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L'idée du Moi ?

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Pourtant, s'il en est ainsi, ce n'est pas à ce mécanisme que nous pensons lorsque nous formons l'idée du moi. Seulement nous voudrions savoir si telle donnée est plus moi que telle autre ou si, au sens fort, telle manière d'être ou façon de faire est plus révélatrice ou fondamentale, - encore qu'il puisse y avoir quelque naïveté à s'exprimer de la sorte. Il ne s'agit, en effet, ni d'invoquer les représentations objectives, comme tempérament ou caractère, par lesquelles on pourrait expliquer notre propre singularité, ni de ramener ce moi des concepts opérationnels, relatifs à l'individualité ou à la personnalité. Plus généralement, on veut savoir comment et pourquoi nous sommes tous capables de former l'idée du moi, quels que nous puissions être d'ailleurs. Tel est sans doute, réduit au principal, le domaine de l'idée en cause.Le moi n'est pas l'individualité; et pourtant sans le fait de l'individuation, comme on disait au temps des scolastiques, la notion du moi, ni par conséquent l'idée que nous en pouvons former, n'auraient de sens, à coup sûr. L'individu est, objectivement, cette unité psycho-physiologique qui, subjectivement, dit « moi » et que, du dehors ou du dedans, nous pouvons considérer comme une personne, c'est-à-dire comme une valeur, ou plutôt comme un système de valeurs. Or. on peut se perdre soi-même dans l'ana-lyse de ce système, dans la recherche des voies secrètes qui en unissent les parties, comme dans celle des attaches qui le lient à autrui (et, en bref, à l'univers des existences) pour y découvrir la réalité essentielle. C'est ce qui arrive, par exemple, à ces personnages de Pirandello qui s'interrogent indéfiniment sur les correspondances de l'être et du paraître, sur la double face du miroir : celle que nous présentons aux autres, à tels autres, et celle dans laquelle nous avons parfois peine à nous reconnaître.

