HDE : COMMENTAIRE DE DOCUMENT Document : Maximes économiques d’un physiocrate (p. 123)
Publié le 21/04/2026
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HDE : COMMENTAIRE DE DOCUMENT
Document : Maximes économiques d’un physiocrate (p.
123)
L’illustre Robert Walpole, premier chef de gouvernement britannique à assurer la fonction de
Premier ministre entre 1721 et 1742, résume son art de gouverner par la formule suivante :“Quieta non
movere”, que l’on pourrait traduire par “à ce qui reste tranquille, il ne faut pas toucher”.
Le dirigeant whig
entend qu’il ne doit gouverner que dans les moments de tumultes, et laisser les choses s’arranger
naturellement en temps normal.
Cette confiance en un ordre inné, nous la retrouvons dans la deuxième
moitié du XVIIIe siècle au sein du courant des physiocrates.
Être physiocrate, c’est justement faire
confiance au pouvoir de la nature (physis en grec signifie “nature”, et cratos renvoie au pouvoir), et c’est
ne pas intervenir en toute chose qui contribuerait à perturber cet ordre.
Fondateur de ce mouvement, François Quesnay (1694-1774) est un médecin français qui se met
au service de Madame de Pompadour à partir de 1744.
Figure politique et intellectuelle de poids à la Cour
de Versailles (il rédige trois articles de l’Encyclopédie de D'alembert et Diderot), le chirurgien est connu
pour transposer sa connaissance du corps à l’économie, en évoquant des flux de richesse qui circulent par
des canaux comme le ferait le sang à travers des veines (comme on peut le voir dans le Tableau de 1758).
S’inscrivant dans la suite des précurseurs français du libéralisme économique (Pierre Le Pesant de
Boisguilbert, 1646-1714, et Richard Cantillon, 1680-1734), les physiocrates se fixent pour ambition de
desceller les lois naturelles qui expliquent la création de richesse.
À ce titre, ils sont considérés comme
des fondateurs de la science économique.
Tel est l’intérêt des Maximes économiques du gouvernement d’un royaume agricole, ouvrage de
Quesnay publié en 1760.
Dans cette liste de trente maximes, l’économiste préclassique expose sa vision
de l’organisation idéale du pouvoir politique en conformité avec les nécessités physiques de l'économie.
Cet extrait correspond à ce que les intellectuels du XVIIIe siècle appellent “l’économie politique”, une
notion au sens plus large qu’aujourd’hui, qu’il faut comprendre comme une réflexion générale sur
l'organisation, la distribution et la limitation des pouvoirs dans une société.
Ces réflexions ont donc pour
vocation d’influencer les décisions du roi Louis XV (1714-1774), dont l’État a connu des transformations
majeures, notamment au cours du XVIIe siècle, avec le développement concomitant de l’absolutisme
royal et de l’administration.
L’anaphore “Que”, répété à chaque début de maxime, témoigne du caractère
impératif des mesures que propose Quesnay : il s’agit bien d’un programme politique.
Le royaume est alors dans une situation paradoxale : engagé depuis 1756 dans un conflit qu’on
appellera la Guerre de Sept Ans, la France, première puissance démographique et agricole du continent,
est incapable de venir à bout de ses adversaires prussiens et britanniques, pourtant bien moins peuplés et
pauvres en ressources.
La question majeure de cette période est donc la suivante : quelles sont les sources
de la puissance d’un État ? Comme l’explique Yves Charbit dans L’échec d’une théorie économique : la
physiocratie (2002) les physiocrates s’engagent dans la polémique en défendant, à rebours du
mercantilisme colbertiste, une intervention minimale de l’État dans l’économie.
Il faut “laissez-faire,
laissez-passer” les acteurs de l’économie et leurs marchandises, et ce surtout dans le domaine de
l’agriculture, seul et unique secteur à même de réaliser un “produit net” (les biens agricoles sont
considérés comme un don de la nature).
Cette croyance en une agriculture seule vectrice de richesse est à
lier avec la dépendance du royaume de France vis-à-vis du secteur primaire, qui représente plus de 90%
de sa production à la veille de la Révolution française.
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Au cœur de la pensée des physiocrates, on retrouve donc le principe de “sûreté”, que Quesnay
évoque dès le premier paragraphe.
Ce principe suppose le droit d’un individu à la conservation, de son
bien comme de sa personne (Larrère, C.
1992.
L'invention de l'économie au XVIIIe siècle : Du droit
naturel à la physiocratie).
C’est parce que l’État garantie la confiance mutuelle entre les individus que ces
derniers agissent en conformité avec “l'ordre naturel” (maxime II), qui renvoie à l’organisation innée de la
société selon des lois naturelles qui s’imposent à l’homme et permettent son enrichissement.
