« Nul n'est méchant volontairement »
Publié le 05/04/2026
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«
« Nul n'est méchant volontairement »
Pour Socrate « le bien est la source de toutes nos actions ».
Celui qui fait le
mal se trompe car il le considère, en son for intérieur, comme un bien.
La faute
est donc une erreur et l'erreur un manque de connaissance.
.
.
.
Le sens commun distingue la faute de l'erreur.
Un médecin consciencieux qui
tue son malade par une prescription inadaptée, n'est pas coupable, à l'inverse
d'un empoisonneur ayant programmé la mort de sa victime.
C'est ce choix
délibéré d'une fin mauvaise qui constitue la faute.
Elle constitue la catégorie
essentielle de la pensée morale.
Mais cette distinction entre la faute et l'erreur est moins claire qu'il n'apparaît à
première vue.
Ainsi, Socrate soutient que la faute se réduit à une erreur, que nul
n'est méchant volontairement car « le bien est la source de toutes nos actions ».
1
L’universalité du jugement de valeur
Considérons d'abord cette notion de bien.
À première vue, elle peut sembler un
concept un peu vague dont il est difficile de déterminer la compréhension et
l’extension.
D'une part, en effet, le bien est indéfinissable.
Et d'autre part, des
choses différentes, et parfois même opposées, sont jugées bonnes selon les
époques, les lieux, les individus.
On pourrait prendre prétexte de ces incertitudes
pour reléguer l'idée de bien au rang des simples opinions indignes d'un examen
sérieux.
Ce serait méconnaître son caractère essentiel de principe.
Un principe, en effet, ne se définit pas car il est ce à partir de quoi les autres
choses se définissent.
Ainsi, on détermine le triangle comme une portion
d'espace délimitée par trois droites ; mais l'espace qui sert à définir n'est pas luimême défini.
Il est pourtant l'objet d'une intuition évidente.2 Il en est de même
pour le bien.
Pour s'en convaincre, il suffit d'observer l'usage que chacun fait du
concept de meilleur.
Tout le monde s'y réfère constamment, dans le langage ou
1
2
Gorgias 499e.
Dans une géométrie non axiomatisée.
1
l'action, et sa signification est évidente pour tous : il n'est pas besoin d'avoir
approfondi la philosophie pour comprendre, par exemple, que la santé est
meilleure que la maladie.
L’idée de meilleur est une structure de la pensée.
Or
elle implique nécessairement une référence au bien.
Cette notion est donc une
catégorie de l'esprit, comme, par exemple, l'idée de cause.
Et de même que tout
homme se fonde sur l'idée de cause lorsqu'il explique, il se réfère à l'intuition du
bien lorsqu'il préfère et choisit.
Cette intuition du bien s'exprime dans des jugements à prétention objective.
Soutenir qu'une chose est meilleure qu'une autre ne signifie pas qu’elle nous
plaît davantage, par exemple, parce qu'elle nous procure plus de plaisir.
Même
l'affirmation que le plaisir est le seul bien et la douleur le seul mal implique
qu'on s'en détache pour les confronter à la norme du bien.
C'est ainsi que dans le
Protagoras, Socrate, bien qu'il adopte, provisoirement, la perspective hédoniste,
oppose à la sensation du moment une arithmétique des plaisirs qui est une œuvre
de la pensée.
Ainsi, une conduite agréable sera jugée mauvaise par les douleurs
qu'elle entraîne ou les plaisirs plus grands dont elle nous prive : l'intempérance
et la paresse sont mauvaises car l'une est cause de maladie et l'autre de pauvreté.
Mais ce sont là des inconvénients et des avantages que la pensée prévoit et qui
ne sont pas sentis.
On voit par là que l'homme qui juge du bien et du mal s'arrache à l'immédiat et
pense sa vie dans le temps.
C'est ce que confirme un texte du Gorgias.
3 Celui
qui absorbe un remède désagréable ne veut pas le désagrément, mais la santé
dont le remède est le moyen.
De même, le commerçant qui affronte les dangers
de la mer ne souhaite pas les courir mais veut la richesse, but de son négoce.
Dans ces deux cas, santé et richesse sont considérées comme des biens.
C'est
donc en vue du bien que tout homme accomplit chaque chose, qu'elle soit
intrinsèquement indifférente ou même mauvaise.
Il évalue donc ses actes par un
jugement qui pèse leurs conséquences à plus ou moins long terme.
Et même
dans les cas où le fruit de l'acte est immédiat, il faut que la pensée prenne un
recul, s'en détache, et le confronte à la norme du bien pour le qualifier de bon.
Ainsi, le bien n'est jamais donné dans une sensation, mais dans une réflexion.
Et
puisque la sensation implique toujours la participation du corps, il faut dire que
la considération du bien nous arrache au corps pour nous élever au plan de la
pensée.
