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La sympathie permet-elle de connaître autrui ?

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.. dans leur oeuvre... Le but de la camaraderie c'est ce que l'on fait ensemble, non ceux qui le font ; on pourrait dire en un sens de l'univers de la camaraderie qu'il est purement public. La vie privée n'y a aucune part«. Au contraire, l'amitié n'est plus participation à une oeuvre extérieure au moi, mais don véritable de personne à personne (ce qui n'exclut pas la recherche commune d'un dépassement de soi ; « ils s'aiment non pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils espèrent devenir l'un par l'autre«).De la même façon, il convient de bien distinguer - à la suite de Max Scheler - la sympathie véritable de la simple contagion affective (Einfuhlung). La contagion affective est une participation passive, inconsciente et involontaire aux sentiments d'autres personnes. Par exemple, en entrant dans la brasserie, je sens ma tristesse disparaître, je me mets à rire, à parler fort, à chanter comme les autres et un sentiment d'euphorie m'envahit. Cette contagion psychique n'est aucunement une « connaissance« de ce qui est éprouvé par autrui. En fait, les attitudes prises, les gestes accomplis déterminent ici presque irrésistiblement des états de conscience que j'éprouve pour mon compte sans chercher à rejoindre la personne d'autrui. Bien loin d'être un acte de la personne comme est la vraie sympathie, la contagion affective est en réalité une abdication de la personne, la démission d'un moi trop suggestible qui se laisse envahir sans contrôle par des automatismes liés à des états affectifs.

Autrui est-il l'humanité abstraite que je respecte en chaque homme ou bien une individualité réelle dans laquelle je me reconnais (un alterego), pour laquelle j'éprouve de la pitié ou de la sympathie, ou avec laquelle j'entre en conflit ? Faut-il distinguer autrui comme personne et autrui comme individu ?

« parvenais à comprendre ses sentiments, je ne pouvais les partager». Et Max Scheler assure que je puis «fort biencomprendre l'angoisse mortelle d'un homme qui se noie sans pour cela éprouver rien qui ressemble même de loin àune angoisse mortelle». Bien plus, je puis comprendre selon Max Scheler des émotions que je n'ai jamais éprouvéesmoi-même. Je lis dans ce visage une pureté, une candeur que je n'aurais pas soupçonnées auparavant. Ce regardfurieux me signifie une qualité, une intensité de haine que jamais je n'aurais cru possibles. Pradines écrit dans cetteperspective que « nous pouvons sympathiser même avec des sentiments que nous ne saurions éprouver soit qu'ilsnous dépassent soit au contraire que nous les dépassions, avec la tristesse de Jésus à Gethsemani ou avec lespetits chagrins d'un enfant». La connaissance d'autrui bien loin de me renvoyer comme dans la théorie de l'analogieà des expériences familières, élargit au contraire mon horizon, m'apporte d'incessantes révélations. [1. À travers la sympathie, autrui est un autre moi-même] Comment pourrais-je ne pas connaître autrui lorsqu'il m'est sympathique? Cette sympathie, qui repose sur lareconnaissance d'un quelque chose en commun, me rappelle moi-même chez autrui. En ce cas, c'est un peu de moi-même que je retrouve en autrui. On a souvent cette impression, fréquente entre personnes amies, que l'on s'esttoujours connus : « on est sur la même longueur d'ondes », ensemble, on se sent bien. Comme si la sympathie étaitle moyen par lequel chacun retrouve sa patrie d'origine, comme quelque chose de perdu ou de lointain dans letemps. Aristote affirmait en ce sens « L'ami est un autre soi-même. » Éthique à Nicomaque, IX, 4. « L'amitié est une certaine vertu ou ne va pas sans vertu; de plus,elle est ce qu'il y a de plus nécessaire pour vivre. Car sans amis,personne ne choisirait de vivre, même s'il avait tous les autresbiens. Et de fait les gens riches, et ceux qui possèdent autorité etpouvoir semblent bien avoir, plus que quiconque, besoin d'amis : àquoi servirait une pareille prospérité, une fois ôtée la possibilité derépandre des bienfaits, laquelle se manifeste principalement et dela façon la plus digne d'éloge à l'égard des amis. Ou encore,comment cette prospérité serait-elle gardée et préservée sansamis? Car, plus elle grande, plus elle est exposée au risque. Et,dans la pauvreté comme dans toute autre infortune, les hommespensent que les amis sont l'unique refuge. L'amitié est d'ailleursun secours aux jeunes gens, pour les préserver de l'erreur; auxvieillards pour leur assurer des soins et suppléer à leur manqued'activité dû à la faiblesse; à ceux qui sont dans la fleur de l'âgepour les inciter aux nobles actions. » ARISTOTE. L'amitié n'est pas en apparence un thème philosophique classique.Pourtant, ce texte permet de comprendre toute son importance pourdévelopper la réflexion sur autrui. D'une part, l'extrait montre le caractère indispensable d'autrui sous la figure particulière de l'ami : il m'est précieux parce qu'il peut m'êtreutile. D'autre part, il m'est cher, parce que sa compagnie est un agrément irremplaçable. Enfin, il remplit unefonction éthique, dans la mesure où il peut m'inciter à la vertu. Ce sont les trois types fondamentaux d'amitiéchez Aristote : ils mettent en évidence l'omniprésence d'autrui dans mon existence.D'autre part, il convient de remarquer que l'amitié et donc la relation avec autrui sont inhérentes à la naturehumaine. Premièrement, elles sont fondées sur une sociabilité naturelle qui fait plus généralement de l'homme «un animal par nature politique » (Politique). Elles sont également le moyen indispensable à l'accomplissement del'homme : sans autrui pas de bonheur possible et donc pas de vie véritablement humaine. Le regard de l'autreest comme une exigence de réalisation de soi. La sympathie (ici l'amitié), est fondée sur une ressemblance entre les hommes qui confirme la thèse selon laquellequi se ressemble s'assemble. Par la sympathie, nous nous découvrons à autrui ; nous sommes avec l'ami tel quenous serions vis-à-vis de nous-même ; on ne triche pas. Chacun est tel qu'il apparaît, on est en terrain dereconnaissance, c'est-à-dire entre nous. [2. La sympathie engendre une communication des âmes entre elles] On parle volontiers dans ce cas là d'un courant qui passe entre nous et les personnes qui nous sont sympathiques.Quelque chose semble bien être transmis, et pourtant invisible, non palpable. C'est à notre insu que l'on échangequelque chose avec autrui, et réciproquement. À force de fréquenter des personnes qui nous sont sympathiques,nous développons des goûts similaires et formons dans le meilleur des cas un groupe d'amis. Une certaine familiarités'instaure, on se connaît de mieux en mieux. Lucrèce, dans De la nature des choses, explique ce curieux phénomèneainsi : l'âme humaine, constituée de « simulacres » (c'est-à-dire d'atomes invisibles), envoie à la personne amiequelques-uns de ses simulacres, qui vont alors s'infiltrer dans ceux de l'ami. La fréquentation assidue des amis faitque les âmes s'interpénètrent les unes sur les autres, elles s'échangent mutuellement des atomes invisibles. Uncertain mimétisme physique et mental est à l'oeuvre entre les amis. »

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