« L'inconscient peut être conçu — et l'a été — comme organique ou proprement psychologique et, dans ce cas, ilreste à signification individuelle : il est tendance, lutte d'inclinations, naissance et renaissance par transfert,sublimation, déviation. On lui donne cependant parfois une origine essentiellement collective ou métaphysique : lesvariations individuelles paraissent alors beaucoup plus minces. De toute façon, nous sommes une certaine manièrede singulariser une forme que nous portons et qui se fait, qui nous fait plus que nous ne la faisons, même si lavolonté commence en deçà de la conscience et nous met bientôt en position de concevoir et de vivre une certaineresponsabilité. « Moi » est alors ce destin dont nous prenons conscience comme d'une destinée en train des'accomplir, en relation avec les circonstances qui la rendent possible.Certes on peut voir là une façon d'exprimer les vieilles croyances, par lesquelles les hommes se sont toujours à lafois affirmés comme tels et rattachés au monde, à la vie, à la société, à l'univers du mouvement et durecommencement : c'est la présence en nous de notre mère la Terre, des dieux de la cité, comme aussi de Chronos,le temps, et par-dessus tout de Mnémosine, la mémoire et l'histoire, — sans oublier les incursions des déités quenous rencontrons brusquement dans la nature, comme quelque aspect de nous-même : les nymphes, lechèvrepied... Le rêve serait plus que la veille révélateur de cette commune structure. Mais nous retrouverions dansle vouloir-vivre (avec ses formes égoïstes et sociales) à la fois le fondement et les dépassements possibles del'individuel et du collectif, la volonté de puissance et les effets de groupe, l'adhésion profonde à des représentationsidéales qui ne sont pas pour autant de pures créations.Le moi ainsi conçu se résorbe, somme toute, dans la nature et s'il est capable de s'en différencier, de se poser ens'opposant à elle, c'est pourtant grâce à la force qu'il en tire. Ce moi est plus encore un microcosme qu'unfragment; il a, si l'on veut, une signification romantique, selon les formes anciennes ou nouvelles d'une «Naturphilosophie ». Il est élan, par exemple l'élan vital dont parle Bergson, suivantlequel le moi est donné comme activité, évolution créatrice, révélant, dans la pure durée, la trame même sur laquellese tissent nos états. Le permanent, ce serait la continuité véritable de cette action qui ne peut rien abandonnerd'elle-même, ce courant de la conscience, « comme une phrase unique, certes semée de virgules, mais jamaiscoupée de points. »B) Mais le psychologue, en tant qu'il s'efforce en son étude de discerner des fonctions, ne désarme pas. Ainsi donc,pourrait-il dire, si, comme on va dans la section d'un tronc d'arbre de l'écorce à l'aubier, nous faisons, en quelquesorte, une coupe dans cet individu qui dit : moi, ou, mieux encore : je, nous trouverions essentiellement la mémoire,sous une forme ou sous une autre. Toute conscience, déjà, est mémoire; or toute forme de conscience implique laconscience de soi, laquelle, davantage encore, présente une diversité de mémoires qui s'actualisent dans le « je »,mémoires implicites sans lesquelles l'individu ne se reconnaîtrait pas plus qu'il ne reconnaîtrait le monde. Ce que nousnommons « moi », c'est le fait de transporter avec nous toute notre richesse, gardant spontanément ainsi le moyende nous adapter par habitudes, ou savoir-faire, par souvenirs ou savoir proprement dit, par invention aussi, comptetenu de la façon particulière que nous avons eu d'enregistrer, de réagir, de former des expériences, de fixer desattitudes. Que l'individu ait été, comme on dit, conditionné : nul n'en doute; il l'a été et ne cesse de l'être par lanature, par la société des hommes, par lui-même enfin — et souvent au hasard.Appelons mémoire tout ce qui est le produit de la répétition, y compris les structures primitives, tout ce qui estaussi assez marquant pour s'implanter d'un seul coup, et nous obtenons cette sorte de passé-présent selon lequelest facile de comprendre que ce que nous sommes, nous le sommes devenus. Mais par conscience, réflexion, par lefait de rendre explicites les souvenirs, nous ramassons et serrons plus étroitement encore ces moments du passé :par une action actuelle nous faisons un présent-passé, et consolidons en quelque manière ce moi qui, considéré parfragments, nous apparaissait si divers. Pourtant est-ce assez dire et, justement, quant à la genèse de cette idée dumoi ?Nous ne pouvons savoir exactement ce que l'enfant au berceau prépare de représentations en ouvrant ses yeux aumonde, en regardant ses mains comme des objets mobiles, dont il ne mesure pas tout d'abord les mouvements, dontil ne contrôle que péniblement et progressivement la portée en des gestes qu'il n'a pas eu à vouloir. Mais bientôt dèsqu'il cherche à se redresser et que ce sont ses jambes qui se soulèvent au lieu du torse, il éprouve cette résistancede son propre corps, marque de son impuissance avant d'être celle de sa puissance. Il se consolera peut-être ensuçant un de ses pieds, et recommencera l'exercice jusqu'à ce qu'il puisse enfin s'asseoir selon son désir etconsidérer le monde autrement que couché sur le dos. Déjà il vit la première forme de ce sentiment de l'effort, dontMaine de Biran nous dit qu'il prépare la volonté, qu'il est déjà volonté et identité personnelle, l'équivalentpsychologique des antagonismes musculaires qui en sont la condition.Mais à la même époque, l'enfant n'est pas ignorant des autres, des autres « moi » dont il dépend et desquels ilcherche à obtenir, par larmes et sourires, la nourriture, un changement de position; avec lesquels il s'efforce déjà denouer les relations de la sympathie et du jeu. Prenons-y garde : avant de se situer par rapport au « non-moi »,l'enfant, surtout, se distingue des autres moi. Son expérience — et par conséquent celle de l'homme qu'il deviendra— est primitivement à forme humaine beaucoup plus qu'à forme réelle : ce qui ne cessera de justifier le rôle deséléments sociaux, la valeur de l'intervention d'autrui dans l'aventure individuelle, en tant queformatrice du moi personnel. Lorsque l'enfant-qui-marche a conquis la liberté de ses mouvements, s'il vit alors dansun monde qui est plus imaginaire que réel, il est pourtant et surtout à ce moment l'opposant, celui qui dit : non, nonaux autres « moi ». C'est que, même si l'instant d'après il dit « oui », il aura affirmé par ce « non » sa présencepropre, irréductible à toute autre présence. — Et l'on sait à quel point sous des formes diverses, on retrouve àdivers âges (celui de l'adolescence en particulier) cette attitude oppositionnelle, ces expériences partiellesd'indépendance grâce auxquelles chacun se pense et, pour ainsi dire, donne simultanément un contenu et une formeà ce moi que l'on voudra bien-tôt original et personnel. — Ainsi ce n'est pas seulement la mémoire, mais plusprécisément la mémoire du vouloir dans l'action continue de la volonté que l'on trouverait au coeur du moi, dansl'intuition qui le porte, dans l'idée même qu'on s'en fait. »

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