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Blaise Pascal : DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR

Publié le 17/03/2010

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L'HOMME est né pour penser ; aussi n'est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures, qui le rendraient heureux s'il pouvait toujours les soutenir, le fatiguent et l'abattent. C'est une vie unie à laquelle il ne peut s'accommoder ; il lui faut du remuement et de l'action, c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité des passions, dont il sent dans son cœur des sources si vives et si profondes.    Les passions qui sont le plus convenables à l'homme, et qui en renferment beaucoup d'autres, sont l'amour et l'ambition : elles n'ont guère de liaison ensemble. Cependant on les allie assez souvent, mais elles s'affaiblissent l'une l'autre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.    Quelque étendue d'esprit que l'on ait, l'on n'est capable que d'une grande passion, c'est pourquoi, quand l'amour et l'ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il n'y avait que l'une ou l'autre. L'âge ne détermine point ni le commencement, ni la fin de ces deux passions ; elles naissent dès les premières années, et elles subsistent bien souvent jusqu'au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres, et il semble qu'elles se ralentissent avec les années ; cela est pourtant fort rare.    La vie de l'homme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée au monde ; pour moi je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison, et depuis qu'on commence à être ébranlé par la raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce terme l'on est enfant ; et un enfant n'est pas un homme.    Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition ! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que l'on a du feu, l'on est aimable ; mais ce feu s'éteint, il se perd : alors, que la place est belle et grande pour l'ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir ; ils sont machines partout. C'est pourquoi, l'amour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable.    A mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées, qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient occasionnées par le corps il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres, elles se mêlent souvent ensemble, et causent une confusion très incommode ; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de l'esprit.    Dans une grande âme tout est grand.    L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander : on le doit sentir. L'on ne délibère point là-dessus, l'on y est porté, et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte.    La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.    Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse.    Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensée qui l'applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusqu'au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans.    Quand on a l'un et l'autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir ! Car on possède à la fois la force et la flexibilité de l'esprit, qui est très nécessaire pour l'éloquence de deux personnes. [...]   

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« Blaise PASCAL (1623-1662) Le génie de Pascal frappe par sa diversité : génie scientifique qui invente une machine à calculer, se livre à desexpériences de physique, résout de grands problèmes mathématiques ; mais aussi penseur étonnant, tour à tourthéologien, philosophe, rhéteur, logicien. Pascal aborde ces divers domaines dans des œuvres de circonstance, ce qui lui donne un caractère d'écrivain "engagé ", mais toujours au service d'une vérité supérieure à l'actualité des discours, qu'elle soit vérité scientifique,morale ou religieuse.

Toute son œuvre témoigne ainsi de la quête qui anima sa brève existence. Pascal est né en 1623 à Clermont-Ferrand.

À la mort de sa mère en 1625, il reste seul avec son père, de petitenoblesse, cultivé et amoureux du savoir, et ses deux sœurs.

La famille s'installe à Paris en 1631 et fréquente lesmilieux scientifiques.

De son père, Pascal apprend les humanités et les sciences.

Élève surdoué, il ne reçoit donc pasla culture scolaire de son époque, héritière du Moyen Âge, et ignorante de l'esprit moderne ; il rentre immédiatementdans un univers culturel où le précèdent les pionniers des temps modernes, comme Galilée, Descartes ou Fermat.

Cedéveloppement intellectuel va de pair avec une évolution religieuse : en 1646, à Rouen, toute la famille se convertitau christianisme austère de Port-Royal.

Pascal, modéré jusque là, prend conscience de la pleine signification de lacondition chrétienne.

Sa foi devient militante et apologétique.

Toutefois, il reste dans le monde encore sept anspendant lesquels il se livre à des activités scientifiques célèbres comme ses expériences sur le vide ou le calcul desprobabilités. En 1654, après l'expérience mystique de la " nuit du Mémorial ", Pascal s'engage à vivre selon l'Évangile, oublianttout hormis Dieu, non " le Dieu des philosophes et des savants ", mais le Dieu sensible au cœur, celui d'Abraham,d'Isaac et de Jacob.

Dès lors, Pascal se consacre à l'apologie de la religion chrétienne.

De ce travail, seulssubsistent des fragments, les Pensées, rassemblés et classés par Port-Royal après sa mort, survenue en 1662 à lasuite d'une maladie longue et douloureuse. Mais pourquoi une apologie du christianisme ? Pour montrer que le recours à la foi est rendu nécessaire par l'échecde la philosophie.

Ce projet s'esquisse déjà dans l'Entretien avec Monsieur de Saci sur Épictète et Montaigne, en1655.

La philosophie, qui prétend nous offrir bonheur et sagesse, s'avère incapable de tenir ses promesses. Cet échec montre que l'homme ne peut obtenir ces biens par lui-même ; il a besoin du soutien de Dieu.

Quiconquerefuse cette aide surnaturelle se livre à l'orgueil, principe de tous les maux, ou renonce à tout espoir d'une véritédéfinitive, en sombrant dans cette indolence de l'âme qu'est le scepticisme. En prenant pour point de départ les limites de la philosophie, Pascal choisit donc de convertir un public bien défini : ils'adresse aux gens du monde, chrétiens et libertins cultivés, humanistes et scientifiques, pour les mettre dans unesituation critique, premier pas vers la foi.

L'ennemi suprême de la foi, en effet, n'est pas l'athéisme mais l'indifférencereligieuse.

Cette indifférence doit être muée en inconfort, puis en position intenable.

L'inconfort s'installe lorsque laraison s'aperçoit qu'elle ne peut pas plus démontrer l'existence que l'inexistence de Dieu.

Il s'aggrave quand l'hommereconnaît sa misère et est mis en situation où il ne se suffit plus à lui-même, ainsi plongé dans un malaise existentielqui l'oblige à se préoccuper de son salut. Vivre devient un pari sur l'existence de Dieu : il est impossible d'être indifférent lorsque nous sommes mis ensituation de parier sur l'existence ou sur l'inexistence de Dieu.

Ainsi, parier pour Dieu permet de découvrir un Dieucaché qui nous est présent à travers certaines images et certaines figures de la nature, dans les Écritures, et dansl'Histoire.

Vivre avec Dieu, c'est apprendre à le déchiffrer partout autour de nous et en nous, à la lumière de la foi.C'est par le portrait de notre condition que Pascal nous est proche : le contraste entre la grandeur et la petitessede l'homme s'impose comme une pensée d'une permanente actualité.. »

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