’elle meure après Pyrame. De plus, on note une personnification du destin : il a la capacité de « vouloir » + « fureur du sort » (vers 12) => le sort a une fureur. Elle est donc le bras destin : c'est le destin qui décide de son sort : « pour faire paraître au Ciel (…) et lui montrer le tort qu’il a fait à mes vœux » (vers 26 et 27) => le sort a obligé quelque chose ; il n’a pas satisfait Thisbée. => Opposition entre ce que veut Thisbée  et ce que le destin veut pour elle. L’arbre est l’intermédiaire de cette accusation aux cieux.

-        « On voit la destinée / Ramener votre vie en ramenant l’année» (vers 33) => mort injuste de Pyrame puisque le destin ranime les plantes, ce qui renforce l’injustice de sa mort.

-        « et quand les dieux demain me le feraient revivre » (vers 41). Thisbée lance un défi aux dieux. Elle affirme sa volonté : « je me suis résolue aujourd'hui de le suivre » (vers 42) « et puisque le destin / de nos corps amoureux fait son cruel butin » (vers 43-44) => lexique de la guerre => registre presque épique. Nouvelle personnification du destin (« cruel »).

Thisbée affronte donc un destin : une figure despotique cruelle. (Par la suite, personnification de la mort, des enfers, du couteau). Le texte se termine sur le mot « cieux ».

-        Opposition entre le coup qu’elle se porte et « coup plus gracieux » (vers 67) qui signifie en fait qu’elle rejoint Pyrame.

-        Tout le texte est une déclaration d’amour à Pyrame mais dernière phrase : haine envers les cieux => rupture.

-        Elle doit accepter la solitude, elle affronte dans son destin en décidant de mourir seule et affronte la mort et le destin en mettant fin à ses jours : amours damnés. => Ici, hybris tragique : le héro sort de l’ordinaire par sa folie, sa démesure, son dépassement dans ses gestes, ici, celui de se suicider.

Thisbée est donc une héroïne tragique.

-        Le texte suscite terreur, horreur, pitié : sentiments que provoque la tragédie => Aristote développe la théorie de la catharsis : purgation des émotions, purifications des passions, purgation des émotions à travers : le héro tragique qui est un modèle (vertueux, spectateur éprouve admiration), mais aussi un contre-modèle : Thisbée se suicide pour que nous ne le fassions pas.

-        Début du texte : pitié de Charon, horreur du ruisseau => spectateur le ressent. Charon, le ruisseau sont des reflets de ce que ressent le spectateur => mise en abîme du spectateur par la personnification de la nature qui ressent donc horreur et pitié.

La violence, le désir de mort, le suicide final, les passages sanglants, le sang vomit par la terre, la culpabilité provoque l’horreur et la pitié.

Thisbée est un personnage démesuré : injonction, apostrophes (affrontement tragique avec la mort, volonté de mourir).

Les trois registres pathétique, tragique et lyrique sont souvent présents dans la tragédie, encore plus dans le monologue.

 

  • L’extrait : L’esthétique baroque :

-        Émotions spectaculaires : texte très visuel, très théâtral. Émotion violentes, sentiments violents (<= hyperboles), accomagnés de gestes exagérés (<= exclamation, interrogation) : cris, s’arrache les cheveux, supplication.

o       Thisbée s’inflige à elle-même une souffrance physique (s’arrache les cheveux, se suicide). La nature est le reflet de sa fureur : le rocher éclaté de deuil, sang qui recouvre tout, qui a été vomi par la terre, image répétée de l’éventrement (arbre, puis Thisbée elle-même à la fin).

o       Détails réalistes : « vomissement » (vers 24), « sang », « humeurs » (vers 30), « sueur » (vers 24). => rapport avec le corps => physiologie humaine + réalisme du suicide : geste final avec sensation précise de l’éventrement

o       Effet de couleur : Le rouge et le blanc dominent.

§       Rouge : le sang, les mûres + il recouvre tout : le poignard, l’arbre, la terre, mais peut aussi désigner « Enfers », « mort », « flammes » (vers 58 à 60).

