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Discours sur l'économie politique, article « Économie politique » de l'Encyclopédie (tome V) (1755). Commentaire

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discours

La confédération sociale protège fortement les immenses possessions du riche, et laisse à peine un misérable jouir de la chaumière qu'il a construite de ses mains. Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l'autorité publique n'est-elle pas toute en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d'autres friponneries, n'est-il pas toujours sûr de l'impunité ? Les coups de bâton qu'il distribue, les violences qu'il commet, ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit, et dont au bout de six mois il n'est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu'il soupçonne. Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voilà les escortes en cam¬pagne : l'essieu de sa chaise vient-il à rompre : tout vole à son secours : fait-on du bruit à sa porte ? il dit un mot et tout se tait. La foule l'incommode-t-elle ? il fait un signe, et tout se range : un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l'assommer ; et cinquante honnêtes piétons allant leurs affaires seraient plutôt écrasés, qu'un faquin' oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l'homme riche et non le prix de la richesse.

Que le tableau du pauvre est différent ! plus l'humanité lui doit, plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées, même quand il a droit de les faire ouvrir ; et si quelquefois il obtient justice, c'est avec plus de peine qu'un autre n'obtiendrait grâce : s'il y a des corvées à faire, une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence ; il porte, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter : au moindre accident qui lui arrive, chacun s'éloigne de lui : en un mot, toute assistance le fuit au besoin2, précisément parce qu'il n'a pas de quoi la payer. [...] L'argent est la semence de l'argent, et la première pistole est quelquefois plus difficile à gagner que le second million. [...] Résumons en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi car je suis riche et vous êtes pauvre ; faisons donc un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste pour la peine que je prendrai de vous commander.

Discours sur l'économie politique, article « Économie politique «

de l'Encyclopédie (tome V) (1755).

« Textes commentés On n'aura pas de mal à trouver des équivalents des situations d'inégalité décrites par Rousseau en transposant dans notre univers quotidien actuel. Le ton persifleur et les doléances véhémentes de Rousseau ne concernent pas seulement l'Ancien Régime. Les inégalités sont de toutes les époques, et la nôtre, en dépit des institutions démocratiques et de la devise républicaine, n'est nullement exempte de ces injustices et de ces situations scandaleuses. C'est « l'envers de la société contemporaine », selon l'expression de Balzac. On en parle peu, sauf quand le scandale éclate et que les médias peuvent s'en repaître, en tablant sur l'apitoiement des lecteurs et téléspectateurs. Mais jus­ tement, si cela « fait vendre », c'est que les situations ici décrites par Rousseau alimentent le sentiment immédiat de tout individu en société : « il n'y a pas de justice », autrement dit, l'argent et la puissance priment toute autre considération. « Selon que vous serez puissant ou misérable ... » La description frappante que fait ici Rousseau de l'inégalité des conditions et de l'injustice qu'elle engendre est le point de départ de sa philosophie, et ce tableau pessimiste et réaliste se trouve développé dans la seconde partie du Discours sur l'inégalité, qui décrit la genèse de cette dépravation inégalitaire de l'humanité en société, ce « nadir de l'histoire» (Jean Starobinski). Le phi­ losophe prend en compte la plainte des opprimés et des misérables, et !'écrivain fera des émules, notamment au XIXe siècle avec des romanciers comme Victor Hugo ou Eugène Sue. Mais c'est peut-être aussi le point de départ de toute philosophie : Rousseau s'inscrit dans la lignée de Platon. Celui-ci, membre de l'aristocratie d'Athènes, ne prend certes pas la défense des esclaves ou de la démocratie, mais il prend pour point de départ de toute sa philosophie l'injustice qui règne dans la cité : à cet égard, les descriptions de l'injustice sociale que fait Rousseau dans la seconde partie du Discours sur l'inégalité doivent être comparées à celles de Platon dans la République, notamment au livre VIII. On peut ajouter que Marx (par ailleurs économiste) est, comme philosophe, celui qui a repris le plus rigoureusement l'inspiration de Rousseau avec le succès et l'influence que l'on sait, inspiration dont on retrouve des traces et certains accents chez le sociologue contemporain Pierre Bourdieu. À lire ce texte, on comprend pourquoi Rousseau est honni et calomnié : dis­ moi qui tu hais, et je te dirai qui tu es (socialement). 33 »

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