L'affirmation socratique
Cette dimension temporelle de l’activité réfléchie ne doit pas inciter à
édulcorer la thèse socratique en la réduisant à l'aphorisme banal : « la fin justifie
les moyens ».
4 Socrate va plus loin : pour lui, le but poursuivi est toujours jugé
3
4
Gorgias 467 c.
Par exemple, l'idéal utopique d'une société parfaite aurait pu justifier le goulag aux yeux des staliniens.
2
bon, même si la société, le sens commun ou l'agent lui-même affirme le
contraire.
En effet, « pour aimer le mal, il faut aimer le bien : car on ne peut
aimer le mal que parce qu’on le regarde comme un bien, que par l'impression
naturelle qu'on a pour le bien ».5 Ainsi, pour l'intellectualisme, c'est le bien que
cherche l'escroc, l'auteur d'un crime crapuleux, le délinquant sexuel.
Une réflexion sur ces exemples paradoxaux constitue la meilleure introduction
à l’intelligence de la doctrine.
Chacun conçoit l'avantage que procurent ces
crimes : il s’agit du plaisir soit directement appréhendé, soit acquis par le moyen
de l'argent.
Et tout homme comprend l'attrait du plaisir.
Si, pourtant, le plus
souvent, ces forfaits lui font horreur, c'est que le prix par lequel le délinquant les
achète lui apparaît moralement exorbitant.
Qu’importe un avantage acquis par
un aussi grave opprobre moral : un homme sain n'est même pas tenté ! Mais
c’est là justement l’indice qu'il éprouve une valeur que le « coupable » n'aperçoit
pas ou aperçoit mal.
Certains n'hésitent pas à risquer leur vie pour rester fidèles
à la probité ou à l'honneur.
D'autres, au contraire, les sacrifient sans vergogne à
quelque avantage social ou matériel.
L'un aperçoit, ou croit apercevoir, des
valeurs invisibles ou obscures pour l'autre.
Tout compte fait, chacun choisit ce
qui lui semble le meilleur et fuit ce qui lui apparaît pire.
Ainsi, Socrate est
convaincu qu'il est plus laid de commettre l'injustice que de la subir.
Mais
Calliclés ne voit là qu’un préjugé populaire et pense que la domination du fort
sur le faible est juste, donc bonne.6
Encore Calliclès a-t-il la lucidité de son choix et le courage de l'assumer.
C'est
rarement le cas.
Généralement, le « coupable » souscrit dans son discours aux
étiquettes imposées par la conscience sociale.
Il qualifie de mauvaise la conduite
qu'il a cependant choisie.
Mais ce n'est que par ouï-dire qu'elle lui apparaît telle.
Tout au plus, ressent-il la force contraignante du surmoi qui donne aux
représentations collectives leur caractère coercitif.
Mais la connaissance
authentique d'une valeur n'a rien à voir avec sa désignation sociale ni sa
puissance d'entraînement avec la pression du groupe.
Une référence aux
mathématiques permet d'éclairer ce point essentiel.
Je puis savoir par cœur les théorèmes et les réciter avec conviction car j'ai
confiance dans le maître qui me les a appris.
Ce ne sont là qu’opinions droites,
étrangères à la science.
La pensée mathématique authentique consiste, au
contraire, à refaire la démonstration pour son propre compte afin de s'approprier
l'évidence.
Celle-ci n'est pas reçue de l'extérieur mais dévoilée par un acte de la
pensée qui la découvre dans son propre fond.
Il en est de même pour la réflexion
morale : les valeurs ne sont découvertes que dans l'intériorité.
Sinon, il s'agit
seulement de conformisme et de dressage.
5
6
Malebranche, Traité de morale, I, 3, 15.
Calliclès est un interlocuteur de Socrate dans le Gorgias, 483 a.
3
Toutefois, les valeurs morales ne se traduisent pas, comme les vérités
mathématiques, dans une formulation objective, aisément transmissible à tous.
7
Elles font l’objet d’intuitions qui, en grande partie, échappent au discours.
Considérez la compassion : chacun est capable d'en donner une définition, au
moins approximative, et de l'illustrer par des exemples convenablement choisis.
Mais le plus souvent, il s’agit là d'une connaissance extérieure qui situe
adéquatement l'inconnu dans le réseau conceptuel des notions morales.
Ce
repérage logique ne suffit pas à l'intelligence de la compassion.
Pour la
comprendre, il faut l’éprouver comme une évidence du cœur.
Or le discours
n'exprime pas cette expérience.
Il peut, en outre, entretenir l'illusion de connaître
une valeur à laquelle on n'accède pas.
Certes, entre l'appréhension authentique d'une valeur et sa méconnaissance
totale, il y a mille transitions.
L'ignorance absolue n'est, le plus souvent, qu'un
cas d'école.
Une valeur éveille habituellement quelque écho, même dans l'âme
qui la récuse.
Bien que confusément entrevue, elle peut faire obstacle aux
tentations.
Elle est, par là, source....
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