§       Vert : la nature qui renaît à chaque saison, « prés verdissants » (vers 31), mais « rives sans verdure », donc cette couleur ne domine pas.

§       Blanc : Pyrame livide, cadavérique : « blêmi » (vers 23), « pâles manoirs » (vers 28), de plus, les mûres étaient blanches avant.

§       Noir : on imagine la scène en nocturne

§       Métamorphose de l’arbre qui passe du blanc au rouge.

o       Érotisme morbide (vers 43 à 48) : fusion d’Eros (le désir) et Thanatos (mort). Côté macabre exacerbé : le champ lexical de la mort est très présent. => Réalisme de la mort. La mort se substitue à l’union de Thisbée et Pyrame : le seul moyen de le retrouver est de mourir aussi => jouissance de Thisbée dans sa souffrance : « embrassement » (vers 46), « un esprit de l’ombre de deux corps » (vers 48). L’amour et la mort se mêlent. Elle qualifie la mort de « trop douce ».

o       Lyrisme emphatique : hyperboles, exclamations, métaphores, personnification, apostrophes, injonctions, antithèses (poignard rude mais mort douce, couleurs rouge et blanche, vie et mort lors de l’évocation de la nature), pointes poétiques.

 

  • Comparaison du texte de Viau avec d’autres :

Cf. f6, texte d’Ovide, extrait Des Métamorphoses :

Dans le texte d’Ovide, on a bien le même désespoir mais en beaucoup plus sobre. On note l’absence d’évocation de la nature. La psychologie de Thisbée est différente, pas d’érotisme macabre, pas d’expression de la peur. On retrouve néanmoins la dimension tragique. Ovide se centre néanmoins sur la prière aux deux pères, alors que Viau se centre sur les deux amants, et leur union probable dans la mort.

Viau propose donc une réécriture du texte d’Ovide.

Cf. parodie du texte de Viau : Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, 1595 :

-        Une troupe de comédien vont faire une fête pour le roi et la reine. Les comédiens répètent. Ils sont très mauvais. À la fin, mise en scène de Pyrame et Thisbée. Mise en abîme : le roi, la reine et toute la cour sont le public, et il y a une pièce de théâtre dans la pièce de théâtre.

-        Shakespeare caricature le langage tragique (répétitions, emphase). Le langage est inattendu, on note de nombreux mots incongrus.

-        Les spectateurs se moquent, ce qui exagère le ridicule et l’aspect parodique.

-        Les costumes les jeux de scènes sont comiques : le personnage déguisé en mur, avec la chaux et les poils => détail réaliste qui casse l’effet.

-        Jeux de mots

-        Cornes : symbole du cocu + la lune, symbole de l’inconstance.

Visionnage de Songe d’une nuit d’été (A midsummer night’s dream), mise en scène de Michaël Hoffman, 1998.

Cf. f6 Thisbée pour le portrait de Pyrame au peintre :

Poème d’amour qui se place dans la période où Thisbée et Pyrame ne peuvent se voir vraiment. Thisbée demande au peintre un substitut. Ce texte est donc un éloge de Pyrame : comparaison avec les dieux (dernière strophe), amour (strophe deux), anges (strophe quatre).

« Ouvre-moi le sein » => elle veut que l’image soit fidèle à sa vision de Pyrame + éloge de la peinture. Le portrait est un éloge de l’être-aimé. L’image du reflet est très baroque. Ici, Thisbée n’a pas accès au vrai Pyrame, elle se contente de son illusion.

Le poète doit être le plus possible proche de la réalité néanmoins c'est toujours une illusion => thème baroque de l’illusion, du reflet.

Écoute du texte de Théophile de Viau lu en déclamation baroque par Eugène Green :

Les « r » sont roulés, les consonnes sont toutes prononcées, la prononciation est nasale : « quoi » devient « quoué », ton monocorde, lent, sans variation, ce n’est pas une prononciation réaliste des sentiments, qui diffère de la prononciation moderne.

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