Doit-on alors rattacher les physiocrates aux auteurs contractualistes, qui défendent que l’État a
une simple fonction sécuritaire en vue de maintenir des droits naturels ? Ou bien pouvons-nous trouver
une continuation morale et politique des thèses physiocratiques qui s’étendent au-delà de cette simple
fonction ? Nous chercherons dans ce texte de Quesnay à comprendre quelle place donner au souverain
dans un monde déjà régi par des lois naturelles, et en quoi ces conceptions ont modifié la perception de
l’État par la société en cette fin de XVIIIe siècle.
Si le rôle premier du souverain est d’agir en despote éclairé afin de maintenir au mieux les droits
naturels (partie I, des maximes 1 à 13), nous verrons que les physiocrates introduisent une vraie rupture
dans la conception de l’État, dans la mesure où celui-ci n’est plus amené à raisonner en termes de justice
et de légitimité, mais davantage dans en terme d’une jouissance qu’il ne peut procurer qu’en se
soumettant aux nécessités des lois économiques (partie II, des maximes 13 à 30).
Enfin, à travers l’étude
du cas historique du gouvernement Turgot (1774-1776) qui porte les idées physiocratiques au pouvoir,
puis, par l’analyse de ce courant d’idée par Michel Foucault, nous verrons en quoi les théories de Quesnay
ont transformé les rapports de l’État à sa population sans permettre la prospérité attendue (III).
Défenseurs de l’unicité du pouvoir, les physiocrates se déclarent en faveur d’un despotisme
éclairé, seul à même de rester fidèle aux lois naturelles et de défendre la sûreté des gens.
Quesnay rejette la séparation des pouvoirs prônée par Montesquieu au nom d’un pouvoir unique
capable d’assurer “l’intérêt général”.
À un “système de contreforces dans un gouvernement”,
l’économiste préfère “une autorité souveraine unique” (maxime I).
Il s’inscrit ici dans la pleine
continuation des partisans de l’unicité du pouvoir (Bodin, Hobbes), selon lesquels les pouvoirs exécutifs
et législatifs doivent être concentrés dans une seule main.
C’est en somme une défense assez classique du
système absolutiste dont le royaume de France est l’expression la plus aboutie dans l’Europe du XVIIIe
siècle.
Cette concentration des pouvoirs vise à protéger “l’intérêt général de la nation” (qui repose
entièrement dans “la prospérité de l’agriculture”, maxime I) face aux “dissensions des intérêts
particuliers” (maxime I) qu’apporte une séparation du gouvernement en différentes branches.
Il est
intéressant de voir que Quesnay détourne ici des notions qui circulent dans les débats de son époque
(l’opposition entre l'intérêt général et l’intérêt particulier sera notamment utilisée par Rousseau en 1762
en faveur d’une légitimation des lois par la souveraineté populaire), pour défendre un absolutisme royal
débarrassé de toute opposition institutionnelle.
Le souverain peut alors se concentrer pleinement sur un
seul objectif : assurer “la prospérité de l’agriculture, qui est la seule source de toutes les richesses de l’État
et de celles de tous les citoyens” (maxime I).
L’auteur des Maximes réemploi donc certaines des grandes
références de la théorie politique pour justifier l’existence d’un pouvoir unique qu’il juge plus adapté à
l’analyse que les physiocrates font de l’économie.
Mais loin d’avoir un pouvoir illimité, le souverain doit rester en phase avec les lois naturelles et
ne jamais s’en détacher.
Le pouvoir doit garder à l’esprit que “la terre est l’unique source de richesses, et
que c’est l’agriculture qui les multiplie” (maxime III).
Quesnay estime que ses théories sur la
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prééminence de l’agriculture dans la création de richesse font office de science et donc de vérité.
L’État
n’agit pas de façon arbitraire, mais toujours à la lumière de la connaissance.
C’est la raison pour laquelle
il est nécessaire que “ceux qui se destinent à l’administration soient assujettis à l’étude de l’ordre naturel
le plus avantageux pour les hommes” (maxime II).
Là encore, Quesnay est en pleine filiation avec l’esprit
de son temps, dans la mesure où il juge nécessaire d’avoir une administration formée et compétente pour
diriger le pays.
Pour les physiocrates, qui sont toujours en quête d’apporter la raison scientifique au
gouvernement des hommes, le développement d’une administration professionnelle est un axe
indispensable pour rendre l’État plus efficace.
En témoigne leur admiration sans borne pour la
bureaucratie prussienne, qui fait dire à Victor Riquetti de Mirabeau (ami de Quesnay) que “si la Prusse
disparaissait, l’art de l’administration retomberait en enfance”.
Ainsi, grâce à la “science générale du
gouvernement [...] l’autorité souveraine, toujours éclairée par l’évidence, institue les meilleures lois”
(maxime II).
Parce qu’il y a la “science”, l’auteur conclut qu’il existe nécessairement “l’évidence”, en
somme des choix logiques qui s’imposent au souverain.
Dans l’Économiste, la cour et la patrie (2011),
Arnault Skornicki écrit que la “rhétorique de l’évidence, concept nodal chez....
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